CCXXXIII
PRÉSIDENCE DE REVERCHON
On continue l'épuration des memjjres de la Société. Plusieurs sont admis sans réclamation.
Un secrétaire commence la lecture de la correspondance des Sociétés affiliées. Sur la demande d'affiliation de quelques Sociétés populaires nouvellement fondées, Simond demande la parole pour une motion d'ordre.
[Simond déclare que toutes ces demandes nouvelles d'affiliation lui paraissent suspectes. « Je vois, dit-il, dans ce mouvement nouveau de Sociétés nouvelles, la main de Pitt qui les pousse. La Société-mère jugera dans sa sagesse, mais j'aurai fait mon devoir en lui proposant de suspendre toute affiliation nouvellement demandée. — Maure appuie la proposition de Simond. Voici le principal passage de son discours :]
Il est une infinité d'émigrés de Paris, gens de le." "ens de finance, agents de fancien régime, sortis de cette grande commune, qui inondent les campagnes, se jettent dans les Sociétés populaires pour égarer et corrompre l'esprit public. Ils y deviennent présidents, secrétaires, etc. ; ils se mettent en évidence pour acquérir une répu-
1. Ce dernier incident est extrait du Journal de la Montagne.
2. Nous donnons cette séance importante d'après le Moniteur, dont le compte rendu est sur plusieurs points plus complet que celui du Journal de lu Montagne. Mais nous suivons l'ordre donné par ce dernier journal, parce que les notes prises par les collaborateurs du Moniteur paraissent avoir été brouillées. Par exemple, deux motions ditierentes de Gouthon sont réunies en un seul discours dans le Moniteur.
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talion de patriotisme, et parvenir par ce moyen aux fonctions publiques les plus importantes, peut-être même ù la prochaine législature. C'est contre ces gens-là qu'il faut se mettre en garde. Ce sont eux qui se rendent coupables de tous les excès dans lesquels ils entraînent leurs concitoyens.
*** : Je demande que la Société n'accorde aucune affdiation jusqu'à la paix.
Deydier. — Et moi je demande qu'on retire l'affdiation à toutes les Sociétés qui ne se sont formées que depuis le 31 mai.
*** : Le progrès des lumirres, de la raison et du patriotisme a fait naître beaucoup de Sociétés |)opulaires dans des communes où il n'y en eut jamais : la Convention leur envoie le Bulletin de ses séances. Pourquoi donc la Société-mère leur refuserait-elle son affdiation ?
Sentex. — Je pense qu'on doit écarter des Sociétés populaires tous les intrigants, les patriotes de circonstance ; mais je pense aussi qu'il serait impolitique, qu'il serait nuisible à la liberté que les Jacobins refusassent leur affdiation à des Sociétés qui n'ont eu la possibilité physique de se former qu'à une époque très nouvelle, depuis que des hommes énergiques et révolutionnaires ont entlammé de l'amour de la patrie, ont électrisé par le feu de leurs discours des citoyens éloignés du centre de la Révolution. N'entravons pas le progrès du patriotisme.
Maure. — Je ne puis être de l'avis de Sentex, car je suis tro[j certain que la plus grande partie de ces Sociétés de fraîche date est composée de l'écume des communes où elles se forment.
GouTUON. — Cette question est très délicate et de la plus grande importance ; je crois qu'on doit la discuter avec la plus sévère attention. Il n'est que trop vrai que la majeure partie de ces nouvelles Sociétés est composée de praticiens et de gens pires encore. Quant aux Sociétés plus anciennes, et qui ne sont pas affdiées à la Société des Jacobins, elles ne sont pas moins suspectes. Il faut examiner la conduite qu'elles ont tenue dans les circonstances difficiles. Je demande donc qu'on refuse l'affiliation aux Sociétés fortnées depuis le 31 mai, et qu'on ne l'accorde aux anciennes qu'après avoir examiné leur conduite ultérieure à cette époque.
SiMOND. — Les demandes d'affiliation qui nous sont adressées si fréquemment par des Sociétés populaires de nouvelle création me donnent beaucoup plus d'inquiétude que de satisfaction sur la chose publique. Citoyens, le fédéralisme, le royalisme ou quelque chose de plus impur encore circule maintenant dans toutes les Sociétés ; il en est une, celle du Mont-Blanc, composée de frotteurs, ramuneurs et
autres braves gens véritablement sans-culottes, rassemblés dans un local que leur avait donné la commune de Paris ; les aristocrates rayaient regardée avec mépris : après le 31 mai, Faristocratie y suait par tous les pores, et c'était une véritable plaie dans une Société qu'ils n'auraient pas voulu toucher du bout du doigt quelque temps auparavant. Elle fut obligée de se dissoudre, et, voyant qu'elle ne pouvait plus contrebalancer leur influence, elle voulut au moins mourir avec honneur.
N'oublions pas qu'après la mort du roi il sortit du cadavre de la monarchie une infinité d'insectes venimeux, qui ne sont pas assez stupides pour en essayer la résurrection, mais qui savent très bien qu'entre l'aristocratie et la démocratie pure il peut intervenir plusieurs modifications ou plusieurs manières de tourmenter le corps politique, et de mêler à son existence un poison subtil qui en perpétue les convulsions et en prépare encore la ruine, comme un corps malsain est entre les mains des charlatans jusqu'à la mort. Eh bien ! les nouvelles Sociétés qui se forment aujourd'hui ont parmi elles des individus gangrenés, qui en provoquent la formation pour en usurper les droits plutôt que pour en étudier les devoirs, et pour faire ensuite servir la Révolution à dévorer, comme Saturne, ses propres enfants. Je ne serais donc pas étonné, en voyant cette marche, qu'on vint dans quelque temps au bureau nous demander une affihation pour une Société qui se sera formée dans les prisons.
A Dieu ne plaise que je veuille inculper particulièrement les Sociétés qui vous demandent aujourd'hui l'affiliation ! Je ne connais pas leur nom, et je ne présume point mal de leurs intentions. Les habitants des campagnes, surtout, purs comme la nature et guidés par la bonne volonté qui les anime, ne sont pas l'objet de mes soupçons. Mais leurs avocats et leurs meneurs, qui fuient la verge des Comités de surveillance et des Tribunaux révolutionnaires, où étaient-ils avant le 31 mai? Ils étaient occupés à servir le fédéralisme et les émigrés ; ils provoquaient des forces départementales et l'avilissement des Sociétés qu'ils flagornent aujourd'hui ; ils cherchaient des signatures à des adresses contre Marat, contre la Montagne, contre les bons patriotes des départements, contre la Commune de Paris et contre les ennemis des rois. Aujourd'hui le vent a changé, et ces hommes se rangent de notre bord et nous dépassent en patriotisme. A les en croire, les patriotes de 89, chargés des honorables morsures de l'envie et des égratignures des calomniateurs, né sont plus que des bêtes de somme fatiguées ou dépéries, qu'il faut assommer parce qu'ils ne peuvent plus suivre les nouveaux-nés dans
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la roule politique de la Révolution. Pour moi, je crains ces nouveaux pilotes, qui ne connaissent aucun écueil, et ma frayeur est qu'ils ne s'emparent du vaisseau de la République voguant au port, pour le remettre en pleine mer, le faire battre de nouvelles tempêtes et l'engloutir ensuite. Je crains encore que ces nouveau-nés à la République ne cherchent et ne trouvent des cartes de civisme pour se faire, dans les premières assemblées primaires (ainsi que les avocats du Midi ont essayé pour le fédéralisme), pour se faire, dis-je, une réputation usurpée, plâtrée, à l'aide de laquelle, s'emparant de la confiance publique, ils nous composeraient une quatrième législature digne et capable de créer de nouveaux orages et de nouveaux malheurs. Je me prononce franchement contre ces nombreuses affiliations ; je les crois funestes, et dès longtemps mon cœur me reprochait de n'en avoir pas encore fait l'observation.
Éiie Lacoste propose de nommer dans la Société quatre membres qui examineront quelles sont celles des Sociétés demandant l'affdiation qui sont dignes de la recevoir.
Jeanhon Sa'int-Andi^é combat vivement cette proposition ; il fait sentir les inconvénients de se rapporter, sur une question aussi délicate, au jugement de quatre citoyens, qui peuvent être trompés, influencés de diverses manières, et demande que le Comité de correspondance se procure le tableau des anciennes Sociétés existant dans les départements, dont la conduite n'a point varié depuis le commencement de la Révolution. C'est à ces anciennes Sociétés, fidèles aux principes de la liberté, que le Comité de correspondance s'adressera, continue Saint- André, pour éclairer la Société-mère sur le patriotisme des nouvelles Sociétés.
Couthon rétablit sa proposition, qu'il motive de nouveau avec l'amendement de Jeanbon Saint-André.
Le président la met aux voix ; elle est adoptée à l'unanimité et couverte des applaudissements des citoyens des tribunes.
Legendre. — Je crains qu'on ne fasse triompher l'aristocratie en retirant aux Sociétés formées depuis le 31 mai l'affiliation qu'elles ont obtenue. On croira qu'elles ont eu le dessous. C'est se faire tort que de donner un effet rétroactif à un arrêté. Je demande qu'on excepte les Sociétés affdiées jusqu'à ce jour.
Hentz. — Je combats la proposition de Legendre, et je déclare que l'arrêté qui vient d'être pris sauvera encore une fois la liberté.
CouTuoN. — Oui, citoyens, cet arrêté est une victoire nouvelle remportée sur les intrigants, les aristocrates, les faux patriotes qui se glissent partout. Les Sociétés sectionnaires de Paris mettaient
aussi la liberté en danger; il était temps de prendre un parti vigoureux, et sage à l'égard de plusieurs d'entre elles.
Hentz. — Je viens de parcourir une partie de la République, et j'assure que j'ai vu partout que Pitt, ayant reconnu l'impuissance de ses efforts quand il attaquait le peuple brusquement, s'y est pris d'une manière plus adroite et plus perfide ; il essaie de corrompre par ses agents secrets, d'infecter de ses poisons les Sociétés populaires. Je demande qu'on maintienne la mesure qu'on vient de prendre, et, de plus, qu'on épure avec soin les Sociétés formées depuis longtemps et qui jouissent de l'affiliation.
Levasseur. — Je ne puis révoquer en doute le patriotisme qu'ont montré quelques Sociétés et quelques communes, surtout depuis les derniers dangers de la République. Plusieurs des départements, même les plus éloignés, n'ont pas été les derniers à détruire les monuments honteux de la superstition. Je demande que la Société des Jacobins ne se déshonore pas en leur retirant son affiliation.
Jeanbon Saint-André. — Il s'agit moins de refuser l'affiliation aux Sociétés qui en sont dignes que de prendre le moyen le plus sûr de parvenir à les connaître. Levasseur a cité, pour preuve du progrès de l'esprit révolutionnaire, la vivacité avec laquelle des communes ont renversé les idoles des temples ; j'ai été témoin aussi de ces destructions près Granville ; mais les aristocrates seuls les avaient faites pour faire révolter le peuple dans le moment où les brigands de la Vendée s'approchaient et pouvaient soutenir les mouvements séditieux qu'on cherchait à provoquer. Ces scélérats étaient parvenus à s'introduire dans les rangs des patriotes ; ils s'étaient parés de l'uniforme national; ils singeaient les démarches, les discours, les propos des républicains, et les assassinaient quand l'occasion leur était favorable. Non, les patriotes ne perdront pas le fruit de cinq années de combats, de luttes personnelles et de contradictions. Nos plus grands ennemis ne sont pas au dehors : nous les voyons ; ils sont tous les jours au milieu de nous ; ils veulent porter plus loin que nous les mesures révolutionnaires. Pour moi, dont la tète a été mise à prix, qui ai souffert autant et plus qu'un autre peut-être dans les diverses époques de la fondation de notre liberté, quand je rencontre un homme arrivé soudain dans la Révolution, monté sur des échasses, exagérant le patriotisme, je lui dis : « Ah ! tu es plus patriote que moi!.. Eh bien î tu es aristocrate. » [On applaudit .) Prenons la lanterne de Diogène et cherchons des hommes. Si nous n'en trouvons pas aujourd'hui, éteignons la lumière, et attendons à demain. Quant à la crainte de Legendre sur l'effet rétroactif de l'arrêté que vous venez de prendre, Tome V. 40
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je la crois mal fondée. Cet arrêté n'est point une loi, mais une mesure de sûreté et de salut pulilic. Il en est des Sociétés comme des individus : on va, on marche avec un homme tant qu'on le croit juste et Iionnête ; mais si Ton s'aperçoit qu'il dévie de la justice et de la probité, on le quitte, on cesse <le le voir. Ainsi donc cet arrêté n'est que de convenance, et rien de plus,
Legendre. — Je suis si convaincu de la justesse du raisonnement que vient de faire Saint-André que je retire ma motion.
Le Président met de nouveau l'arrêté aux voix. Il est adopté et maintenu dans toute son intégrité.
DuFOURNY. — J'ai déjà dit ce qu'il fallait penser des Sociétés sectionnaires de Paris qui s'isolent dans un petit arrondissement. De même que chaque faux patriote a sa carte de citoyen, des patentes de tous les pas qu'il a faits ou qu'il n'a pas faits dans la Révolution, -le même les intrigants des sections ont voulu avoir des Sociétés. Elles n'ont pas demandé l'affiliation ; elles ont voulu former un Comité central à l'Évêché, en opposition à la Société des Jacobins.
Citoyens, ayez les yeux ouverts sur ces Sociétés sectionnaires et sur leur projet de Comité central. Il faut que toute Société populaire dans Paris soit générale, qu'on puisse y être admis (lorsqu'on en est digne), n'importe quel quartier, quelle section de la ville on habite, comme aux Jacobins, aux Cordeliers, à la Société fraternelle, etc.
Descuamps. — Ces Sociétés sont de petites Vendées. A peine, avant le 10 août, pouvions-nous, dans ma section du Muséum, nous compter quarante patriotes purs Eh bien! à présent que la bataille est gagnée, il y en a cinq ou six cents. Et qui sont-ils, ces nouveaux patriotes? Tous marchands, qui m'injuriaient lors du 10 août, parce que j'avais accueilli chez moi deux Marseillais qu'ils traitaient de coupe-jarrets, qu'ils assuraient n'être venus à Paris que pour piller. Ce sont ces patriotes-là qui garnissent aujourd'hui la Société populaire.
La proposition de Dufourny est adoptée.
CouTuoN. — Vous avez déjoué de grands complots. Ce soir le patriotisme a remporté une victoire complète. Je demande que vous ordonniez à votre Comité de correspondance d"'inviter les Sociétés anciennement affiliées à former des Comités d'instruction, dont les membres se répandront dans les campagnes pour y porter les lumières et la vérité. La Société de Clermont-Ferrand en a agi ainsi; elle a fait le plus grand bien en faisant goûter les bons principes aux bons citoyens des campagnes.
Cette dernière proposition de Couthon est adoptée.
HÉBERT. — Je crois que la Société doit inviter les membres qui ont proposé cet utile arrêté à le rédiger eux-mêmes, et qu'il est nécessaire de le répandre avec profusion dans Paris ; car c'est là que le mal est le plus grand et le plus dangereux. Le décret de la Convention relatif aux assemblées générales des sections est éludé ; on veut établir la contre-révolution sectionnaire ; vous le voyez maintenant. Je pense que cet arrêté, répandu dans Paris, y fera le plus grand bien.
La proposition d'Hébert est adoptée. Levasseur demande que l'adresse soit étendue à toutes les Sociétés populaires de la République. La lecture de la correspondance, interrompue par cette discussion, est renvoyée à la prochaine séance.
Un citoyex. — Je ne vous parlerai pas des Sociétés affdiées, mais seulement de celle de Mussidan, département de la Dordogne, qui est dominée par un monsieur Beaupuy, ex-député à l'Assemblée législative, et qui a voté contre les patriotes dans toutes les occasions, contre les soldats de Château-Vieux, contre les Jacobins, etc. A son retour, il a été nommé maire, et j'ai frémi d'indignation en le voyant diriger à son gré la Société de Mussidan. Un patriote voulant faire contre lui une dénonciation grave, M. Beaupuy demanda à la Société si elle voulait en entendre la lecture. Il fut arrêté que la dénonciation serait brûlée sans la lire. {Renvoyé au Comilé de sûreté générale.)
Legexdre. — Par un arrêté que vous avez pris dans votre dernière séance, j'ai la parole pour m'expliquer avec Hébert* ; j'en demande l'exécution. {On applaudit de toutes les parties de la salle.) Hébert, dans la séance du 26 brumaire, tu m'as accusé de bêtise et de malveillance- ; je te somme de prouver ton accusation. Si tu t'étais borné seulement à m'accuser de bêtise, je ne t'aurais pas répondu : je fais volontiers à la chose publique le sacrifice de mon amour-propre ; mais tu m'accuses de malveillance, et un représentant du peuple ne doit pas souffrir que le soupçon plane sur sa tête.
Hébert. — Il suffit de se rappeler, pour répondre à Legendre, le moment où je l'ai dénoncé. La Société d'Yvetot venait se plaindre à votre Société de laristocratie de Delacroix et de Legendre ; on les accusait de vexer les patriotes, de vivre familièrement avec les gros marchands de Rouen : c'est alors que j'ai appuyé la plainte de la commune d'Yvetot; et encore, qu'ai-je dit? J'ai regretté qu'on eût donné pour collègue à Legendre M. Delacroix, l'homme le plus astu-