‹ La société de Saint-PétersbourgChapitre 41 sur 49 · VINGT ET UNIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIEME LETTRE

Le corps diplomatique joue à Pélersbourg un rôle bien plus effacé que dans les autres capitales de l'Europe. Nous avons eu si souvent à nous reprocher un engouement mal placé pour les étrangers, nous avons eu tant de fois l'occasion de nous en repentir, que, depuis plusieurs années, un courant contraire a prévalu, et que ce n'est qu'avec la plus grande prudence, et même avec une certaine défiance, que nous leur ouvrons nos portes et nos cœurs. Les diplomates, qui chez nous faisaient autrefois la pluie et le beau temps, sont devenus

des astres secondaires, quelque chose comme des étoiles invisibles à l'œil nu. Nous les examinons avec nos télescopes avant d'admettre leur existence. A l'heure qu'il est, il y a à Pétersbourg des diplomates répandus; mais les diplomates, en général, ne le sodI point. Ce nouvel état de choses, si différent de l'ancien, a eu pour résultat de nous attirer quelques ennemis de plus dans la personne de tous les jeunes attachés d'ambassade auxquels nous avons refusé te droit de devenir la coqueluche de nos salons ; mais il nous a, en revanche, à mon avis du moins, valu l'avantage de nous débarrasser de nombre d'importuns, et de resteîndre le chiffre de certains observateurs, qui, sous prétexte d'étudier nos mœurs et nos habitudes, notaient nos côtés faibles, nos défauts, notre insuffisance sous certains rapports. A l'heure qu'il est, nos réunions, nos bals, nos fêtes ont perdu le caractère cosmopolite qui les distinguait autrefois. J'ose affirmer qu'ils y ont gagné maintenant un air plus simple, plus digne, plus intime en un mot.

Ceci ne veut pas dire que les diplomates sont

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leous à l'écart de notre mouvement mondain, mais on ne les voit plus dans, cette douce intimité de tous les jours qui cimente tant d'amitiés et qui transforme en affection vraie tant de sympathies^ Quelques diplomates seulement se sont acquis une place à part parmi nous, qui les a mis au rang de nos frères. Ceux-là ne me contrediront pas, j'en suis sAr, dans les appréciations partiales (je le reconnais) de la société de Pétersbourg que je vous livre ; ils reconnaîtront quelles ressources elle offre à ceux qui savent s'en faire aimer et estimer.

Le doyen du corps diplomatique est l'ambassadeur d'.\llemagne, le général Schweinilz, aide de camp de l'empereur Guillaume, protégé du chancelier, ami intime du prince royal. Le général est un de ces braves militaires qui, tout en ayant conquis beaucoup de grade?, d'honneurs et de distinctions avec la pointe de leur sabre, auraient été incapables de le faire s'il leur avait fallu se servir de leur épée. Homme intelligent, il ne possède au* cune finesse. Tout en ayant la discrétion, il n'est pas précisément doué de la souplesse indispensable

à UD diplomate. Il a des moyens, beaucoup de moyeQS même ; mais sa valeur est essentiellement relative, c'est une valeur allemande, quelque chose comme une pièce de vingt marks, comparée à une guinée anglaise. Très poli d'ordinaire, le général de Schweinitz a cependant parfois des brusqueries qui nuisent à sa réputation d'urbanité. On lui reproche même certains oublis des convenances et des procédés en usage dans une société civilisée. C'est un grenadier de Frédéric transformé en ambassadeur. Son esprit, très imbu de préjugés, est cependant des plus clairvoyants lorsqu'il s'agit des intérêts de son pays. C'est un loup-cervier allemand, toujours prêt à dévorer ceux qui lui font obstacle ou qui s'avisent de contrecarrer ses desseins. Brave homme du reste, remplissant honnêtement sa mission, et ne se doutant peut-être pas avec quelle perfection il l'accomplit, tant il le fait disciplinairement.

Comme causeur, le général de Schweinite peut, quand il le veut, être charmant, comme ami il est sûr, mais il faut s'accommoder de ses change-

ments d'humeur, de son sans-gêae, de son laisser-aller. C'est un exemple frappant de la manière avec laquelle M. de Bismarck a su dresser ses employés et les amener à l'inconscience de leurs actes, à l'indifférence pour les diverses petites infamies politiques qu'il leur fait commettre. Ce qui projette une ombre sur la vie de l'ambassadeur d'Allemagne, c'est la légèreté de sa bourse comparée aux lourdes chaires de sa famille. Ne possédant aucune fortune personnelle, le malheureux général est accablé par un nombre incalculable d'enfants. Ce mélange de pauvreté pécuniaire et de richesse familiale lui donne souvent des distraclions et Influe sur la tenue de maison de l'ambassade d'.MIemagne.

M"" de Schweinilz, très absorbée par ses devoirs maternels, ne va que fort rarement dans le monde et évite de recevoir chez elle. Souvent aussi une épidémie de rougeole ou de scarlatine l'empêche d'ouvrir ses salons. J'ai toujours regretté la claustration demi-volontaire à laquelle se condamne l'aimable ambassadrice qui m'inspire beaucoup de

sympathie. EHle n'a pas ce brio fatigant des Arméniennes, ses compatriotes, possède une instruction solide, un esprit au-dessus de la moyenne, et pardessus tout une extrême bienveillance naturelle, qui lui fait, non pas fermer les yeux sur les torts de son prochain, mais les en détourner. M"' de Schweinitz est une espèce d'hermine, une de ces jeunes femmes qui resteront éternellement vierges de cœur et de sentiments.

Si l'ambassadeur d'Allemagne ne reçoit guère, son collègue d'Autriche ne se fait pas non plus remarquer par un faste extraordinaire. Le comte Wolkenslein-Trostburg est un vieux garçon un peu hypocondre, ayant les habitudes et les manies des célibataires endurcis, entre autres celle de s'accrocher toujours à un jupon féminin. Il a de la valeur, plus de valeur peut-être que le général de Schweinitz; mais son caractère vacillant qu'il ne peut redresser, joint à de la paresse et à une incurable et constante hésitation, permet à ceux qui veulent exploiter ses faiblesses de neutraliser tous ses projets et de les faire avorter.

Le comte Wolkenstein ne sera jamais pour personne un ennemi dangereux; les doctrines et les procédés de Machiavel sont pour lui lettre morte, U n'a ni fermeté dans les idées, ni promptitude dans les résolutions; c'est un diplomate de négociations. A côté de ses défauts, il a les qualités que donne l'expérience des hommes et des choses, c'est-à-dire la prudence, la discrétion, le sangfroid , l'impassibilité du regard et de l'esprit. Quelles que soient ses émotions, il sait les contenir, ne s'étonne de rien, prend avec indifférence tous les événements qui bouleversent le monde, ne s'emporte, ni ne se fâche, ni ne rit jamais; ses manières sont celles d'un gentilhomme de race, sa courtoisie celle d'autrefois. Il ne réussira pas dans des missions difficiles ou délicates, mais il saura manœuvrer de façon à ce qu'on n'ait pas l'idée de lui en confier.

Son habileté est au-dessus de son esprit, dont la réputation a été certainement surfaite. Le comte Wolkenstein est l'ambassadeur idéal d'une époque où le télégraphe a réduit les gens, qui occupent ce

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poste honorinque, à l'état de machines susceptibles d'être contrôlées à chaque instoot par leur gouvernement; c'est un causeur exquis, l'un de ces hommes à côté desquels on oublie la marche du temps, lors même qu'on l'a passé & écouter des riens.

Vieux garçon et vieux garçon ue sont pas toujours synonymes. Cette pensée m'est venue à propos du célibat du comte Guppi, ambassadeur d'Italie auprès de notre cour. Je ne sais pas si le comte aspire à la réputation d'un lovelace, mais ce que je sais bien c'est qu'il essaie d'avoir les allures d'un papillon. Sans cesse il voltige au milieu des roses du parterre féminin de Pétersbourg, il respire leur parfum, et, pour un peu, il leur demanderait de butiner sur leurs attraits.

Je n'ai jamais pu m'habituer à la position offîcielle du comte Guppi. Il est si peu ambassadeur! Il me rappelle le personnage de Chamaraule dans la Philiberte d'Emile Augier; lorsque je l'aperçois, dans son fauteuil à l'Opéra-ltalien, avec ses airs conquérants, sa moustache fièrement relevée, son

éternel monocle dans l'œil, son long cou émergeant d'un col bien empesé, il me semble que j'assiste aux exploits d'un vieux beau de province ou à ceux d'un ténor en rupture de ban, qui soupire dans le monde la même ritournelle que sur la scène. Je ne parviens pas à me persuader que nos relations avec l'Italie dépendent du caractère et des dispositions de ce comte d'Orsay d'il y a trente ans. Il est vrai que l'ilalie a si peu d'intérêts communs avec nous qu'on peut lui pardonner le peu de sérieux de celui qu'elle a préposé à les défendre; mais lorsqu'on songe qu'elle nous avait envoyé le comte Nigra, le plus fin, le plus élégant, le plus brillant de ses diplomates, on s'étonne qu'il y ait un pareil abîme entre lui et son successeur.

Je ne vous dirai rien du général Appert, ambassadeur de France que vous ne retrouverez pas, quoiqu'il ait fait l'impossible et au delà pour ne pas quitter son poste. Son successeur, qu'on dit être le général Billot, m'intéresse fort, quoique je ne le connaisse pas personnellement. Nous

avons eu un ami commuD dont le jugement lui est très favorable. Sa conduite, pendant la guerre de 1870, a été celle d'un stratégiste distingué. U a prouvé depuis qu'il est à la fois un politique prudent et un habile organisateur. U a l'étolfe de ce qu'on appelait autrefois un capitaine, comme notre regretté Chanzy. C'est un homme du monde qui plaira beaucoup à notre cour. Sa femme est la plus mignonne, la plus élégamment distinguée des Françaises. Elle est intelligente, jolie, et son culte pour son mari est l'une de ses grâces, l'un de ses charmes les plus attrayants, m'a-t-on dit.

La reine Victoria nous avait envoyé à la place du brillant, du sémillant, de l'incomparable lord Diifferin, un diplomate de la vieille école, très flegmatique, ayant passé par tous les degrés delà carrière, et qui a conquis un à un ses chevrons. Si je vous en parle, quoiqu'il ait présenté ses lettres de rappel, c'est que, d'abord, je n'ai jamais vu ni rencontré son successeur, et que, nommé à Constantinople, il continue de faire la pohtique anglaise telle qu'il la faisait en Russie. Sir Edward Thornton est

l'homme le plus calme, le plus mattre de lui qu'il y ait dans le Royaume-Uni. 11 semble qu'il n'ait ni passion ni ambition. Sa haute situation n'a pas mordu sur sa sérénité ni exalté sa vanité. Il l'a acceptée comme une chose toute naturelle, qui lui était due par la force même des circonstances ; son esprit, quoique lent en apparence, est l'un des plus sains, des plus clairvoyants qu'il m'ait été donné de rencontrer.

Les jugements de sir Edward sont d'une impartialité féroce; la justice guide ses décisions, de même qu'elle préside aux arrêts des trois juges des Enfers, et rien au monde, ni ses propres intérêts ni même ceux de son pays, ne peuvent l'aveugler sur les conséquences, l'étendue ou le mobile des actions de son prochain. Caractère ferme et conciliant tout à la fois, il parle peu et agit vite. Son énergie n'a rien de violent, elle est froide comme i^a personne. Il a la rare et précieuse habitude de faire abstraction de son amour-propre lorsqu'il s'agit de questions politiques; son coup d'œil est presque toujours juste et ses appréciations rare-

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