CCXLVIII
PRÉSIDENCE DE L.VVICOMTERIE
[Les citoyens appelés à Paris par le Comité de Salut public, pour s'instruire de la fonte des canons, des boulets et de la fabrication du salpêtre, se présentent en foule et sont introduits dans la salle, aux acclamations unanimes des membres et des citoyens des tribunes. Un d'eux prend la parole pour les présenter à la Société; il fait part de leur dévouement sans borne à la chose jiublique et rapjjorte qu'arrivés depuis moins d'une décade, ils ont déjà appris à fondre les canons et à fabriquer la poudre. — Léonard Bourdon déclare qu'on ne vit jamais spectacle plus consolant que celui que présente cette séance. Il dit : « Ce ne sont plus aujourd'hui les députés des départements qui vinrent, en 1790, jurer de défendre une Constitution qu'ils croyaient consacrer la liberté, mais qu'ils ont abjurée dès qu'ils ont reconnu qu'ils avaient été trompés ; ce ne sont plus ces députés qui
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vinrent ici rendre, en 1793, un lionmiage éclalant à une Conslitution sage et bicnl'aisanle, dont ils n'avaient pas encore éprouvé les avantages; ce sont des citoyens qui, après avoir senli tous les bienfaits d'un gouvernement populaire, viennent jurer la mort de l'Angleterre et de tous les tyrans. Ce n'est plus une divinité, que nous ne connaissons pas, que nous jurons d'adorer, mais c'est une divinité salutaire qui a étendu ses bienfaits sur toute la France. Je demande que la scène sublime qui vient de se passer sous vos yeux soit célébrée par une fête solennelle; que nous allions, décadi prochain, au Champ-de-Mars, jurer avec nos frères, sur la tombe future des tyrans, que nous défendrons la liberté ; je demande aussi que la Société se présente demain à la Convention pour l'inviter à assister en masse à cette fête. »
Maribon-Montaut observe que les citoyens des déi)artements du Midi ne sont pas encore arrivés, à cause de leur éloignement ; il demande que la fêle soit différée jusqu'à la fin du mois, afin que tous nos frères y soient présents. La i)roposition est appuyée ])ar plusieurs membres. — Maribon-Montaut jjrie Collot d'Her))ois, qui est à la trrbune, de faire part à la Société du décret que la Convention a rendu ce matin'.]
Collot d'IIerbois. — Je demanderai à la Société qu'elle me permette de l'instruire du décret salutaire rendu aujourd'hui, avec les sentiments que l'intérêt du peuple exige, et non à la manière des gazettes.
On était déjà trop habitué à entendre dire et publier que la Convention allait bientôt se laisser entraîner à une indulgence dont quelques amis de la liberté, facilement égarés, avaient ouvert les premières voies. La Convention a répondu aujourd'hui de la manière la plus solennelle à tous ces indulgents, à ces partisans d'une fausse humanité, à ces hommes cléments à la manière des aristocrates, qui voulaient nous persuader qu'on pouvait être en même temps et révolutionnaire, et accommodant, et multiforme. On a beaucoup parlé des détenus; cela est trop juste ; car, s'ils sont patriotes, il ne faut pas balancer à les mettre en liberté. La Convention a chargé son Comité de sûreté générale de prononcer ; mais elle a dit qu'il fallait que les détenus prouvassent qu'ils avaient été patriotes depuis le 1" mai 1789. Lorsque les patriotes et les ennemis de la Révolution seront parfaitement connus, alors les propriétés des premiers seront inviolables et sacrées, mais celles des derniers seront confisquées au profit de la République ; leurs personnes seront détenues jusqu'à la paix, et à cette époque ils seront bannis à perpétuité. {On applaudit
1. 11 s'agit du décret autorisant le Comité de sûreté générale à mettre en 11- Lerté les détenus qui rendraient un compte satisfaisant de leur conduite depuis le i" mai 1789. Ce décret avait été rendu à la suite d'un long rapport présenté par Saint-Just au nom des Comités de sûreté générale et de salut public et dans lequel il attaquait, sans les nommer, Hébert et ses amis. Moniteur, t. XIX, p. 56;J-oG9.
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de toutes les parties de la salle.) Une loi telle que le peuple français l'aurait dictée lui-même, s'il eût été présent... [Oui! s'écrient à la fois tous les membres, tous les citoyens des tribunes, en élevant leurs chapeaux en l'air et le faisant retentir du cri mille fois répété de Vive la République! Vive la Montagne!) Voilà quelle est la réponse que la Convention fait à ceux qui voulaient faire croire qu'elle allait tomber dans le modéranti^me et que la Montagne était sur le point de baisser. Non, la Montagne ne baissera pas d'une ligne... Si l'on voit quelques individus l'abandonner, elle restera toujours ce qu'elle est, parce qu elle n'est dirigée que par la vertu et par l'inflexibilité des principes. Tous sentez combien la publication de la loi dont je vous ai donné connaissance va déjouer de complots, quelle force elle va donner aux amis de la liberté. Ils vont se retrouver dans leur véritable élément, ils se replongeront dans la Révolution, pour en sortir avec une vigueur nouvelle.
[Collot d'Horbois continue on affirmant que les patriotes se trouveront bien de cette loi, car elle rendra la liberté à ceux qui sont enii)risonnés i)ar erreur. Il continue ainsi :]
On a proposé des pardons ; mais les patriotes ne sont pas assez faibles pour y songer. Quelle société oserait jamais signer cette honteuse amnistie et dire à ceux qui ont trahi le peuple : « Nous vous pardonnons!...» Soyons inflexibles; que notre sein soit pur comme celui de la liberté. Chassons ceux qui ne sont pas dignes de siéger parmi nous ; mais après, soyons unis ; n'écoutons pas ceux qui calomnient la Convention et le gouvernement. Il faut des hommes qui fassent aller les choses. Soutenons ceux qui se conduisent bien, et faisons justice de ceux qui ne font pas leur devoir. [Applaudissements universels cl longtemps réitérés.)
[Il conclut en demandant que la Société arrtMc (ju'il y aura une fêle solennelle, quand tous les patriotes appelés à Paris pour apprendre la fabrication de la poudre et la fonte des canons seront réunis dans la capitale. Une députation invitera la Convention à prendre part à cette le te, dès que la date en sera fixée.
Une amazone de l'armée du Xord, âgée de seize ans, vient demander quelques secours, et l'aide de la Société pour obtenir une pension du ministre de la guerre. On fait pour elle une collecte, qui rapporte 241 livres 16 sols. — Léonard Bourdon demande que la Société s'intéresse également au sort des femmes laissées sans ressources par le départ de leurs maris pour l'armée. Cette proposition n'a pas de suite. — Collot d'Herbois rapporte que cette héroïne a eu deux chevaux tués sous elle ta Hondschoote. Il demande que la Société l'invite à se rendre dans son sein le plus souvent possible. — On applaudit.
666 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [26 kkv. 1794]
Le prcsuloif annonce qu'une dépulalion de la Société des Cordeliers vient jurer union à celle des Jacobins. {Vifs applaudisscniruls de Imilc la mile et des Iribiines.)
Collot d'Herbois félicite les j)atriotes de la concorde (jui règne de nouveau entre eux. « La Convention, dit-il, a décrété que le rapport de Saint- Just, de ce jeune et courageux athlète de la liberté, serait ini])rimé et distribué à toutes les Sociétés jiopnlaires. Jugez quel aliment ce rapport va donner au patriotisme. Je puis dire que nous en avions faim et soif, et que nous l'avons reçu avec une grande avidité. Lors(|u'on entend développer les grands principes, on sent alors toutes ses ressources et toute sa force ; le discours de Saint-Just est dans ce cas ; nous avons passé la nuit dernière à le discuter, et nous n'avons pu nous lasser de l'entench-c ; il contient des maximes trop belles et trop sages pour que je ne me fasse pas un devoir de les propager autant qu'il est en moi.
« Il est dit dans ce rapport : « Qui sont ceux qui veulent briser les échafauds? Ce sont ceux qui craignent d'y monter. . . Ne vous arrêtez pas dans la Révolution ! Celui qui n'aurait fait que la moitié du chemin n'aurait fait que creuser son tombeau... La monarchie n'est i)as un seul homme, mais ce sont tous les vices ensemble ; la République n'est i)as ime seule assemblée, un seul sénat, mais le peuple et toutes les vertus ensemble. »
« Eh bien ! ce sont ces vertus qu'il faut pratiquer ; il n'y a aucun de nos frères des départements qui ne soit résolu à le faire. »
Ce discours est interrompu par des applaudissements. A la fin tous les auditeurs se lèvent en criant : Vive la République!]
L'orateur de la d&putation des Cordeliers monte à, la tribune et instruit les Jacobins que la Société qui l'a envoyé, indignée de voir les manœuvres des ennemis de la Révolution pour désunir les Cordeliers et les Jacobins, en se servant de la voie de quelques papiers publics pour faire croire au peuple que ces deux Sociétés patriotiques ne sont plus d'accord, a arrêté qu'il serait envoyé une Réputation pour resserrer de plus en plus les liens de la fraternité républicaine qui doivent unir les patriotes. La députation vient en conséquence jurer que les Cordeliers seront toujours Jacobins. Il termine en annonçant que la Société s'est déterminée à continuer le journal de Marat, afin de procurer aux amis de la liberté l'aliment nécessaire à leur patriotisme. — L'orateur descend de la tribune au milieu des applaudissements. Le président donne l'accolade fraternelle à tous les membres de la députation.
[Hassenfratz, l'un des professeurs nommés par le Comité de salut pul)lic pour enseigner la manière de fabriquer le saljjètre et de fondre les canons, obtient la parole à ce sujet. Il commence par donner des éloges à la conduite du Comité de salut public, qui veut que les lumières soient pour tous les citoyens, et qui proscrit l'aristocratie des académies. Il déclare que les citoyens venus des départements ont montré un zèle qui ne peut exister que chez des réi)ublicains. Dans huit heures de temps, ils ont appris à fabriquer
[26 FÉv. 1704] SOCIÉTÉ DES JACOBINS G67
la poudre et à fondre les canons. — Maillet., président du Tribunal criminel des Bouchcs-du-Rhônc, acquitté ainsi que l'accusateur public du même Tribunal par le Tribunal révolutionnaire, se félicite de son élargissement. Il raconte que les fédéralistes de Marseille ont été punis par les juges de Marseille : plusieurs ont été guillotinés, deux cents envoyés aux galères de Portde-la-Montagne, ci-devant Toulon. — La Société témoigne sa sympathie à Maillet. — On continue l'épuration. Plusieurs membres sont admis '.]
Séance levée à dix heures.
PRÉSIDENCE DE LAVICOMTERIE
[Le citoyen Villemotte fait passer une lettre de Communc-A(Trancliie, en date du 3 de ce mois, attestant que cette ville sera bientôt toute républicaine, grâce aux Jacobins venus de Paris. — La Société de Rayonne écrit qu'elle s'épure avec l'aide des représentants en mission Pinet et Cavaignac. — La Société de Landerneau demande vengeance des crimes du gouvernement britannique. — Une Société demande que les Jacobins appuient deux adresses qu'elle envoie à la Convention pour demander la déportation des prêtres suspects et des nobles sur les côtes d'Afrique, et l'échange prompt des prisonniers français qui sont entre les mains des tyrans. — On ajiplaudit. — La Société de Marseille dit que les bouchers ont tué plus de trois cents vaches en quinze jours et demande qu'on fasse cesser cet abus si ruineux pour la République. Renvoyé au Comité de salut public. — On lit plusieurs lettres relatives aux troubles de l'Ouest. L'une de ces lettres demande qu'on détruise les Cliouans avant que les feuilles repoussent et leur fournissent le moyen de se dérober aux poursuites. — Une autre, écrite en date du 19 pluviôse, par un administrateur du district de La Rochelle, annonce que quelques canons sont tombés entre les mains des brigands. — Carrier prend la parole à ce sujet. Il annonce que, depuis le 19 pluviôse, les soldats
1. On trouvera à la Bibliothèque nationale, sous la cote Lb 41;9'J'J, l'imprimé suivant qui se rapporte à cette séance : Liberté, égalité, fraternité. Copie de lu lettre écrite par le général de brigade Westermaxx « la Société des Jacobins, le S ventôse an IL S. I. n. d., in-S" de 20 p. C'est une justification de la conduite de W'estermann après la levée du siège d'Angers. — On ne voit pas que les Jacobins en aient tenu grand compte dans les discussions sur la Vendée qui s'élevèrent à ce moment dans la Société et dans lesquelles Carrier, rappelé de mission, prit souvent la parole.
2. Le compte rendu de cette séance ne figure pas au Moniteur. Sous le titre de « Séance du 9 ventôse » t. XIX, p. 63?;; le Moniteur donne en réahté la première partie de la séance du 11 ventôse. Nous suivrons donc, pour la séance présente, le Journal de la Montagne.
668 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [27 ii:v. 1704]
do la Uôj)ubli(juo sont entrés à Cliolct. Il invilo les Jacobins à se (Irfior des administrations de la Vendée et des départements voisins, car ces administrations ne sont i)alriotcs que depuis les succès des républicains. Il dit (jue « les Chouans sont une horde de voleurs de l'ancien régime, qui s'était accrue de tous les contrebandiers du pays, des échappés des galères et des fuyards do rarnu'O de Vendée. » Les soldats républicains, aidés par les paysans, ont déjà détruit 1,200 Chouans. Il n'y en a plus ([ue quelques bandes. Le général Boaufort, excellent patriote, est à leur poursuite. Quant à la Vendée qui existe sur la rive gauche de la Loire, elle n'est pas encore anéantie. De ce côté, il y a 20,000 rebelles, mais ils sont divisés ; ainsi Charette a 4,000 hommes, Stoftlet en a 1,000. Les forces de la République s'élèvent à 40,000 soldats, et les représentants en mission dans la Vendée, Garrau et Ilentz, sont très aciil's. Carrier déclare que Charette seul est difficile à réduire, parce qu'il opère dans un pays marécageux et boisé de quarante lieues carrées de superficie.
Un citoyen dénonce les mariniers du canal de Briare, qui se l'ont payer Irop cher jiour transporter les vivres à Paris. — Un citoyen dénonce des troubles excités aux Andelys sous prétexte de religion, en réalité pour empêcher l'envoi de subsistances. — Ces deux dénonciations sont renvoyées du Comité de sûreté générale. — Plusieurs membres passent au scrutin épuratoire et sont admis.]
Séance levée à dix heures.
PRÉSIDENCE DE LAVICOMTERIE
[On fait lecture de la correspondance. — La citoyenne Lenfant, mère de vingt-trois enfants, dont sept sont morts en combattant les tyrans, écrit à la Société pour lui demander de l'aider à obtenir des secours. Cette pétition est renvoyée au Comité des défenseurs officieux. — Collot (VHerhois déclare que toute la Société devrait accompagner cette citoyenne à la Convention, au lieu de se contenter de lui donner des défenseurs officieux. — On demande que l'on s'occupe de l'échange des prisonniers de guerre. — Maure ap))uio cette demande : « Elle est, dit-il, plus importante qu'on ne croit ; d'abord, pour avoir parmi nous nos frères ; ensuite pour éteindre le tléau des prisonniers de guerre, qui répandent l'esprit de royalisme partout où ils sont *. » — Des citoyens proposent un remède sûr pour la guérison de la morve, maladie qui ])Ourrait faire quelque ravage dans les chevaux de la République. — Simond déclare que les soldats ne prennent pas assez de soin des chevaux que la Ré-
1. D'après le Journal de la Montafine, Maure aurait « fait sentir de quelle importance il est d'arracher nos frères d'armes à la captivité et de les rendre à la terre de la Uberté ».
publique leur confie. — Renvoyé au Comité de salut publie. — D'après Collol d'Èerbois, ce n'est pas à l'armée que les chevaux sont mal soignés, mais dans les dépots, « oi!i des jockeys ont endossé le sarrau et sont devenus soldats )>. — Un citoyen des drpôls se plaint qu'on laisse les chevaux dans les écuries sans exercice. — Hébert annonce que les soldats de l'armée du Nord, apprenant que Paris manquait de vivres, se sont réduits à la moitié de leurs subsistances ordinaires. — Une députation des Invalides est admise, et demande à conserver la citoyenne Piaste, dans l'infirmerie des Invalides. — Léonard Boardm) propose que trois Jacobins aillent, en simples citoyens, voir comment se i'onctionne l'administration des Invalides. Arrêté. — Châles dénonce le journal intitulé Rouijyff ou le Frank en vedette '. D'ai)rès lui, « ce journal, qui circule dans l'armée du Nord, n'est bon qu'à la désorganiser, car il est infecté du venin le jilus aristocratique ». L'orateur y a lu plusieurs articles où l'on dilTamait les généraux et les roprésenianls du iieuple. Il ajoute que cette i)ublication lui a toujours i)ai'u le tombeau du !)0n sens. Il demande que Rou^yff soit tenu de venir s'explicpier dans le sein de la S.ociété. — Sijas déclare qu'on a donné des fonds au ministre de la guerre pour envoyer aux armées les journaux patriotiques, mais que depuis trois mois le ministre n'envoie plus llonyi/ff. — Dn/'ourni/ se déclare convaincu que RougylT est coupable et (pie l'opinion publique est parfaitement formée contre lui; néanmoins, il demande que ce di'puté soit entendu. — Léonard Bourdon remarque que l'on vient d'affirmer que le ministre de la guerre n'envoyait plus Rowjyff aux armées depuis deux ou trois mois ; or jamais ce journal n'a été plus répandu parmi les soldats que pendant les deux derniers mois. En conséquence, l'orateur demande que la Société recherche quels sont ceux qui fournissent les fonds et quels moyens on emploie pour répandre Iknajyff. — Quelques membres demandent qu'on raye de la Société Guiïroy, rédacteur de, ce journal, nuMubre du Comité de sûreté générale, membre de la Convention et défenseur de Chaudot. — La Société arrête que Guffroy sera invité à venir s'expliquer.]
Séance levée à dix heures.
PRÉSIDENCE DK LAVICOMTERIE
[Sijas déclare que le ministre de la guerre a cessé d'envoyer Ronyyff aux armées, parce que cette feuille n'avait aucun intérêt. Elle mérite un reproche plus grave : elle est contre-révolutionnaire. Sijas demande qu'on
1. Sur ce journal, publié par Gutfroy, voir Tourneux, Bibliograp/iie, t. II, n» 10897.
2. Pour cette séance nous avons suivi le Journal de la Montagne : le Moniteur donne moins de détails.
070 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [3 ma us 17941
inlcrpello Dnqucsnoy, afin irapiircmlrc s'il est vrai que ce représentant a fait réiniprinier (les exemplaires de Jloinj ij/f \)Ouv les distribuer aux soldats. — On renvoie au Comité de sûreté générale la lettre d'une Société, qui dénonce toutes les Sociétés formées depuis le 31 mai comme des groupes d'aristocrates qui persécutent les patriotes. — On fait lecture d'une lettre qui demande que les bâtiments nationaux soient concédés à des sans-culottes. Renvoyé au ministère de l'intérieur. — La Société de Perpujnan demande vengeance contre les Espagnols, qui forcent par la faim nos soldats prisonniers à s'enrôler dans leur armée. Renvoyé au Comité de salut public. — La Société de Sarrehourtj dénonce des déportations de patriotes ordonnées par Faure. Elle écrit (pic le rappel de ce représentant a été une victoire remportée sur l'aristocratie. Renvoyé au Comité de présentation. — Le cdoyen nommé défenseur officieux de la citoyenne Lenfant, mère de vingt-trois enfants, rapporte que cette citoyenne a bien j)erdu plusieurs de ses enfants, mais qu'ils ne sont pas morts au service de la patrie. Renvoyé au ministère de la guerre.
— Le citoyen Leclerc, membre du Comité de correspondance, est dénoncé pour avoir écrit à des Sociétés affiliées des lettres qui ne sont pas dans les principes des Jacobins, sans en avoir fait lecture au Comité, et j)Our avoir fait composer d'autres lettres par un individu de sa connaissance. — On fait lecture de ces lettres. — Leclerc avoue qu'il ignorait complètement un décret de la Convention, auquel une de ces lettres paraît contrevenir. Après un débat assez vif, il est exclu. — Blanchet se plaint que les intrigants chassés de la Société soient maintenus dans leurs emplois. Ainsi Rricliet est encore employé au ministère de la guerre. Il faut que la Société invite les ministres à ne pas laisser dans leurs bureaux les gens que les Jacobins ont chassés. — La proposition est applaudie et arrêtée. — Dufourny critique la manière dont l'épuration est conduite. La Société se borne à interroger les individus qui passent au scrutin, sans contrijler la véracité de leurs réponses. Il demande que l'on se procure la liste de tous les intrigants qui composaient le Club monarchique, et que cette liste soit placée au secrétariat, afin que les membres qui viendront renouveler leur carte soient exclus, si on trouve leur nom sur cette liste. Adopté. — Duquesnoy observe que l'individu que la Société vient de chasser est employé dans les bureaux de la guerre ; il y a dans ces bureaux des intrigants qui envoient la peste dans les armées ; ils ont placé Blanchard et Ancelin, quoique ces deux individus fussent connus pour contrerévolutionnaires. — Sijas réplique que les deux individus cités par le préopinant n'ont i)as été placés par le ministre ; ils ont été au contraire destitués j)ar lui, et ensuite réintégrés dans les emplois. — Duquesnoy , interpellé relativement au journal de Rougylï, répond que son collègue et lui s'y sont abonnés pour le nombre de six cents exemplaires; mais qu'alors il était adopté par tous les patriotes. — Simond demande que chaque membre soit tenu de signer une déclaration portant qu'il n'a jjas fait partie de la Société monarchienne. Adopté. — Hassenfvatz déclare qu'il a fait partie du Club de 1789, dont les membres viennent d'être proscrits ; Monge en était aussi. L'orateur ajoute qu'il a été chassé de ce Club à cause de ses opinions trop révolutionnaires. Néanmoins il est prêt à se soumettre à l'arrêté de la Société ; mais il fait remarcjuer que Dufourny, auteur de la {)roposition qui vient d'être adoptée, est brouillé avec lui, depuis une discussion à propos des salpêtres,
— Dufourny donne quelques explications qui ne satisfont pas la Société.
L'arrêté pris sur sa proposition est rapporté. — Guffroy se présente pour répondre aux inculpations qui ont été dirigées contre lui dans la séance du 11'. Il veut faire lecture d'un grand nombre de pièces qu'il tient entre ses mains ; mais la Société témoigne qu'elle désire écarter toutes les longueurs inutiles. — Châles demande la parole pour préciser les faits. Il dit que la feuille avant pour titre Journal de Rmujyff n'avait l'approbation ni d'aucun homme de goût, ni d'aucun patriote ; que ce journal est le tombeau du bon sens ; que par conséquent, ne pouvant avoir un grand nombre d'abonnés, il fallait qu'il y eût des hommes invisibles qui fournissent les fonds pour l'impression ; que ce journal contient des principes contre-révolutionnaires, et qu'il fallait nécessairement empêcher la circulation d'une feuille qui propage le modérantisme. — Un membre dénonce Guffroy pour avoir des liaisons intimes avec le ci-devant marquis de Travanet. Il annonce qu'il a jeté feu et flamme contre le Comité révolutionnaire de la section des Piques, pour l'obliger à élargir le nommé Dumier, serrurier de Capet. Il annonce aussi qu'on a trouvé dans les papiers de cet individu des lettres anglaises qui ont été déposées dans un carton, et dont on n'a pas eu connaissance depuis. — Gujfroy veut prendre la parole pour donner, dit-il, les éclaircissements nécessaires sur tous ces objets ; il demande à lire les pièces (pi'il a en main. — Maure demande qu'on lise le dernier numéro du Journal de Rougyff, afin de convaincre Guiïroy. On fait lecture de ce numéro, qui contient des principes dont l'exposition excite de violents murmures. Après quelques débats, la Société exclut Guffroy de son sein. La Société arrête en outre qu'elle dénoncera ses feuilles à la Convention, et que le Comité de sûreté générale sera invité à prendre toutes les mesures de rigueur nécessaires contre Guffroy.] Séance levée à dix heures.
PRÉSIDENCE DE LAVICOMTERIE
[Le secrétaire se disposait à faire lecture de la correspondance. - Collot d'Herbois demande qu'on s'occupe sur-le-champ des dangers qui nous menacent. Il monte à la tribune pour donner connaissance de ce qui se pa..e dans Paris. « Ce n'est pas, dit-il, la première fois que vous entendez de san-froid l'exposé des dangers que vous courez. .. L'orateur montre qu a la veille de chaque campagne, il a fallu se débarrasser des intrigants. Jadis c'était Dumouriez et le système autrichien. Aujourd'hui ce sont de nouveaux ennemis. Voici les principaux passages du discours de Collot d Ilcrbois : ]
Le Comité de salut public goûlait les plus heureux présages ; il 1. Voir plus haut, p. 669.
672 SOCIÉTÉ DKS JACOBINS [G mars 1794]
était iinpalienlé de la lutte que nos ennemis voulaient établir contre les patriotes, et des tentatives de Pitt et de Cobourg. Nous attendions des victoires avec la certitude morale et pbysique que nous avons eue dans tous les temps; nous méprisions nos ennemis; nous comptions sur les vertus du peuple, et nous y compterons toujours ; mais on veut l'égarer et détruire ses vertus. Si ses vertus pouvaient cesser pendant un seul jour, ce serait un grand danger; mais elles ne cesseront pas pendant une minute. Eh bien ! citoyens, qu'est-il arrivé ? Tranquilles parce que nous avions rempli avec constance une mission honorable, nous nous retirions dans le contentement de notre àme, parce que nous avions pris de bonnes mesures ; nous comptions sur les attestations qui nous avaient été données, sur la patience des amis de la liberté, sur Tespérance qui soutient l'impatience qui aurait pu naître. On sait qu'à la fin de la Révolution se trouvent tous les succès, que là tous les tyrans sont écrasés, tous les aristocrates abattus, la liberté des peuples consacrée, toutes les vertus existant
à la fois.
Voilà ce qui soutient les républicains auxquels vous avez accordé votre confiance ; voilà la véritable perspective des Comités de salut public et de sûreté générale, composés de vrais amis de la liberté, qui remplissent leur mission avec énergie et s'exposent à beaucoup de dangers pour la chose publique. Ces hommes courageux sont au niveau de la Révolution ; ils se disputent le poste le plus périlleux. Vous avez vu le Comité de sûreté générale se charger d'une grande responsabilité. Vous avez vu le Comité de salut public se démembrer. Billaud-Varenne, Jeanbon Saint-André sont absents ; Robespierre et Couthon sont malades; nous restons en petit nombre pour combattre les ennemis du bien public ; il faut que nous ayons votre confiance, ou que nous nous retirions, si nous ne sommes pas soutenus par vous. ( « Nous vous soutiendrons tous f » sécrie-t-on de toutes parts.)
[Collut d'Herbois peint le Comité de salut public tout entier occupé du salut public. Au milieu de ces grandes occupations, il a été troublé par l'annonce d'une fermentation inattendue. La Société des Cordcliers a voilé la Déclaration des Droits de THomme, parce que deux de ses membres avaient été arrêtés '. CoUot d"Herbois conclut ainsi :j
1. La Déclaration des Droits avait été voilée dans la séance des Gordeliers du 14 ventôse, dont le Moniteiw nous a conservé un compte rendu (t. XIX, p. G78), dans lequel les violences de langage des orateurs cordeliers semblent avoir été mises en relief avec intention. Il parut dans le Moniteur du 17 ventôse, le jour qui suivit la séance des Jacobins où CoUot d'Herbois prononça le discours que le lecteur a sous les yeux. Sur les derniers etforts des Ilébcrtistes, voir Ilamel. Histoire de Robespierre, t. III, p. 428.
II faudrait voiler la Déclaration des Droits de l'Homme, si la Cunstitution était méconnue, si im tyran entreprenait de subjuguer encore notre patrie ; mais cela n'est pas le cas. Que celui qui a demandé que la Déclaration des Droits de l'Homme soit voilée indique donc le tyran ! Alors nous voilerons la Liberté. Quoi! parce que des hommes ont souffert, ils prétendent appeler la République entière à leur vengeance î II fau ira que tout le monde serve la petite passion de ceu.K qui n'ont pas cru devoir souffrir un instant! La foudre nationale a frappé, ce sera sans ressource. Quand le peuple a tiré le glaive, il a brûlé le fourreau. Murai était Cordelier, Marat était Jacobin. Eh bien ! Que son ombre vienne dire : « Et moi aussi, j'ai été persécuté 1 plus, sans doute, que ces hommes de deux jours. On m'a traîné aux tribunaux : je n'ai point demandé la punition de mes ennemis *... «
[Momoro déclare que la Déclaration des Droits de l'Homnic a été voilée aux Cordcliors depuis un mois, depuis le temps où les Jacoltins eux-mêmes luttaient contre l'oppression. Il al'finiie que les procès-ver])aux des Cordeliers le prouvent. — Collot d' Hi'rbois répond que, d'après les journaux, la Déclaration des Droits de l'Homme a été voilée depuis quel([ues jours seulement. Une discussion à ce sujet s'engage entre lui et Momoro. — Collot d'Herbois déclare que les insurrections ne sont plus de saison. Il dit notamment :]
Ce n'est plus comme au 31 mai, où la Montagne, qui ne pouvait plus faire entendre sa voix, n'adoucissait qu'imparfaitement les maux que faisaient chaque jour, dans le sein de la Convention, les ennemis puissants du peuple, et ne combattait qu'en retraite. Mais aujourd'hui les décrets populaires ne souffrent aucune difficulté. Sans doute, tous les membres qui composent la Convention ne se ressemblent pas exactement : la nature ne jette pas deux hommes dans le même moule ; mais tous ceux qui siègent veulent et espèrent le bien. On cherche à agiter par des intrigues les Sociétés populaires des sections.
Momoro demande qu'on n'accuse point les Cordeliers. — Collot d'Herbois lui observe que ce n'est pas des Cordeliers, mais des Sociétés de sections qu'il parle, des agents, des émissaires qui s'y répandent, excitent le peuple à aller à la Convention demander qu'elle s'épure. Il rend compte de la conversation qu'il a eue avec une femme qui lui a annoncé ce que faisaient ces hommes qu'elle venait d'entendre sur le perron de la maison Egalité. Il se plaint que
1. Pour cette dernière partie du discours de Collot d'Herbois. nous suivrons le Journal de la Monlaf/ne.