‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 2)Chapitre 61 sur 141 · SUR L'INSURRECTION DU 31 MAI · texte numérisé non relu

SUR L'INSURRECTION DU 31 MAI

Paris, impriniprio pnlii.-tique et républicaine, s. d.. in-8" de 14 p. — Bibl. iiat., Lb 40/7o(i. — liNprinié également dans la Correspondance, n" i>07«.

Frères et a.mis,

Sentinelles avancées du peuple français autour de ses représentants, nous n'avons point trompé vos espérances, et vous allez féliciter les Parisiens d'être toujours dignes de ce poste important que vous leur avez confié. Cette grande cité, qui n'a et qui ne veut avoir d'autre ressemblance avec l'ancienne Rome que celle-là seule qu'il n'y a point de Jugiirtha, point de roi assez riche pour l'acheter; cette ville incorruptible par son immense |)opulation, et nous osons presque dire infaillible par ses lumières, par son habitude du théâtre de la Révolution, parce que, plus près de ce théâtre, aucun mouvement des acteurs ne saurait lui échapper ; Paris n'a pu soutenir plus longtemps le spectacle de tant de perfidies et de scélératesses. Il vient de laire ce qu'il n'est aucune ville patriote qui n'eût fait à sa place; il vient de se lever tout entier une troisième fois, trop tard sans doute pour la gloire des hommes du 10 août et du 14 juillet; trop tard surtout pour épargner à notre malheureuse patrie la guerre civile de la Vendée et les maux qui se débordaient sur elle de toutes parts depuis que des traîtres dominaient dans la Convention ; mais assez à temps pour sauver la République et la France ; et ce qui fera frémir de rage la ligue des tyrans, ce qui confondra les détracteurs de Paris et ses calomniateurs contre-révolutionnaires, qui l'appellent sans cesse une ville de sang et d'anarchie, c'est que cette troisième insur-

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reclion, la plus salulaire, la plus sainte de toutes, n'a pas une seule tache de sang.

11 n'y avait ici personne de bonne foi qui doutât des crimes des meneurs du côté droit do la Convention, de leur royalisme, de leur intelligence avec Dumouriez et Cobourg, avec la Prusse et l'Angleterre, de leur complicité de toutes les trahisons; et les bons citoyens gémissaient désespérés de voirie gouvernail de la République confié à une bande de conjurés contre la République. S'il n'y a point de preuves physiques et matérielles de la conjuration, c'est qu'il n'y en eut jamais contre des conspirateurs, pas même contre Catilina; c'est que Cicéron, tout habile qu'il était, ne put acquérir de conviction contre Catilina qu'en le forçant à fuir, comme vient de faire Brissot. Parcourez toute l'histoire des conjurations, depuis celle des fils de Brutus, dénoncée par l'esclave, jusqu'à celle [du Comité autrichien, dénoncée par Brissot et Gensonné, et dites s'il y eut jamais de conjurés plus convaincus que ne le sont les meneurs du côté droit, par le seul écrit, tout incomplet qu'il est, que vient de publier un membre de la Société, sous le titre de Fragment de V histoire secrète de la lievolulion *, et que nous vous avons adressé. Le simple bon sens a révélé au peuple ce dont la méditation a convaincu tous les pubhcistes et les philosophes, qu'il n\y a point de plus grande folie que de chercher des preuves juridiques en matière de conjuration ; car, avant que vous ayez acquis ces preuves, la trahison est consommée 2. Avant que vous ayez décrété Dumouriez d'accusation, la Belgique est évacuée et tous les magasins livrés à l'ennemi ; avant que vous ayez décrété l'arrestation provisoire de Brissot, vos colonies sont perdues, la Corse, Bordeaux, Marseille se détachent de la Répubhque; ce tison, jeté par Pitt au milieu de la France, y a allumé à la fois la guerre intestine et une guerre avec toute l'Europe ; il s'est dérobé par la fuite à votre justice, qui poursuit à pas de tortue les conjurés qui ont des ailes, et vous le verrez jouir à Londres ou en Ameri(|ue d'une fortune immense, salaire de ses forfaits et des maux de la patrie.

Pénétré du sentiment de ces vérités, le peuple ne voyait de salut que dans le remède d'une troisième insurrection, quand les dernières nouvelles des départements et des armées ont achevé de répandre la consternation et de faire sentir la nécessité et l'urgence de ce remède extrême. Nantes élargissait les ennemis de la liberté et en écrouait les défenseurs; Rennes ne reconnaissait plus les commissaires delà

1. C'était récrit deCtuiiillc Do.suioiilins donl il ,1 élé ([iieslidii plus liaiil, p. rj;J. ■^. Antcquam inlclligas prodilorcin. pr,Mliliis os. Sk.nkui k. .Suie c/c Vuri'jinal.)

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Convention ; la Lozère imitait la Vendée ; Fontenay-le -Peuple tombait au pouvoir des rebelles ; le camp de Famars était livré à l'ennemi; on répandait que Bordeaux négociait avec Pitt pour être ville indépendante ; Marseille désavouait sa gloire, brisait ses trophées et jetait dans les cachots les meilleurs citoyens ; Lyon les égorgeait. Pour comble de maux, dans la Convention, deux côtés, l'un insolent de sa majorité, visiblement Tàme de tous les complots, de toutes les ligues du dedans et du dehors, insensible à nos revers, paraissant plutôt en triompher et attendre les Autrichiens avec plus d'impatience que ne fit jamais Louis XVI ; l'autre, découragé par l'aveuglement incurable des départements, abattu par le sentiment de sou impuissance, repoussé de la tribune, ne pouvant manifester son patriotisme que par son indignation et des mouvements tumultueux, sans tactique, sans pilote, sans concert, comme dans la tempête, et à qui tout était permis comme à un malade désespéré. Ces deux côtés, agitant la Convention de leurs débats, montraient aux tribunes dans l'Assemblée nationale, non plus le temple de la liberté, l'autel du peuple français, l'ancre du vaisseau de l'Etat et sa dernière espérance, mais une armée de gladiateurs et souvent une halle.

Cette vue et les dernières nouvelles, jointes au souvenir de tant de trahisons, amènent enfin l'explosion générale. Paris, l'onl de la République, fatigué de tant de crimes, voit que pour la sauver il faut qu'il s'en regarde un moment comme le bras. La ville s'émeut, on tire le canon d'alarme, le tocsin sonne pendant un jour sans discontinuer ; la Commune nomme un commandant provisoire à la place de Sanlerre parti pour la Vendée; les sections nomment des commissaires, qui forment un Comité révolutionnaire pour prévenir l'effusion du sang et le renouvellement des scènes du 2 septembre. Paris est debout tout entier, et il voit avec fierté que, malgré les quatre-vingt mille hommes enrôlés dans son sein depuis quatorze mois, et qu'il a envoyés aux frontières, comme il est prouvé par les états de son commissaire des guerres, il lui reste encore plus de cent vingt mille citoyens sous les armes à opposer aux tyrans et aux fanatiques. Les barrières sont fermées, toutes les avenues du Palais national gardées par des bataillons. Ce n'est point la Convention qui est assiégée, c'est dans son sein une faction scélérate, c'est une conjuration qui est poursuivie. La ville reste quatre jours entiers sous les armes ; elle ne les posera point que la Convention ne soit purgée des principaux conjurés. Toutes les sections, tous les pouvoirs constitués de Paris se succèdent à la barre pour demander le décret d'accusation contre les vingt-deux, contre la Commission des

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douze el contre deux miuislres, instruments de contre-révolution. En vain Barbaroux, Vergniaud, Boyer-Fonfrède et Lanjuinais, celui-ci plutôt fanatique que prussien et le pape de la Vendée, demandent une liste de leurs crimes, les preuves judiciaires de leur conspiration, et qu'il en soit fait avant tout un rapport. Le peuple, sans avoir jamais lu les traités politiques des anciens, savait toutes ces maximes éternellement établies en matières de crimes d'Etat ; il savait, aussi bien que Dion Cassius, qu'il est absurde de s'embarquer avec des conjurés dans les longueurs d'une procédure, mais qu'il faut commencer par étouffer la conjuration en s'assurantde leurs personnes '. 11 savait, aussi bien que Cicéron, « que les conspirateurs doivent être retranchés de la société sans pitié et sans ajournement, non pas tant pour la vindicte que pour la sûreté publique, afin que la multitude des mauvais citoyens, portés naturellement à conspirer contre l'État, et enhardis encore par la difficulté d'acquérir des preuves, en soient du moins détournés par la promptitude des mesures répressives, et par les suites du soupçon seul en cette matière - ».

Il savait, aussi bien que Salluste, « que des traîtres, qui mettent en péril la liberté de tout un peuple, n'ont aucun droit aux ménagements età la circonspection de la justice, et que dans un gouvernement nouveau, il faut se déterminer ou à épouvanter les conspirateurs ou à les craindre sans cesse ^ ».

Enfin il savait, aussi bien que Platon, « que, l'impiété contre la patrie étant le plus grand crime après l'impiété contre les dieux, il ne fallait d'autres juges aux conjurés que ceux qu'on donnait aux sacrilèges, c'est-à-dire les conduire à l'autel et les immoler ^ ».

Cependant les Parisiens n'ont jamais pensé à répandre le sang des traîtres, comme celui des victimes, ainsi que le voulait Platon. Loin de nous la pensée de les condamner sans rapport, comme fit Cicéron à l'égard de Catilina. Il ne voulut que s'assurer de leurs personnes ; et enfin, au bout de quatre jours, le côté droit a cédé à cette volonté ferme et soutenue, à cette obstination républicaine des citoyens de

1. Non taies in judicium adilurore oportet. scd illiiMt, mure iKisliiiiii, suiit opprimcndi. Dion Cassics. (iS'o/« de ror/(///ial.)

2. Abscindendi sunt, tollendi sunt, imii t.uii ulcisccndi causa (jiiain ni, et in praesens, sceleratos cives timoré ab impugnandà patrià deterreas, et in posteriem documentum statuas, ne quis talem amentiam velit imilarit. Cickhox, Lettre à Brutus. {Note de Vorifiiiuil.'.

3. l'er istos libertas et anima oiuniiiin in duliio : pnniendi i^itur. et semper ne mansuétude aut misericordia caderis iii nnseriam vertat, a ut !iai)endus motus, aut l'aciendus est. Sai.llste. ['Sole de l'un'f/iiuil.)

4. Patria nonne in proximo à diis gradu est? Istis judiccs dentur qui sacriiegis soient. Platon, lib. IX de legibus. [^Xote de Voriginal.)

Paris, stipulant pour leurs frères des déparlements, et la Convention a prononcé, à une très grande majorité, le décret d'accusation contre les vingt-deux, la Commission des douze, et les ministres Glavière et Le Brun. A peine ce décret était-il rendu, que des membres des sections sont venus s'offrir en otages de la sûreté des détenus; et, pour venger Paris des libelles anglais et royalistes, et prouver son respect pour la représentation nationale, il suffit d'observer que, durant les vingt-quatre heures qu'un peuple irrité a été sous les armes, pas un des conjurés n'a reçu une égratignure.

Tels sont les faits, Citoyens. Vous voyez que Paris, dont les membres du côté droit provoquaient la destruction sur leurs bancs, à la tribune, sur le fauteuil même du président, a contenu son indignation (bien pardonnable) de vœux si impies ; qu'il n'a voulu qu'user de l'initiative de l'insurrection, qui lui était déférée par la résidence de la Convention dans ses murs, et empêcher que la contre-révolution ne s'opérât dans son sein, comme dans tant de villes renommées d'abord par leur civisme. Paris conservera aux détenus leur inviolabilité, il ne veut point s'arroger plus que la portion de pouvoir, et il attend avec respect le jugement des autres départements et du souverain. Mais, de quelque manière que des aristocrates déguisés et des riches négociants de Lvon, de Bordeaux et de Marseille, prennent une mesure qui était commandée par la suprême loi, la nécessité de sauver la République, Paris jouit d'avance des regards et du suffrage de la postérité plus reconnaissante. Il ne renoncera point à la gloire que lui assure son patriotisme, soutenu depuis le commencement de la Révolution. Il ne transigera ni avec le despotisme, ni avec le modérantisme. On lui devra le bonheur du monde, et une constitution, le modèle des gouvernements hbres, ou il périra glorieusement sous les coups des tyrans et de l'aristocratie. Et, s'il était vrai que, dans cette entreprise si belle et dont la gloire devait être commune à tous les Français, il fût abandonné de quelques cités puissantes; s'il était vrai que les intrigues de l'aristocratie eussent prévalu pour toujours à Lyon et à Bordeaux, que Marseille n'eût pu résister à la contagion du séjour de deux ou trois Capets, et que de nos grandes cités, naguère si républicaines, Paris seul appelât aujourd'hui la haine et les vengeances des rois : eh bien! Paris est résolu à mériter de plus en plus la colère des tyrans et à s'ensevelir sous ses ruines, plutôt que de renoncer à la conquête de la liberté. Il défendra jusqu'à la mort cet héritage commun de la France, au partage duquel elle a appelé tous les peuples, et il n'opposera point à la ligue des despotes seulement trois cents hommes comme Léonidas, mais il trouvera dans son

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sein deux cent mille soldats, qui auraient le courage des Spartiates, Et s'il succombait, si, comme l'en a menacé le président Isnard, on pouvait chercher un jour sur quelle rive de la Seine Paris a existé, alors, comme a si bien répondu la pétition du département de Paris, ces ruines, cette place où il exista, seraient consacrées à jamais par la religion des peuples, et le voyageur attendri viendrait y pleurer le néant des espérances de l'homme de bien, et l'impuissance des efforts d'un grand peuple pour rendre le genre humain heureux et libre.

Mais non, Citoyens, frères et amis de tous les départements, lorsque Paris, qui ne florissait que de la monarchie, qui n'existait que de la monarchie, a fait la république, vous auriez trop de honte de tenir plus mal que les Parisiens le serment de la maintenir; vous applaudirez à l'insurrection généreuse et pacifique du 31 mai et au décret d'arrestation des traîtres. Âh 1 si, comme nous, vous aviez été témoins oculaires, aux tribunes, des scandales de la Convention, provoqués par une faction liberticide et désorganisatrice, scandale dont on ne vous ferait que des récits infidèles (tous ou presque tous les journaux, et même Carra et Prudhomme, étant plus ou moins dévoués à cette faction) ; si vous aviez eu à supporter, comme les Parisiens, huit mois d'une calomnie infatigable au milieu de la Convention, et en votre présence ; si vous aviez vu avec quelle tenue, pendant ces huit mois, ils s'appliquaient à agiter les propriétaires par l'absurde mensonge d'une loi agraire, et les saus-culottes par le renchérissement des denrées ; comme ils aigrissaient les départements contre Paris, le riche contre le pauvre, les villes contre les campagnes, et toute l'Europe contre la France ; comme ils corrompaient le pouvoir exécutif et les états-majors ; comme ils Ilagornaient Dumouriez et diffamaient Pache ; comme ils faisaient sortir des prisons l'auteur du Journal français ' et les plus impudents contre-révolutionnaires, pour y envoyer l'auteur de l'Ami du Peuple et les patriotes les plus prononcés ; comme ils mentaient dans leurs journaux; comme, dans leurs placards, leurs discours et leurs correspondances, ils soufflaient pour ranimer les cendres tièdes de la monarchie, pour attiser les haines contre Paris, pour opérer leur grande œuvre, objet de tous leurs vœux, le démembrement de la République ; si vous aviez vu surtout avec quelle impudence ces hypocrites, défenseurs de la glacière d'Avignon, qui avaient aliéné de nous l'Angleterre, l'Irlande, les Belges, la Hollande, nous avaient mis en guerre avec toute l'Europe, avaient couvert la France de deuil, les colonies de ruines,

1. Le Journal français (l'i novembre 1792-2 juin 1793, 196 u"* in-S") était rédigé par Henri Nicolle de Ladevèze. CI'. Tourneux, Biblior/rophie, t. 11, n" 10845.

et fait périr plus de deux cent mille hommes , pour rendre Paris odieux, ne parlaient d'autre chose que du sang impur versé à l'Abbaye, à Bicétre et aux prisons, et versé, en grande partie, par des Marseillais et des fédérés, mais que ces lâches sycophantes voulaient faire retomber sur la tête des Parisiens ; si vous aviez été témoins comme nous de tant d'indignités et de perfidies, il y a longtemps que vous auriez fait l'insurrection ! Et si nous avons éclaté si tard, c'est que c'était nous qui étions calomniés. Depuis ce moment, la crainte de la nation a été pour le cùlé droit le commencement de la sagesse. Les passions se taisent, la Convention marche, les bons décrets se succèdent avec rapidité, et la France aura une Constitution avant la fin du mois. Mais, Frères et amis, venez nous juger vous-mêmes. La Convention a décrété un rassemblement de la grande famille et inie fête générale le 10 août au champ de la Fédération ; jamais la France n'eut plus grand besoin de se rattacher ainsi à elle-même. Venez dans nos murs; nos maisons, nos bras vous sont ouverts. Vous verrez que les hommes du 2 juin sont les mêmeis hommes du Li juillet et du 10 août, et vous les trouverez encore dignes de vous, dignes d'être les gardiens de la Convention. Nos embrassements se confondront, nos piques s'entrelaceront autour de l'autel de la patrie, et la coalition des rois tremblera encore de notre union et de ce faisceau d'armes, de vingt-cin<j millions d'hommes.

La Société, dans la séance du 7 juin 1793, l'an second de la République une et indivisible, a arrêté V impression et C envoi aux départements, aux Sociétés affiliées et aux armées de la circulaire.

5i^né ; Bourdon (de l'Oise), Président; Ciiampertois, Vice-Président, Anacu.\rsis Gloots^ Duouesnoy, Députés ; Samb.^t, Giot, Lyon et Couit- TOis, Secrétaires.

PRÉSIDENCE DE BOURDON (dE l'oISE)

C... — Hier, en revenant, passant le long du quai des Miramionnes, j'ai vu beaucoup de monde attroupé : on se plaignait de ce que les bouchers voulaient vendre le veau vingt-deux sous la livre. On a fait une expérience, en achetant un veau et en le partageant ; il a

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