Par le souverain, Chabot entend le peuple
3. Le 30 juin 1792, Jean de Bry, au nom de la Coniujission extraordinaire avait fait un rapport sur les mesures à prendre quand la patrie iiurail été déclarée on danfîor. L'Assemblée nationale décréta ces mesures le 4 juillet suivant. (Moniteur, XIII, iO, oi.)
D'abord, je pense qu"il n'est pas inutile de déclarer que la patrie est en danger. Il est des citoyens, d'une trempe d'àme paresseuse, qui ont besoin d'être stimulés pour agir; et quoi de plus propre, pour les tirer de cet engourdissement léthargique, que cette déclaration grande, solennelle, majestueuse : La patrie est en danger! J'insiste donc pour que celte mesure soit prise incessamment, et je désirerais, de plus, que ridée qui a déjà été présentée à l'Assemblée nationale, sur les signes extérieurs qui doivent accompagner cette déclaration, reparût sous une autre forme. Pour peu que l'on ait d'observation, de philosophie, on ne peut se refuser à croire que les signes extérieurs font une grande impression sur la masse des hommes; je désirerais donc que cette déclaration fût accompagnée de signes éclatants, et que, suivant l'idée ingénieuse de M. Siéyès, on élevât sur l'Assemblée nationale et sur les quatre-vingt-trois départements l'étendard du danger.
On dit que le nouveau Crom\vell arrive demain à Paris. Si le fait est vrai, il me pénètre de la joie la plus vive; il faut qu'il vienne chercher le décret d'accusation. Rien ne sera plus beau, rien de plus effrayant, pour les ennemis de notre liberté, que de voir ce général, vainqueur de deux ou trois mondes, comme l'a dit M. Ducos, frappe du glaive de la loi, au milieu de tous ses partisans, des courtisans qui comptent sur son appui. Mais que l'Assemblée nationale ne mollisse pas. Si la tête du coupable général ne tombe pas, nous n'avons plus ni liberté ni constitution, du moment où un homme aura pu, à la tête d'une armée, menacer l'une, violer l'autre. 11 a fait délibérer la force armée; il vient demander l'abolition des Sociétés populaires qui sont dans la constitution, et il dit qu'il veut la constitution; il demande qu'on assure l'armée que c'est pour le maintien de la constitution qu'elle porte les armes.
Que l'Assemblée nationale y prenne bien garde : elle est perdue, et pcrilue sans ressource, si, la main suspendue sur la tête du coupable, elle n'a pas la force de la frapper. Oui, je le répète, mort à l'Assemblée nationale, mort à la liberté, subversion totale dans tout l'empire, règne de la tyrannie affermi sur tous les peuples, si la guillotine d'Or- Jéans ne fait pas justice de ce protecteur.
Mais qui pourrait arrêter l'Assemblée nationale? Serait-ce l'incertitude du crime? Il est prouvé par les écrits et l'aveu du coupable. Serait-ce la crainte que pourrait inspirer le nombre des satellites dont il est environné? Eli ! quel que soit leur nombre, ils ne sont pas à craindre; d'ailleurs, vous les verrez tous fuir à l'approche du décret. Seraient-ce les services qu'on pourrait attendre de ce général sur les
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frontières? Quiconque connaît La Fayette et a été témoin de ses exploits en Amérique sait de reste que ses talents ni sa bravoure n'ont jamais fait grand mal aux ennemis qu'il a combattus.
L'Assemblée nationale s'est élancée dans la carrière du bonheur public; il faut que l'Assemblée nationale franchisse l'obstacle qui s'oppose à sa marche, ou qu'elle s'engloutisse, avec la masse d'hommes qui la suit, dans le précipice où on veut l'entraîner. Que l'Assemblée nationale décrète d'accusation La Fayette, et je me charge, moi, d'aller seul, sans armes, lui porter le décret, et le mettre à exécution au milieu de son armée.
Décréter La Fayette, première mesure. Cela ne suffit pas dans ces moments critiques : il est des mesures à prendre qui, dans d'autres, seraient contraires aux principes. Nous faisons maintenant la guerre aux nobles, aux privilèges, et ce sont des nobles, des privilégiés, qui sont à la tète de toutes nos armées; je voudrais donc que l'Assemblée nationale décrétât que nul homme ci-devant privilégié ne pourra être mis à la tète de nos armées.
Par l'habitude que les ministres ont prise de flatter les administrateurs des déparlements, il en est résulté que, les directoires des départements s'étant accoutumés à se regarder comme destinés à passer au ministère, ils ont été presque tous corrompus. Je voudrais donc qu'aussitôt la déclaration solennelle, la réélection instantanée des corps administratifs, judiciaires et électoraux, par conséquent, fût décrétée. Alors, des choix purs, des choix dictés par l'intérêt public, prenant la place des mauvais choix qui ont été faits, la machine ira bien vers le but commun : l'intérêt général.
Si l'Assemblée nationale ne croit pas devoir prendre cette dernière mesure, elle ne peut se dispenser au moins de prononcer la dissoli:tion instantanée des départements de la Somme, de l'Eure, de la Seine-Inférieure, de Paris, et de plusieurs autres. C'est un holocauste que demande l'autel de la patrie.
Qui nous a engagés à faire la guerre? Les i-ebelles d'outre-Rhin. Est-il juste que la nation consume à cette guerre sa propre substance? Non. Vendez les biens des émigrés, et alors vous avez des trésors pour soutenir celte guerre. Une grande ressource encore, ce sont les biens de l'ordre de Malte. C'est en vain qu'on veut vous assurer que cet ordre protège notre commerce. Les commerçants savent bien que, sans nos frégates, les secours de cet ordre privilégié ne nous seraient pas d'une grande utilité. D'ailleurs, est-il convenable que l'on puisse conserver un ordre ;i la l'ois rompo<è de UKdncs vl de priv!l(''giès, tandis que l('< privilégias cl, les moini-s sont ani'anlis?
Ordonnons donc la vente de ces biens, et alors un nouveau Pactole va couler ses eaux bienfaisantes dans les canaux de notre gouvernement.
Enfin, pour dernière mesure, je proposerais aujourd'hui l'achèvement de l'abolition des droits féodaux ayant une origine autre qu'une concession de fonds. C'est aux premiers essais de cette sage mesure que vous devez la conversion des paysans de la ci-devant Bretagne, qui, jusque-là, avaient été fanatiques et peu attachés au nouvel ordre de choses, dont les éloignaient leurs prêtres malfaisants. Adoptez en entier cette mesure, et vous attacherez par leur intérêt seize millions d'hommes d'une manière invariable à la constitution. (Applaudi.)
La séance a été levée à dix heures et demie.
XY
PRÉSIDENCE DE M. SALADIN
A l'ouverture de la séance, on fait lecture d'une lettre envoyée de Maubeuge avec l'ordre que M. La Fayette a fait imprimer et distribuer à toute son armée avec profusion, à son retour au camp. Ce général y rend compte du motif qui l'avait déterminé à quitter l'armée, de l'accueil flatteur que lui a fait l'Assemblée nationale, des marques de bonté et des assurances de bienveillance pour l'armée que le roi lui a prodiguées, de l'impatience enfin qu'il a de voir l'Assemblée faire droit à ses demandes '.
Cette pièce, vraiment curieuse, donne lieu à quelques observations de la part du patriote Laveaux ; la discussion, néanmoins, en restait là sur la demande d'ordre du jour faite par plusieurs membres. Le Président consultant alors l'Assemblée pour savoir si quelqu'un voulait encore parler sur cette lettre : « Sans doute , il faut parler sur la lettre >>, s'écrie M. Collot d'Herbois en s'élançant vers la tribune, au milieu des applaudissements universels.
M. CoLLOT u'Herbois. — Cet ordre est véritablement un acte de rébellion, et il faut mettre en évidence tous les principes séditieux
1. 11 s'agit de rordre général de La Fayette à son ariué.^, en date du 2 au 3 juillet 1192, qui l'ut lu à l'Assemblée législative par Goupilleau, dans la séance du 7 juillet. [MonUeur, XII, 68.)
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qui y sont réunis. Applaudi.) Oui, JMessieurs, jamais La Fayette n"a levé plus in?olemnient l'étendard de la révolte qu'en donnant un pareil ordre. C'est absolument une déclaration de guerre contre les représentants de la nation. {Applaudi.) Nous voici en face d'un conspirateur reconnu; ?era-t-il plus fort que l'Assemblée nationale, ou l'Assemblée nationale en fera-t-elle une justice éclatante? Si ce grand coup n'est pas bientôt porté, je ne puis calculer les malheurs dont nous serons menacés. Un général qui tient à l'armée ce langage, tout à la fois incendiaire et despotique, me paraît le plus cruel ennemi de la nation française... L'indignation me sufï"(»que. Je m'étonne que, paruii ceux qui en ont eu connaissance, il ne se soitpas trouvé un citoyen résolu qui ait dit à La Fayette : « Tes scélératesses sont au comble, tu mets ta patrie en danger, je t'ûterai la vie, ou je périrai sous tes coups. » Je me ferais gloire d'avoir eu une telle résolution. [Très vivement applaudi.) C'est donc pour être menacés par La Fayette que nous avons fait la Révolution; et voyez combien, dans cet imprimé qu'on vient de lire, combien de trahisons recelées en deux pages. Je ne [tarie pas de l'impudeur avec laquelle La Fayette félicite l'armée du succès du combat où il ne s'est pas trouvé. Un autre que lui serait mort de honte en semblable occasion. Mais lui, La Fayette, dit arrogamment à l'armée : « Vous vous êtes bien battus le 27 juin, je n'y étais pas; mais je suis content de vous. ;> Et pourquoi n'y était-il pas? Les imposteurs se trahissent toujours par quelque endroit, et je vois qu'il rend compte à l'armée des motifs qui l'ont conduit à Paris. L'armée ne les connaissait donc pas, puisqu'il lui en rend compte? Cependant il a affirmé qu'il venait d'après le vœu de l'armée. H en sera démenti ce soir même : car plusieurs officiers patriotes, qui ne veulent pas rester sous les ordres d'un général qui ne fait la guerre qu'au peuple, sont arrivés aujourd'hui même, et viennent désavouer tout ce ciu'il a dit au nom de l'armée. Il trompe successivement et les législateurs et les soldats : car il a fait croire à ceux-ci qu'il avait été reçu de l'Assemblée nationale bien dilTéreniiiiriil (|ii"il ne la été en efl'et, du moins par ceux qui n'aiment pas à voir toutes les lois foulées aux pieds par un chef audacieux. Il a cité la réponse du président, réponse insignifiante, sans doute, mais encore déplacée : car la seule qu'il y eût à faire était de mettre aux voix le décret d'accusation contre un général déserteur. Il affecte de l'impatience sur la décision à prendre relativi'tnent à sa pétition; et nous aussi, nous sommes bien impatients, cl il nous larde que h' glaive sacré des lois frappe à uinrl tlun seul coup tous les conspirateurs en frappant La Fayette. Les funestes projets dont on ne cesse de parler s'éclaircissent par lui-même; et,
si vous y avez fait attention, vous aurez pressenti les effets qu'il veut préparer en rapportant avec complaisance toutes les félicitations, les assurances de faveur, de bienveillance, que le roi prodigue à Tarmée. Cette armée Ta-t-clle donc envoyé négocier au château des Tuileries? Lui seul a pu se proposer un tel but dans son voyage; et, quand il met les compliments du château au nombre des récompenses qu'ils ambitionnent, il dégrade les soldats de la liberté. N'est-il pas temps que toutes ces manœuvres finissent, et les législateurs prendrontils enfin des mesures sévères et redoutables? Car celles qu'on nous fait entrevoir dans la séance d'aujourd'hui, relativement à La Fayette, ne sont pas celles qui sauveront la patrie. Non, si La Fayette est impuni, de lui seul viendront plus de maux que tous les tyrans de l'Europe ne pourraient nous en faire. [Applaudi.) Et l'on parle de fédération, de fête nationale! Où sont ceux dont le cœur pourrait se livrer avec joie à une pareille fête? Si la rébellion de La Fayette était triomphante, où sont ceux dont le cœur ne serait pas oppressé en mettant le pied au Champ de Mars? [Très applaudi.) Le deuil couvrira cette fédération, si la dignité nationale outragée n'est pas enfin satisfaite; je demande que la lettre de Maubeuge et l'imprimé qu'on vous envoie soient portés au Comité des douze de l'Assemblée nationale pour accélérer le décret d'accusation. [Applaudi.)
La motion, appuyée et mise aux voix, est adoptée à l'unaniuiité.
M. Lasource. — S'il est vrai que des officiers de l'armée de La Fayette doivent venir ce soir à l'Assemblée nationale, il faut que les députés patriotes se rendent de bonne heure à leur poste pour leur parer la bordée du côté droit; j'engage donc mes collègues à m'y suivre.
M. Terrasson. — Un officier de l'armée de La Fayette, de retour ici, m'a assuré que l'on cherchait à avoir des signatures, que neuf bataillons entiers avaient refusé, et que, pour en avoir le plus grand nombre possible, les sous- officiers étaient entretenus gratis dans les cabarets. Je lui ai demandé si, dans le cas où La Fayette serait frappé d'un décret, on dût avoir lieu de craindre que l'armée fit quelque résistance à l'exécution. Il m'a paru indigné du doute que j'avais l'air de lui proposer, et m"a assuré qu'à l'arrivée du porteur de la loi les soldats se rangeraient en deux haies pour lui ouvrir un chemin jusqu'au général, qu'il pourrait sans crainte venir frapper de son bâton blanc au milieu de l'armée. [Applaudissements .)
M. Albitte. — Si j'en crois le préopinant, ce capitaine va paraître à la barre de l'Assemblée nationale; je ne vous dirai donc que deux
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mots, pour ne pas négliger un moment de me rendre à mon poste. Si le génie de La Fayette était aussi grand que son astuce et son ambition, certes je m'enflammerais contre lui d'une colère vraiment patriotique. Mais ne vous y trompe/, pas, Messieurs, vous croyez peutêtre que La Fayette est allé préparer son armée à recevoir au milieu d'eux cet homme qui, depuis trois ans, n'aime pas assez les Français pour aimer leur constitution. Non, ce n'est pas là leur projet. A l'approche de la fédération, on va faire force protestations, quelques actes même de civisme; les ministres actuels ne le seront peut-être plus à la fédération; tous les genres de séduction seront employés poui* perdre l'esprit public; les Prussiens n'entreront pas sur le territoire français, mais il vous sera fait des propositions; vous aurez dépensé beaucoup d'argent, perdu beaucoup d'hommes, et l'automne arrivera, on ne pourra plus rien entreprendre; les ennemis auront eu tout le temps de se préparer, de se rassembler, et, au printemps prochain, on recommencera la même manœuvre jusqu'à ce qu'on ait épuisé votre bourse et lassé votre patience, au point de vous faire accepter l'arrangement qui fait l'objet de tous leurs désirs.
Ce n'est pas la force que l'on veut employer maintenant contre vous, c'est l'hypocrisie dont on veut faire usage, et dont ou va surtout employer toutes les ruses contre nos frères des départements qui viennent à la fédération. Le moyen de déjouer ces nouvelles manœuvres, c'est de demander à posséder chacun chez vous un fédéré : car, quoique je compie entièrement sur leur courage, il est à craindre que quelques-uns d'entre eux ne se laissent tromper par les moyens sans nombre de séduction qu'on emploiera contre eux.
A la fédération de 1790, nous étions divisés en deux portions bien distinctes : les aristocrates et les patriotes. Aujourd'hui nous sommes divisés même entre les patriotes, et cette division porte un coup m(»rtel à l'esprit public. Unissons donc tous nos eft'orts pour détruire ces impressions funestes que les ennemis de la chose publique ne manqueront pas de chercher à faire prendre à nos frères des départements. Quant à M. La Fayette, si je pouvais quitter sans crime mon titre de législateur, je m'honorerais d'être le porteur de l'ordre qui sera sans doute donné contre lui.
M. Mendouze. — Le citoyen qui vous a écrit de Maubeuge, en vous envoyant l'ordre donné à son armée par le général La Fayette, vous priait de faire passer^'un et l'autre à M. Ih'issot, qui doit faire demain son rap|)ort h l'Assemblée nationale sur La Fayette ; je demande donc que, pour satisfaire à ce désir cl à l'arrêté que vous venez de prendre, on en fasse faire trois copies : l'une pour le Comité de surveillance,
l'autre pour la Commission des douze, et une pour M. Brissot. Je demande, en outre, que les citoyens à qui leur local ne permet pas de recevoir chez eux un fédéré soient invités à envoyer à la municipalité nu matelas, des draps, ou enfin quelque chose qui leur procure le moyen de satisfaire, comme ils le pourront, à cette œuvre civique.
M. Legendre. — Messieurs, le ministre de Fintérieur vient d'écrire à sa section ({n'il logerait dans son hôtel tous les fédérés du Jura, dont il a eu riionnevu" d'être président. Ces fédérés seront logés et nourris chez lui tout le temps que la loi leur permettra de séjourner ici.
M. CiiÉrviER. — Je demande que cette copie de lettre soit envoyée à M. Petion.
.M... — Je demande, moi, que les journalistes patriotes qui sont dans cette Société insèrent dans leurs feuilles la lettre du ministre de l'intérieur en entier, avec un petit commentaire qui ne serait pas long et dont les idées suivantes pourraient être la base.
«Vous voyez, dirais-je aux fédérés, que la cour, ne pouvant plus vous empêcher d'ai-river, vous llatte aujourd'hui, et l'homme qui veut vous recevoir est le même qui avait expédié dans les quatre-vingttrois départements l'ordre de vous fusiller comme des factieux et des scélérats. »
M. DuFOURNV. — Je suis chargé par un homme de bien, que vous connaissez tous et qui a votre estime, de lui procurer la liste des noms des citoyens qui composent les diverses Sociétés patriotiques; j'invite tous ceux qui pourraient me donner des lumières à ce sujet de vouloir bien me les communiquer.
M. Chevalier propose de loger au moins mille tédérés dans l'Hùtel des Invalides, au milieu des braves soldats qui ont, dit- il , consacré leur vie au service de la patrie. M. Daubigny combat cette proposition, dans la crainte que l'état-major de cet Hôtel ne fit plus de tort à ces citoyens que l'exemple des braves militaires qu'il renferme ne pourrait leur faire de bien. M. Gihert s'élève contre les observations de M, Daubigny. L'assemblée passe à l'ordre du jour sur cette discussion.
M. Santerre. — Il parait que la cour se sent encore très faible, car elle tâche de flatter le peuple. Voici une nouvelle adresse qu'elle fait Colporter dans le faubourg Saint-Antoine pour escroquer des signatures aux gens qui ne savent pas lire. Celte adresse est un tissu de platitudes et de flagorneries pour le roi, dont je crois inutile de vous donner la lecture. Mais , en revanche, j'ai aussi une soixantaine, au moins, d'adresses de diverses Sociétés de tous les départements qui
76 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [6 juillet 1792]
semblent nous annoncer que nous ne sommes pas encore prêts de sitôt à être décrétés dans leur opinion. J'ai aussi une lettre d'un Prussien, qui écrit à un de ses ami? que les soldats ont appris avec jdaisir la nouvelle de marcher contre la France, et qu'ils n'attendent que le moment d'arriver sur la frontière pour quitter leurs drapeaux et devenir Français.
M. Carra. — Avant de vous entretenir des mesures que. j'ai à proposer dans l'état de crise oii se trouve la chose publique, je crois devoir vous faire part de quelques faits qui vous dévoileront les intrigues des gens qui sont à la tète de nos armées.
Le premier concerne le massacre des vol(jntaires de la C<')te-d'Or. Aux derniers États de Bourgogne, le prince de Condé leur demanda trois cent mille livres, qu'il ne put en obtenir. Il sortit de Dijon avec fureur et jura de s'en venger. Depuis cette époque , la Révolution l'a vomi hors de la France, et, à l'ouverture de la guerre, il a prévenu l'état-major des bonnes intentions où il était pour les ci-devant Bourguignons. Aussi le brave bataillon delà Cùte-d'Or n'a-t-il cessé d'être mis en avant, et toujours sans soutien. Il a fait d'abord deux superbes retraites. Enfin, dans la dernière action, pour assurer leur perte, on les a exposés à se battre dix contre un.
Ceci n'est qu'un petit échantillon des preuves qu'ont acquises des observateurs du projet formé [)ar les officiers fenillanlins, disséminés à dessein dans l'armée, de la faire périr par portions. Partout nous avons été repoussés avec perte, partout nous nous soumies toujours trouvés exposés à un nombr<3Supérieur au nôtre. Qu'importe le massacre plus ou moins considérable des esclaves autrichiens, si leur perte nous coûte celle de nos meilleures troupes, de nos plus zélés patriotes?
Une autre preuve encore <le la trahison di' nos généraux, c'est la retraite de Courtrai. Huit jours avant que cette retraite n'eût été ordonnée par le pouvoir exécutif, on avait écrit de Bruxelles qu'on ne pouvait plus tenir, (|ue riusiu-reetion gagnait dans les troupes autrichiennes, et déjà des bateaux étaient chargés des meubles des gouverneurs généraux. Vous voyez que ce dernier trait met à découvert et aggrave la trahison du pouvoir exéculif, qui, d'après les conseils du général mignon, ordonne cetti; relraitc lioiilcusi', arr("'l'' nos succès, nous lait perdre toutes nos avances et nous force à en faire de ik)uvelles. Ainsi celte reli'aite, la plus honteuse possible i)our ceux qui en sont les auteurs, (.'st uik; i)erli' iiicjj.irahlc. Les mêmes liahisons auront lieu dans le système défensif auquel ils veulent nous réduire, parce qu'ils comptent sur la Irabison de divri-s commandants de
places. Celte perte est irréparable, car les princes d'Allemagne n'attendaient que l'évacuation des troupes autrichiennes des Pa^'s-Bas pour refuser la couronne impériale à François.
Voici maintenant les mesures instantes que je crois important de prendre le plus tôt possible. Je ne sais d'abord pourquoi, lorsque la patrie est dans un danger tel que les enfants le savent, pourquoi, dis-je, l'Assemblée nationale hésite à déclarer que la patrie est en danger; pourquoi, lorsqu'il est clair que la nation est trahie, elle tarde à déclarer que la nation est trahie!
Après ces déclarations, il faut que l'Assemblée nationale se déclare permanente et ordonne aussi la permanence des assemblées primaires. Ensuite faire nommer au commandement général de la garde parisienne, sous les ordres du maire, le meilleur citoyen, connu par son patriotisme et son amour du bien public. — Réduire les soixante bataillons de cette garde à quarante-huit, conformément à la division des sections; — chasser les ministres nouveaux; — rappeler MM. Servan, Roland et Clavière , remplacer les autres par de bons choix; — décréter d'accusation Montmorin, Duport du Tertre, Sombreuil, d'Hermigny, La Porte, Bertrand ; — casser les commissaires du roi près la Haute Cour nationale ; — consulter les grands procurateurs de la nation près cette cour; — envoyer un renfort de gardes nationales à Orléans, car les prisons doivent en être forcées incessamment pour faciliter l'évasion de certains prisonniers ; — envoyer dans les armées des commissaires nationaux, qui seraient pris dans le sein de l'Assemblée nationale, si, à l'époque de leur envoi, l'Assemblée n'était pas revêtue de l'exercice des deux pouvoirs ; — nommer Luckner généralissime, avec tout pouvoir pour avancer dans les Pays-Bas; — proposer Biron pour commander l'armée du centre ; — mander à Paris La Fayette, les deux Lameth, Victor Broglie, Berthier et La Colombe. Alors l'horizon politique s'éclaircirait et se débarrasserait de tous les nuages dont le ramas d'intrigants que je viens de désigner sont sans cesse occupés à le charger.
M. Chénier demande, au nom de la Société de Dunkerque, qui a perdu tous ses papiers dans l'incendie de la maison de M. Shoerl , la permission de lui en expédier une copie. Cette demande est arrêtée à l'unanimité.
M. Baumier fait quelques réflexions sur l'inconvénient de la mesure indiquée par M. Carra de nommer un généralissime ; il propose d'appeler à la tète d'une de nos armées le général Paoli.
M. Chénier observe que nous avons déjà beaucoup de généraux
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étrangers; que c'est pour ainsi dire insulter aux Français que de croire qu'il n'y en ait pas un parmi eux en état de commander. Sans doute, ajoute-t-il, le général Paoli a combattu, sinon avec beaucoup de succès, au moins avec beaucoup d'énergie pour la liberté de son pays; mais ses talents militaires ne sont connus que par sa défense contre les Génois et les Français. Je demande donc que la Société prenne en très faible considération la proposition qui vient de vous être faite à son sujet.
M. Dufourny lit l'extrait de la correspondance, dans laquelle se trouve une lettre de Melun, contenant les détails de l'insulte faite par la Société de cette ville à un membre de celle de Paris, qui en a été chassé pour avoir énoncé dans la tribune que la patrie était en danger, et que nos plus grands ennemis n'étaient pas les Autrichiens, mais les traîtres de l'intérieur. Cette scène, jointe à l'excès d'incivisme auquel s'était portée cette Société quelques jours avant en brûlant un numéro de VAmi des citoyens, de M. Tallien, a déterminé le petit nombre de bons patriotes qui y étaient à s'en éloigner et à former une autre Société, pour laquelle les souscripteurs de la lettre demandent l'affdiation, en la retirant à la Société feuillantine.
Celte lettre excite la plus vive indignation, La majorité demande la radiation subite de la Société de Melun ; M. Théodore Giot emploie tous ses efforts pour engager à différer cette mesure jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles de cette Société. On arrête enfin que la correspondance lui sera suspendue jusqu'à la réception de la réponse à la lettre ({ue le Comité de correspondance sera chargé de lui écrire, et à cette époque on délibérera sur la radiation.
M. Collol d'Herbois annonce que l'on vient de demander à la municipalité des passeports pour M"* de Broghe et toute la famille Broglie, pour l'Angleterre.
M. Delacroix annonce que M. La Colombe, l'aide de camp de confiance du général Motier, a été vu à Paris par M. Sillery, et que sans doute il y a (juelquc projet à l'ordre du jour, au château.
M... — Il faut que je vous renrle compte do la manière dont j'ai été traité ce matin par des gens de M. Dupont. J'étais à la porte de l'hùlel de Bretonvilliers, à lire des affiches qui me paraissaient contre les Jacobins et dont l'uue était déchirée. Trois bàtonnistes sont sortis de la porte en sautant sur moi et criant : « Tu es un f..tu Jacobin; c'est loi qui as déchiré cette affiche. » M(»i, je me suis retiré; ils m'ont poursuivi eu me frappant; enfui je leur ai échappé. îùisuite, re|)renant un autre tour, je suis revenu à I'IkHcI de lîi-etonvillicrs et ai de-
mandé à parlera M. Dupont; je lui ai demandé si c'était lui qui avait fait imprimer cette atfiche, et sil pourrait m'en procurer quelquesunes pour envoyer dans ma province. A ces mots, M. Dupont m'a fait toutes sortes de politesses, m'a dit qu'elle était imprimée chez lui, m'en a donné en me disant qu'il en préparait plusieurs autres du même genre, et entre autres une de la ville de Rouen pour demander l'abolition des clubs, et que je n'avais qu'à revenir, qu'il m'en donnejait. Je m'en suis allé, et les voilà.
La séance a été levée à neuf heures et demie.
PRÉSIDENCE DE M. SALADIN
Après l'admission de quelques étrangers à la séance, un membre du Comité de présentation lit la liste des candidats proposés par ce Comité. L'affiche à la tribune en est ordonnée, suivant l'usage.
M. Chépy, secrétaire, fait lecture du procès-verbal de la dernière séance, après lequel on passe à l'extrait de la correspondance.
M... — Beaucoup de bruits, qu'il est important de faire cesser, se répandent sur l'état de la santé de M. Manuel. En dépit des fayettiens, des cafards et des fanatiques, je vous annonce, Messieurs, que nous aurons bientôt le plaisir de le voir au milieu de nous. Sa maladie est simplement une fièvre tierce. Le premier accès a été très long et très violent; celui d'aujourd'hui a été moins fort. J'invite donc tous nos frères, et surtout nos frères des tribunes, de démentir les bruits d'empoisonnement que l'on fait courir avec tant de perfidie.
On veut à tel prix que ce soit ensanglanter la fête du 14 juillet; on veut pousser le peuple à des excès qui fournissent des prétextes à leurs [sic] vues sanguinaires. Non, ils n'en viendront pas à bout : nous embrasserons nos frères sur l'autel de la patrie, et certes nos épanchements seront plus sincères que ceux qui se sont faits hier à l'Assemblée nationale '. [Applaudi.)
Un vétéran de la section de Bonne-Nouvelle, le même qui avait
1. C'est une allusion ;i la sct'-ne de réconciliation provoquée par Lamourctte dans la séance de rAsseujblée législative du 7 juillet 1192.
80 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [8 juillet 1792]
rédigé l'adresse de celte section pour M. Pelion, demande et obtient la parole pour lire une pétition qu'il doit présenter à l'Assemblée nationale pour lui demander qu'elle rende des honneurs funèbres aux mânes des deux commandants de bataillons de volontaires morts dans k's diverses actions, ainsi qu'à celles de M. de Gouvion et du brave Thénard.
Cet objet ne paraissant pas très fort à l'ordre du jour, M. Legendre observe qu'il est ridicule qu'on vienne sans cesse demander des honneurs pour des officiers morts h. leurs postes et qu'on ne s'occupe pas des soldats qui y ont péri également pour la défense de la patrie : il demande qu'on passe véritablement à l'ordre du jour. Cette motion est arrêtée.
M. Xavier Audouin prononce un discours très énergique sur la situation des afl'aires, les dangers de la chose pubhque et les moyens de la sauver. Fidèle à la constitution, c'est dans la constitution seule qu'il trouve ces moyens, dont l'un des principaux est tiré de l'article VI de la section 1''% chapitre 2, de la constitution, conçu en ces termes :
« Si le roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé a\:oir abdiqué la royauté. »
L'impression de ce discours est demandée de tous côtés; elle occasionne une légère discussion, après laquelle l'impression est arrêtée, en invitant M. Audouin à y apporter quelques légers changements'. Nous le donnerons tout en entier dans un de nos prochains numéros ^.
M Ri':al. — Vous aurez peut-être été étonnés de ne pas voir atriché sur les murs de la capitale l'arrêté du département de Paris 3. On vient d'en donner, au bureau, une raison qui me paraît mériter d'être connue. C'est qu'il ne s'est pas trouvé d'afficheurs qui aient voulu se
1. Société des amis de la constitution, séante aux Jacobins, à Paris. — Opinion de Xavier Audouin sur la situ/ition et les ressources de la France, prononcée dans la séance du 8 juillet 1702. S. 1. n. d., iii-8 do 12 p. — Uibl. nat., Lb 40/709.
2. On trouvera, en effet, ce discours dans les n"* 23C et suivants du Journal des Jacobins.
3. 11 s'agit de l'arrête du Conseil du département, eu date du 6 juillet 1192, par lequel le maire de Paris et le procureur de la Commune étaient suspendus provisoirement de leurs fonctions. On eu trouvera le texte dans le Moniteurf XIII, 89.
charger de cette tâche. {Applaudissements de toutes les parties de la salle.)
M. Hiox. — En arrivant dans cette salle, j'ai appris avec plaisir que personne ne s'était encore occupé de M. le maire. Lors de sa nomination, Messieurs, il est venu vous dire qu'il vous regarderait toujours comme ses frères, qu'il vous demanderait des conseils et des lumières; je crois que nous devons lui donner dans ce moment de persécution les signes les plus éclatants de notre attachement; je demande donc que la Société nomme une députation de douze membres pour aller, non pas lui faire un compliment de condoléance, mais un véritable compliment de ce que, par sa bonne conduite, il a mérité les bénédictions du peuple et la haine honorable du directoire du département de Paris.
On distribue à cette porte un petit écrit de ce vertueux magistrat. Cet écrit, intitulé : Règles générales de ma conduite, est un chefd'œuvre qui mérite d'être répandu avec profusion; je demande qu'il soit imprimé par la Société, distribué aux membres, aux citoyens des tribunes, et envoyé à toutes les Sociétés affiliées.
Les deux propositions de M. Hion, mises aux voix, sont arrêtées à l'unanimité '.
M... — Hier au soir, lorsque les membres du département se présentèrent à l'Assemblée nationale, le peuple se mit à crier : « Rendez-nous Petion! A bas le directoire! La Rochefoucauld à Orléans! » En s'en allant, ils filèrent par la barre, mais un huissier eut l'audace de dire: «Oh! oui, vous avez beau crier : Rendez-nous Petion/ ] ai trois mandats d'arrêt qui y mettront ordre. » Il fda ensuite et agit prudemment, car on ne paraissait pas disposé en sa faveur.
M. Collot d'Herbois rend compte des démarches inutiles qu'il a faites ce matin pour lire à l'Assemblée nationale une pétition revêtue d'un grand nombre de signatures pour demander le jugement de M. La Fayette. Il fait lecture de cette pétition, qui est universellement applaudie.
M. Desfieux. — L'avant-garde des fédérés de Bordeaux est arrivée. Ils sont quatre ici qui ont fait la route de suite sans manger.
1. Eu effet, cet écrit de Petion fut imprimé, par ordre des Jacobins, sous ce litre : Société des amis de la constitution, séante aux Jacobins, à Paris... Règles générales de ma conduite. (Signé : PetioiV.) — Imp. du Patriote français, 1792, iu-8 de 8 p. — Bibl. nat., Lb 40/2273.