L'ENTOURAGE DE L'EMPEREUR
se prosleroer devant le Czar. Dieu et l'Empereur, voilà sa devise, voilà aussi ses uniques passions.
Mais cet être qui appartient à une autre époque, ce représentant d'un système qui n'existe plus aujourd'hui, cet homme du moyen âge jeté en plein xix° siècle, est en même temps une nature noble et énergique, un caractère ferme et résolu. La crainte, la pusillanimité, sont des sentiments qu'il ignore. Inflexible dans ses principes, il ne recule jamais devant la conséquence de ses actes ; il sait encourager les autres dans les résolutions viriles qu'il leur a inspirées.
S'il pouvait employer ses remarquables facultés de force, de résistance el de vigueur à une cause possible, s'il comprenait les besoins de son pays et de son époque, et s'il parvenait à les réconcilier runavecl'autre.M.Pobedonostzew serait un homme d'État de premier ordre. Tel qu'il est, il ue fera jamaifi rien de bien ni de bon, mais il empêchera plus d'une fois son souverain de s'effrayer et de céder à la tourmente révolutionnaire, si par hasard elle se déchaîne. Il l'aidera à faire royalement
race au danger, à dédaigner avec fterlé le péril.
C'est à son influence qu'il faut altribuer le fameux manifeste, lancé par l'Empereur peu de temps après son avènement au trône, dans lequel il répondait aux menaces des nihilistes par une solennelle affirmation, de sa résolution de maintenir intact le principe de l'aulorilé.
Tout ce qui est libéral chez nous a une haine profonde pour M. Pobedonoslzew. On lui reproche, et avec raison selon moi, de développer par sa sévérité les tendances révolutionnaires qui exisleut parmi la jeunesse. On lui en veut de sa façon de ne rien voir en dehors de son pays et de sa religion, de maudire tout ce qui n'est pas russe ou orthodoxe; quelques personnes attribuent même à des motifs intéressés sa farouche intolérance. Je crois qu'elles se trompent. Le procureur du saint-synode est un fanatique convaincu. Il se couperait luimême la main droite, s'il la voyait faire une action contraire à ses opinions.
C'est un Philippe II slave et, comme lui, il supporterait avec stoïcisme la perle de son Armada.
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L'influence qu'exerce M. Pobedonoslzew sur l'Empereur date de l'époque où il lui donnait des leçons de droit, car il faut ajouter que c'est un excellent légiste. Alexandre III l'estime et le respecte. II me semble que chacun, en cela, peut imiter le souverain. M. Pobedonostzew, malgré ses fautes, restera toujours un homme remarquable, ne fût-ce que par son originalité. Il est unique en son genre ; aussi honnête qu'intelligent, it ne comprendra pourtant jamais l'habileté qui consiste à donner de plein gré ce que, sans cela, on vous arrachera par la force. 11 apprendra peut-être à son maître à mourir avec dignité, mais il ne saura pas lui procurer le moyen de le fairç vivre en paix, de construire une digue contre la marée montante du libéralisme. Il y a en lui l'étoffe d'un grand inquisiteur, tandis qu'il lui faudrait posséder les aptitudes d'un grand réformateur.
Tout autre est le général Tchérévine, qui, après le procureur du saint-synode, est l'homme dont l'Empereur écoute le plus volontiers les conseils. Le gélnéral, nature loyale, honnête, franche avec
toulc l'insouciance et toute l'intrépidité d'un soldai d'aventure, doit en réalité à une aveoture son avancement dans la faveur du souverain. Sans sa lutte avec le général ignatiew, et surtout sans le coup de pistolet que lui tira un nihiliste, il est probable qu'il ne serait jamais parvenu à la position qu'il occupe aujourd'hui. Le sang-froid qu'il déploya dans la seconde de ces occasions, ainsi que l'énergie dont il fil preuve dans la première, attirèrent sur lui l'attention d'Alexandre III, qui apprécie le courage et le calme partout où il les rencontre. L'influence personnelle du général Tchérévine fit lo reste, et, peu de temps après l'attentat dont il fut victime, il parvint, non seulement à se faire nommer aide de camp général, mais encore à contribuer à la chute du comte Ignatiew, son ennemi. Depuis lorssafaveurn'a fait que grandir, et, maintenant, il compte au nombre des trois ou quatre personnages influents de l'Empire.
Le général est un homme très intelligent, malheureusement c'est aussi un viveur, et les belles Bohémiennes, dont il est l'un des plus fervents ad-
. l'entoubAge de L'EHPëHEUR. w
mirateurs/onl tant soit peu émoussé ses aptitudes. C'est toujours un homme de valeur, susceptible de se réveiller et de se rendre utile au moment du danger, . .„;
Il ne deviendra jamais un instrument dans lâ main de qui que ce "soit, et, moitié par honnêteté, moitié par indolence, ne se prêtera pas à une intrigue. Son dévouement à la personne de l'Empereur èsl absolu, sa fidélité à toute épreuve. C'est un chien de garde qui devine le péril de loin et saura le conjurer de près.
Ce n'est pas un homme d'Étal, quoiqu'il soit doué des facultés nécessaires pour le devenir, et qu'il s'y soit même essayé avec succès.
Le général Tchérévine est de sa personne un homme absolument sympathique. Nul ne sait mieux interroger et mieux écouler que lui. Nous nous connaissons peu; dans une circonstance importante nous avons cependant pu nous mesurer en une heure de conversation, et je crois que cette heure ni l'un ni l'autre nous ne l'oublierons. Le général Tchérévine est très bien vu et très aimé dans la
M LA. SnCZËTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.
société', surtouC dans une certaine coterie que' l'on' appelle la coterie élégante. Il fait la- cour aux femmes, ni trop ni trop peu, et juste assez pour que chacune se croie la préférée. Il cause d'une façon charmante et ses manières sont parfaites. Il est de ceux qui plaisent définitivement ù première vue.
Je ne vous apprendrai rien, — et vous le devinez, — si je vous dis qu'étant le favori des dames, il l'est aussi des maris qui veulent faire carrière; il est le protecteur des fonctionnaires injustement méconnus. S'il est c.omblé par le sort, dont il est devenu l'un des enfants gâtés, il mérite de l'être, car il n'a pris, au contact d'une fortune si brusque et si complète, ni morgue ni suflisance, et, s'il noie parfois quelque chose, ce n'est ni le chagrin, ni un esprit inquiet, ni une méchante humeur, ni l'envie, ni le remords, ni aucun sentiment qui soit indigne d'un brave soldat, d'uu sujet dévoué et d'un noble cœur.
Le chef de la maison militaire de l'Empereur est le général Richter, Allemand d'origine. Russe par