VINGT-DEUXIEME LETTRE
Beaucoup de gens s'imaginent que la presse ne joue en Russie qu'un rôle secondaire, plus encore la croient soumise à un contrôle gouvernemental, qui fait de chacun de ses organes une espèce d'officine des opérations ministérielles; il n'en est rien cependant, et ces convictions, si enracinées qu'ellessoient,reposentsurune base complètement fausse.
Malgré la censure, malgré la surveillance exercée par le comte Tolstoï sur toutes les productions de la pensée humaine, malgré son désir
d'élouffer toute manifeslation de ropinion publique dans un sens libéral, et sa ferme volonté d'imposer aux autres ses idées personnelles, la presse exerce chez nous une influence énorme, qui est parfaitement indépendante du gouvernement et qui juge et critique ses actes, malgré toutes les entraves avec lesquelles on a tenté d'arrêter son essor, malgré les obstacles qu'on lui a constamment suscités.
Elle s'est appliquée et s'applique encore à faire triompher les différents principes qu'elle représente, à diriger l'opinion publique, à réveiller l'énergie, h faire appel à toutes les forces vitales du pays, afin qu'il l'assiste dans la tâche qu'elle s'est imposée de le réorganiser, de le guider vers le progrès. On a répété de tous côtés que la presse russe dépendait du gouvernement; rien n'est plus faux que cette assertion, et, tout au contraire, le gouvernement a eu souvent la main forcée par cette même presse qu'on l'accuse de dominer si despotiqucment. Les journaux russes, très bien rédigés pour la plupart, se permettent
SSa LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTEItSBOURG.
souvent des critiques très amères sur la manière dont la Russie est administrée, et, ces critiques passent, sans nul obstacle, sous les fourches caudines de la censure. Les seules questions auxquelles il leur soit formellement interdit de toucher, sont celtes qui se rapportent aux faits et gestes, aux opinions de ta famille impériale. Toute incartade dans cette direction est aussitôt impitoyablement réprimée. Pour ce qui concerne la politique, on laisse une bien plus grande latitude aux journaux, et il est rare qu'on les punisse autrement que par un avertissement, d'avoir à modérer leur tangage, ou bien par une interdiction de vente au numéro sur la voie publique. Il est rare aussi qu'on ait recours à la suppression, même temporaire. Une seule feuille, le Gohs (la Voix), s'est vue supprimée par te comte Tolstoï, dont elle était l'ennemie acharnée, et qui n'a pu résister au désir de se venger des désagréables choses qu'elle avait imprimées sur son compte.
Cette disparition d'un des journaux libéraux les mieux rédigés de Pétersbourg, a été un acte de
rancune devant lequel le ministre de l'intérieur eût dû reculer et qui ne lui a certainement pas fait honneur.
Le Golos, lorsqu'il s'est vu obligé de renoncer à sa publication, a transporté en partie ses idées dans le Noiwie-Wrêmia (le Nouveau Temps); mais, comme la rédaction de cet organe avait des tendances vers le radicalisme, elle n'a pu hériter de l'autorité que la VoÎj: avait dans certain milieu, que lui donnait sa modération, et qui avait fini par lui assurer une place exceptionnelle parmi les organes de la Presse.
Le Noiiveau Temps, dont les principes sont d'une mobilité aussi variable que les vents du désert et aussi mouvants que ses sables, n'est ni assez ferme ni assez stable dans ses opinions pour pouvoir être considéré comme le représentant définitif du parti libéral. C'est un journal duquel on ne peut être plus sûr que du Times. Tour à tour le porte-voix des radicaux, des slavophiles et des conservateurs, il a subi l'influence du comte Tolstoï, de même que l'inspiration du comte Ignatiew. Il ne poursuit
aucun but, ne défend aucun principe, oublie ses affecUoDs de la veille pour ses tendresses du lendemain , est opportuniste avant tout, flatte l'idole du jour, ne se souvient pas de celle qui s'est éclipsée et tâche d'émettre surtout les opinions qu'il croit devoir être agréables à ses lecteurs. Ses articles sont toujours destinés à faire du bruit; il est l'organe qui Bxe le plus l'attention du public, et, certainement celui qui, avec le Messager de Moscou, jouit de la plus grande considération au dehors et du plus grand respect officiel au dedans. On accorde au Nouveau Temps plus d'importance au delà de nos frontières que chez nous, où l'on sait plus ou moins quels mobiles le font mouvoir, parmi ceux que je vous ai dit, et où bien des gens ont deviné la raison de l'extraordinaire indulgence avec laquelle le journal est traité en haut lieu. Le Nouveau Temps est une feuille extrêmement lue et commentée car je ne connais pas de journal mieux fait.
Le seul journal de Russie qui pût et même dût être considéré comme une feuille absolument in-
dépendante, non seulement de l'influence du Gouvernement, mais encore d'une autre personne que celle de son rédacteur en chef, était la « Russie », Jtuss d'Aitssakow. Cet organe du parti slavophile, qui a souvent été un brandon de discorde dans notre pays, a eu, sur tous ceux qui honorent notre presse (je ne parle pas de ceux qui la déshonorent) l'avantage d'être dirigé par l'homme le plus sincère de Russie, lequel, en dépit de son fanatisme parfois excessif, a été l'honneur même dans ses idées, le dévouement personnifié aux convictions qu'il avait embrassées, et aux principes qu'il croyait justes et bons.
Ivan Sergiévitch Akssakow, mort il y a quelques mois à peine, était un enthousiaste, un exalté, un utopiste, si vous voulez; mais c'était un homme fait pour inspirer le respect profond, une haute personnalité devant laquelle on s'inclinait. Fougueux, passionné dans ses paroles et ses écrits, de même que dans ses actions, il ignorait ce que peut être la prudence, dédaignait toute espèce de transaction. Il s'est toujours jeté dans la lutte avec une
ardeur qui, quoique violente n'a jamais manqué de dignité ; son talent exceptionnel, son esprit entraînant, son intelligence supérieure, son coup d'oeil rapide et juste, en faisaient une sorte de héros.
Tout en lui était instinct, vision. Il devinait les dangers qui menacent son pays, s'en rendait compte avec la sollicitude d'un amant veillant sur sa maîtresse. Il y avait dans la nature de cet homme extraordinaire quelque chose de l'immensité de la patrie qu'il idolâtrait, dont l'amour et la passion dominaient son âme. Il devenait lucide à force de jalousie, de haine farouche contre les ennemis de son pays, superbement dédaigneux contre tout ce qui n'était pas la sainte Russie.
C'était un illuminé du moyen âge, égaré en plein xix" siècle, un preux de la chevalerie, un paladin des croisades. Je ne crois pas qu'il fût capable de raisonner froidement ou de juger d'une façon imparti aie les événements qui pouvaient influer en bienbu en mal sur la prospérité de la Russie ; mais je suis sûr qu'il savait mettre le doigt sur la plaie, devi-
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ner immédiatement ce qui pouvait résulter pour son pays du fait eu apparence le plus iasignîftant. Akssakow était l'un de ces phares qui éclairent la mer, signalent les écueils et marquent les étapes des navires. S'il ne filt pas mort encore jeune, il eût guidé son pays vers le port.
Akssakowavaitpeudedisciples.Comme toutes les grandes âmes il devait vivre isolé et ne rencontrer que rarement celles qui pouvaient comprendre la sienne; son journal, courageux comme lui, soutenait avec passion la cause slavophile et l'orthodoxie. n avait plus souvent le ton d'une homélie que celui qui convient à un organe politique ; chaque ligne en était écrite avec conviction, chaque mot en était sincère. La Buss était la sentinelle avancée du slavisme, sentinelle dévouée qui aurait su mourir avec son général, mats qui, lui mort, ne saura probablement pas vivre.
On a dit un moment que M"" de Nowikow 0. K., l'amie (le Gladstone, la femme sujiérieure, toujours prête à défendre de sa plume les grandes causes russes, allait continuer l'œuvre d'Akssakow et
reprendre la Buss. Il n'y a qu'elle en Russie qui le puisse.
La mort d'Akssakow est-elle la fin d'une époque historique de Moscou et de la Russie? Dans, tous les cas, il me paraît utile que je vous fasse un peu connaître les grands noms littéraires du petit cercle slave à sa fondation. Ce furent Ivan Wassiliévitch, Kiriewsky, Alexis Komiakow, les deux Akssakow, Constantin et Ivan, Georges Samarine et leur poète Tutcheff, le père de M°" Ivan Akssakow. Ils formèrent le premier groupe du fameux parti slave de Moscou dont on a si souvent médit et qu'on a tant méconnu. Le parti occidental, qui s'inspirait de la philosophie allemande, du hegelianisme, les Zapadinsky, reprochaient aux Slaves de détruire l'œuvre de Pierre le Grand et de vouloir faire rétrograder k Russie vers la barbarie. Les Slaves voulaient seulement revenir au principe primordial de la Russie : l'éligibilité des fonctions. Ils reprochaient à leur tour à Pierre le Grand de n'avoir pas fait les réformes dans le sens historique et traditionnel de la Russie et d'avoir imposé
la bureaucratie autrichienne à notre pays, enfin de n'avoir pas émancipé le paysan.
L'influence du parti slave sur les réformes du dernier règne a été énorme. Il avait pris de Gogol cette conviction, qui fut de tou( temps l'axiome du parti slave, que toutes les réformes doivent se faire d'en haut, que c'est du souverain qu'il faut les attendre, si le pays veut rester fidèle à sa tradition nationale.
Dès 1848, le parti slave avait défini la mission historique de la Russie en Orient, et il avait formulé le projet d'une formation de petites nationalités slaves danubiennes indépendantes, liées à la Russie par un lien commun k tous : l'orthodoxie, et le principe primordial slave : l'éligibilité aux fonctions, la commune urbaine et rurale slave. Le Slave est un municipal rural, essentiellement fédératif. De slave, le parti de Moscou, après l'élaboration de ce projet, devient slavophilc.
L'application pratique de la pensée des Slaves appartient à une autre génération que celle qui a fondé le parti des Slaves de Moscou. Ils ont été,
eux, les hommes de l'Idée. La réalité, la réalisation politique oe seront certainement pas à la hauteur de leur conception, mais l'Idéal doit, à certaines heures, exister dans une nation comme dans lui homme.
Akssakow a eu cette mission d'être le représentant convaincu et loyal de cet idéal de la Kussie. Il est resté, même en politique, un poète; mais il a lutté jusqu'au hout, le drapeau sacré à la main. Le dernier mot qu'il ail écrit dans la Buss, le samedi, a été :« L'orage s'avance. »Lelundi,cecœur si vibrant, si chaleureux, avait cessé de battre, cette plume loyale s'était brisée.
Autour de son cercueil se réunirent toutes les nuances de la pensée russe. On s'est incliné devant cette intégrité, cette droiture intransigeante si généreuse. Le souverain, le lettré, le paysan, tous ont envoyé ou apporté un dernier salut au noble serviteur de la patrie russe.
Pendant la vie d'Akssakow, son autorité morale étant si grande, que l'on venait à lui dans chaque occasion où il s'agissait d'un événement extraor-
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dinaire.Le 1/13 mars 1881, la dépêche qui annonçait la mort de l'Empereur n'arriva à Moscou que fort tard dans la soirée. La foule se rassembla au Kremlin, fît ouvrir les églises et envahit les bureaux de la Buss. Il en fut de même quand Skobelew mourut. La fowle alla de l'hôte! où il était exposé au bureau de la Muss, comme si elle sentait que ces deux hommes étaient liés ])ar les plus nobles liens du sentiment national.
Skobelew, la nuit de sa mort, était resté chez Akssakow jusqu'à H heures, il devait revenir le lendemainmatinà9heures. Akssakowne le voyant pas, alla vers 10 heures à l'hôlel. Il trouva son ami couché sur son lit de parade, la figure, les mains, les ongles déjà décomposés. Akssakow m'a parlé de son impression à ce moment. « Je crois à un mystère, » disait-il; Skobelew a expiré deux heures après avoir quitté Akssakow.
Plus froid, plus prudent, plus opportuniste que ne l'a jamais été un seul instant Akssakow, est le rédacteur en chef du Messager de Moscou, le célèbre M. Katkow, actuellement l'un des hommes
les plus influents de l'Empire et aussi l'un des plus calculateurs. On l'a surommé « le faiseur de ministres ».
M. Katkow, tant à cause du lycée qui porte son nom, et où il prépare et forme la jeunesse russe en vue de sa mission future, que par la situation qu'occupe son journal, est un homme très considérable. Comme toi il a été en butte à un grand nombre d'attaques vraies ou fausses, et, en particulier, s'est attiré l'inimitié de tout ce qui, de près ou (te loin, touche au parti allemand.
Il est certain que ce parti, de même que le peuple qu'il représente, ne jouit pas des sympathies de M. Kalkow. Ce dernier est trop intelligent pour ne pas s'apercevoir du mal énorme que la prépondérance du parti allemand nous causerait. M. Kalkow a conscience du danger dont la Russie est menacée par la formidable puissance créée et mise en mouvement par M. de Bismarck.
Chef du parti russe, du parti moscovite, comme il s'intitule lui-même fièrement, le directeur du Messager de Moscou a consacré toute son influence
au service d'une politique exclusivement nationale et indépendante de l'étranger. Conservateur acharné, il est excessif dans ses idées d'autocratie. Il a l'esprit, non pas étroit, mais rétréci à force de le fixer toujours sur un seul point. Il n'admet pas la réalisation de son programme autrement que par lui et les siens. Il croit les libéraux à tout jamais impropres à la politique, et les étrangers dangereux pour une alliance. « Tout pour la Russie, par Katkow » est sa devise, inconsciente peut-être, mais unique. J'ai souvent regretté que M. Katkow n'ait pas consenti à tourner ses regards vers les libéraux. Je suis persuadé qu'il y eût aperçu des promesses pour l'avenir et que ses opinions s'en seraient modifiées, ainsi qu'elles l'ont été dans d'autres occasions, car c'est un de .ces hommes qui savent reconnaître une erreur et avouer une faute. Doué d'un grand talent, d'un esprit méthodique, réfléchi, M. Katkow, qui n'a jamais su, je crois, ce que c'était qu'une passion, et qui, à cause de cela, est si difficilement influençable, raisonne sur tout, se rend compte de la cause première de
chaque chose, n'agit qu'en parfaite connaissance de la question qui l'occupe, d'après un plan mûrement combiné et approfondi.
Il a toutes les qualités d'un homme d'État, et son avènement au pouvoir, s'il y arrive jamais, sera fort utile ail pays. En ce moment. Il est une puissance occulte avec laquelle le Gouvernement doit compter; ainsi que le comte Tolstoï et M. Pobedonostzew, il jouît de l'estime de l'Empereur, qui aime à s'entretenir avec lui, voire même à recevoir ses conseils.
Son journal, toujours fort intéressant k lire, se distingue par une grande fermeté de ton, mêlée à de l'acrimonie, lorsque les choses ne marchent | as au gré de ses désirs . M . Katkow est une nature autoritaire, un tempérament d'autocrate. Il ne se contente pas de régner, il veut avant tout gouverner. Il n'a pas de passions, comme je vous l'ai dit. et cependant il fait en politique des malhématiqites passionnées. On n'a jamais pu affirmer qu'il eût telle ou telle sympathie complète en ce qui concerne les relations extérieures de la Russie. Nul ne
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|)cut douter de son attachemenl à la Iriple alliance, mais, en dépit de cela, il semble qu'il ne soit pas bien loin d'un revirement en faveur de la France.
J'ai souvent eu dans l'idée que M. Katkow se réserve, qu'ilne croit pas encore que le moment soit venu pour lui de se mettre complètement en évidence. 11 n'a pas d'impalience, sait attendre, et il possède par-dessus tout la tranquillité de l'homme sûr de lui-même, qui sait qu'il n'est dans la dépendance de personne, tandis qu'au contraire, l'existence de beaucoup d'autres dépend de lui. La direction Ail Messager de Moscou e'il une puissance. M. Katkow la manie et s'en sert à l'occasion, mais il n'a pas encore essayé de l'utiliser comme machine de guerre, d'attaque, se bornant jusqu'ici à défendre les idées, les opinions, les principes, que bien certainement il sera un jour appelé à faire prévaloir pour le bien de son pays.
Le journal de M. Katkow a un rival dans le Messager russe, feuille qui se publie également à Moscou, et qui, tout en étant aussi un des organes du parti conservateur, est moins acerbe, moins en-
tier dans ses opintoQS, et se plie plus facilement aux exigences de l'esprit moderne que le Messager de Moscou.
Le Messager russe est surtout lu par les gens modérés, désireux d'être tenus au courant des événements du jour et en même temps ennemi des polémiques inutiles. Il ne compte guère et n'a pas grande autorité auprès des personnes dont les idées sont arrêtées et les convictions appuyées sur un parti pris quelconque; maïs il sait retenir dans la bonne voie les consciences inquiètes et troublées, rassurer les esprits timorés. Il peut être considéré comme l'homme honnête de notre presse.
Les Nowosti ou « Nouvelles » peuvent être classées parmi nos journaux importants; malheureusement SCS rédacteurs écrivent plutôt pour exécuter des variations sur un thème quelconque que pour communiquer à leurs lecteurs le fruit d'études sérieuses : d'autre part, ils prêtent les mains à certaines manœuvres oflîcieuscs, qui m'ont souvent l'air d'avoir pour but d'égarer le public au milieu de conjectures oiseuses.
Le Journal de Saint-Pétersbourg a la discrétion, la prudence d'un vieux diplomate. Il ne s'aventure . pas à exprimer quoi que ce soit à la légère. 11 ne tient du reste au journalisme que par son nom, car il s'interdit toute discussion, toute polémique pouvant compromettre sa dignité d'homme d'État. 11 est rare qu'il se soit laissé jamais entraîner à écrire ce qu'il avait à dire avec irritation ou amertume. Il a conservé les traditions d'autrefois, met des gants avant de frapper ses adversaires, et se distingue des organes oJïicieux des autres pays par son exquise politesse; à l'étranger on attribue beaucoup d'importance au Journal de Saint-Pétersbourg. En Russie, personne n'y cherche autre chose que les opinions que croit devoir émettre le gouvernement vis-à-vis des organes officieux des autres puissances; sans cette feuille, les articles que publie le reste de la presse prendraient une trop grande importance.
Je vous ai parlé de M. Kalkow et, tout en faisant certaines réserves sur son compte, je vous ai exprimé franchement mon admiration pour lui.
Il me faut maintenant vous mentionner un homme qui, lui aussi, joue un rôle considérable dans le journalisme, mais un rôle peu brillant, peu honorable surtout. Le Grajdanme ou « Citoyen » est une publication hebdomadaire dont le rédacteur en chef est un de ces gentilshommes déclassés, comme on en rencontre dans toutes les aristocraties, qui spécule sur sa position et se met à la tête du parti des mécontents, parce que ceux de sa race n'ont pas pu ou pas voulu le contenter. Je ne veux rien dire de trop blessant pour le prince Mestchersliy,dontj'admirele talent incontestable, mais je me demande s'il est vraiment utile de tourner en ridicule toutes les lois du pays, d'attaquer d'une façon surdonique tout ce qui se fait de bien dans les cercles officiels, de caricaturer tout le monde et toutes choses, de livrer à la curiosité des badauds même les conversations que l'on a surprises par hasard. Le Citoyen est une collection de potins puisûs à toutes les sources, arrachés à la légèreté d'une grande dame ou achetés à l'indiscrétion d'un domestique.
Le prince Mestchersky croit sans doute faire œu\re méritoire en flagellant les vices, les erreurs, les inconséquences du grand monde auquel il s'imagine appartenir encore. Il ne se rend pas compte que, dans sa manière de faire la leçon à ceux qu'il ne vaut pas, il y a une note de vanité blessée, qui résonne d'une façon désagréable et fausse aux oreilles de l'honnête homme qui le lit. Son journal a du succès, on en vante l'esprit, la fine raillerie, on le porte même aux nues dans certains cercles ; mais j'ai peur qu'il arrive un jour où, tout en continuant de le lire, on se refuse à tendre la main à son rédacteur.