L'ENTOURAGE DE L'EMPEREUR
Alexandre III n'admet pas aisément, dans son intimité, les personnes avec lesquelles il vit. Froid de caractère, défiant par nature, ayant été forcé, pour ainsi dire, de prendre l'habitude de la prudence pendant les années qui ont précédé son couronnement, il lui csl resté de ce temps-là une grande réserve et une Taçon de se tenir sur ses gardes qui influe forcément sur toute sa manière d'être. En outre, l'Empereur, ainsi queje crois vous l'avoir déjà dit, n'a pas la science ni la divination des hommes. Il n'est pas perspicace et il s'en
rend compte. Aussi a-l-il grand soin de ne se conlier qu'à 1res peu de gens. Il évite de réunir beaucoup de monde autour de lui, dans l'appréhension qu'il ne lui échappe de dire une chose quelconque, destinée à la publicité, et capable d'être exploitée par des indiscrets.
Pendant qu'il était encore grand-duc héritier, l'Empereur avait réussi à former un petit noyau d'hommes dont il était parfaitement sûr, et au dévouement et h l'honnêteté desquels il pouvait se confier. Ces hommes, avec un ou deux de plus, constituent encore aujourd'hui l'entourage immédiat de l'Empereur, entourage qui souvent nuit à son souverain, car il n'a pas de facultés assez multiples pour le conseiller, pas assez de désintéressement pour s'effacer, et laisser à d'autres le soin de faire mieux que lui.
Alexandre III, je vous le répète, tant c'est un trait saillant de son caractère , a l'horreur des gens qui songent à leurs intérêts personnels avant de songer à ceux de l'État. J'ai l'air de reprocher à l'Empereur une qualité ; ne vous imaginez pas
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que j'aille approuver ceux qui profilent de leur situation pour s'enrichir aux dépens de leur pays. Je crois seulement qu'il est dangereux de traiter les affaires politiques comme les affaires particulières, et que tel homme, qui est l'honneur même dans la vie privée, est justement, par son honnêteté, incapahle de diriger utilement la machine gouvernementale.
Lorsqu'on est à la tète d'un empire comme la Russie et qu'on désire le voir prospérer, il faut savoir faire la part du feu, c'est à quoi Alexandre III n'a pu se décider. Le résultat de ce parti pris a été la composition de son entourage, lequel est un peu effacé, sous le rapport des capacités intellectuelles : je reconnais en même temps que cet entourage est UQ modèle de toutes les vertus privées exigibles chez les citoyens faits pour vivre et mourir dans l'obscurité.
Ce qu'il y c. de malheureux dans cette répugnance de l'Empereur à admettre des étrangers près de lui, c'est qu'il en arrive fatalement à ne voir que par les yeux des amis qu'il s'est choi-
sis, et qu'il leur devient très facile de lui cacher ce qu'ils croient inutile de lui apprendre. 11 faut leur rendre cette justice, qu'ils méritent absolument, c'est qu'aucun, parmi ces favoris, n'est intéressé; ils sont tous dévoués à leur matlre et sincères dans la conviction qu'ils l'aident à accomplir sa tâche;
Le plus influent parmi eux, est, sans contredit, le procureur du saint-synode, M. Pobedonostzew ; celui-là est un homme intelligent, mais en même temps un esprit étroit, un de ces fanatiques comme la race slave seule peut en produire. Persuadé de la sainteté du principe autocratique, il ne reconnaît pas les nécessités qui résultent de la marche du temps et de l'accroissement de la civilisation, — vous remarquerez que je ne dis pas le progrès. Son idéal est de faire retomber la Russie dans l'état où elle se trouvait avant Pierre le Grand, d'élever une barrière infranchissable entre elle et les autres nations de l'Europe.
11 n'admet pas même l'indépendance individuelle. D'après ses idées, tout bon Russe doit passer sa vie à se signer devant les saintes images et à