‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 3)Chapitre 120 sur 131 · CIRCULAIRE AUX SOCIÉTÉS AFFILIÉES · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE AUX SOCIÉTÉS AFFILIÉES

(Imp. Potier de Lille, s. d., in-8 de 24 pages '.)

Paris, ce 7 janvier 1793.

RÉPUBLICAINS, Frères et Amis,

Les dangers intérieurs de la patrie croissent à chaque instant. La surveillante sollicitude de la Société des Jacobins augmente en proportion.

Puissent ses efforts courageux parvenir à sauver encore la chose publique, et cet heureux fruit de notre persévérance nous consoler bientôt de ces jours d'inquiétude et de douleur que nous ont ramenés depuis trois mois les intrigants, les ambitieux et les scélérats de toute espèce !

Mais, hélas I si l'espérance de ne pas combattre en vain pour le salut du peuple nous soutient toujours fermes, toujours inébranlables au milieu de la carrière que nous avons entreprise, combien, toutefois, nous devons concevoir d'alarmes pour nos deux filles chéries, la liberté, l'égalité, dont le berceau, malgré toute la vigilance de nos soins, se trouve plus que jamais souillé de l'haleine empestée du fanatisme et de l'aristocratie !

Car ce couple hideux de serpents a été, depuis le 10 août, réchauffé à dessein dans les foyers d'un adroit hypocrite qui, pour employer à son gré leurs venins, s'est fait publiquement le ministre dépositaire de toutes leurs terreurs, de tous les sifflements des deux monstres.

Ils sont présentement, grâce à ses soins perfides, ressuscites des journées d'août et de septembre, et parfaitement rétablis dans toute

1. Comme on le verra plus bas, p. 668, dans le compte rendu de la séance du 9 janvier 1793, cette adresse avait été rédigée par Dubuisson.

G3G SOCIKïi: HES JACUlllNS [7 janv I7"J3J

leur vigueur liberlieide; elle leur donne même déjà cet air insolent, ce degré d'effronterie qui nécessite le second lome de la Révolution.

Oui, frères et amis, nous vous l'attestons comme la plus allligeante des vérités : l'esprit public est cruellement égaré; le prêtre, le courtisan et les suppôts de l'ancienne magistrature, ont renoué ouvertement leur criminelle coalition; ils se flattent hautement de relever l'autel, le trône et les parlements; ils parlent, écrivent, ils agissent en conséquence. Ils trouvent protection et dans la Convention et dans le ministère. Témoins, entre autres, les Gautier, les Ilivarol, les Lafaye, auteurs des libelles exécrés et du Jownal de la cour et de la ville, dont plusieurs députés viennent d'avoir l'impudeur de se faire les apologistes au sein même de la Convention.

Aujourd'hui, comme au 1" d'août, il est permis, il est d'usage, dans tous les cercles des soi-disant honnêtes gens, de dire beaucoup de mal des patriotes et beaucoup de bien des royalistes. Toutes les injures, toutes les épigrammes sont contre les patriotes ; toutes les plaintes, toute la pitié, toute la faveur même, sont pour ces pauvres aristocrates, qui ont eu le chagrin de voir périr une partie de leurs amis ou parents dans les prisons, et le reste émigré. Et cette famille, si injusment pi-isonniêre au Temple! Ah! il est du bon ton, du ton de la meilleure société, de la i>laiudi'e beaucoui), d'allicher hauieuicnl l'intérêt que l'on y prend ! U^iel plaisir n"a-t-on pas d'avance en se ligurant que la Convention nationale va la déclarer complètement innocente!

« On verra bientôt, disent-ils, que ces Jacobins ont fait lnul le mal : l'innocence de notre bon roi sei'a reconnue »; et, comme l'on sentira bientôt, par tous les troubles (pii agitent la l{épubli(|(ie, que ce genre de gouvernenu'nl ne couvicnt poiiilaux l'iMiuais, l'on ai-rivera insensiblement au point de suj>[ilier ti"ès liDinldcinciit \r vcrtucMix Louis XVI et sa vertueuse comfiagne de vunloir hiiii icprcudiT Irm- place et faire disparaître du sein de la p.iliic jii-(iu';ui nom dr |i;ilrinlc.

Oui, Républicains, nmgissc/. irindi,i;naliuii en aijprcuanl de tels propos; mais sache/, (pi ils se tirnni.'ul en mille endioils, chaque jour, par une ti'oiq)e de femmes perdues (pii vivaient des débauches d'une Cour dissolue, et par un iiondirc incalcidalih' de IVipoii- i|iii partageaient avec elles ses déprédation^ et di'Vniaicut la sulislauc" du peuple.

Sachr/ (|u'ils se licuncul miMuc dans 1rs lieux publics de|)uis le procès df Louis Wl. La ])luiiarl di- journaux cciivcut dans ce sens pervers, et déjà les spectacles 1rs plus frèciuentés doiuu'ut librement des pièces contre-révohitiounain's.

[Tjanv. 1793] SOCIÉTÉ DES JACOBINS 637

II est donc évident que l'esprit public est corrompu.

Mais qui l'a corrompu?

Comment l'a-t-on corrompu ?

Et quel est le but secret de ceux qui Font voulu corrompre ?

C'est ce qu'il faut exposer sans détour. Les ménagements, toujours pusillanimes, seraient aujourd'hui criminels.

Qui l'a corrompu? disons-nous.

A cette demande, le cri général de tous les vrais patriotes, de tous ceux qui sont placés au centre des affaires politiques, un cri de douleur et d'effroi désigne unanimement cet homme dont l'existence ministérielle est vraiment un grand désastre dans les circonstances actuelles, et sera longtemps une plaie honteuse à la France.

Oui, frères et amis, nous vous le jurons encore, l'esprit public s'est vicié, et la vertu de Roland. Depuis que ses proxénètes l'ont reproduit au ministère, l'esprit révolutionnaire est visiblement atténué.

Mais comment a-t-il pu l'affaiblir à ce point en si peu de temps?

Par la multitude innombrable de moyens qu'a su lui procurer de toutes parts sa place vraiment monstrueuse dans le cercle républicain; les manœuvres, l'argent, les libelles, tout a été fructueusement emplo3^é à ce pernicieux usage.

Roland a commencé d'égarer l'opinion sur les événements du 2 septembre par des affiches plantureuses, qui semblaient sortir de la plume de quelque prêtre réfractaire ou de quelque noble conspirateur, échappé fortuitement à la vengeance expéditive d'un peuple justement irrité. Il l'a égarée par toutes ces louanges fastidieuses et mensongères qu'il s'est fait prodiguer jusqu'à satiété par un tas de journalistes, aristocrates déguisés, qu'il prit à sa solde quand ils eurent perdu leur général La Fayette. L'encens était souvent grossier. Un homme de quelque mérite l'eût défendu sévèrement aux plumes vénales qui l'en enfumaient tous les jours; mais le ministre vertueux ne se pique pas de délicatesse. On l'encense comme on peut, et il paye : « Car, dit-il, c'est toujours de l'encens, et tout encens vaut son prix. »

En voyant ces panégyriques à la toise qui couvraient tous les coins de rue, tous les pans de muraille un peu [apparente, la plupart des patriotes ne pensèrent d'abord autre chose, sinon que, dans le poste éclatant où une légère écorce de patriotisme avait aidé à placer M. Roland, la tête lui avait soudainement tourné; ils excusèrent même la faiblesse de l'homme qui, de mauvais architecte, d'avocat sans talent, d'insipide écrivain, d'inepte voyageur et d'ignorant inspecteur de manufactures, se trouvait tout à coup, sur la fin de ses jours, le personnage le plus puissant de tout l'empire. Ils ne le cru-

Page 1