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106 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [I" aolt 1792]

cette Société MM. Robespierre et Anlhoine ; on raconta aussi que j'avais dit que, tout bien compté, il n'y avait dans l'Assemblée nationale que quarante-cinq à quarante-six députés sur lesquels on pût compter. Alors M. Isnard monta à la tribune et y prit l'engagement sacré de dénoncer MM. Anthoine, Robespierre et quelques autres à l'Assemblée nationale, et de faire tout ce qui dépenrlrait de lui pour les envoyer à Orléans. M. Brissot lui a succédé et a renchéri sur ces engagements et ces menaces. Deux des quarante-cinq députés que j'avais désignés comme patriotes purs, et dont l'un est M. de Bellegarde, étant indignés d'un pareil projet, leur ont dit la vérité, toute la vérité, ont déchiré leurs cartes d'entrée, et ont déclaré qu'ils ne remettraient plus les pieds dans cette Société.

Si ceux qui, étant à Paris, ont pu suivre les travaux de l'Assemblée nationale, y ont fait quelque attention, il leur aura été facile de remarquer que les meneurs de cette Assemblée suivent précisément la même route qu'avaient prise les meneurs de l'Assemblée constituante. Il ne leur manque qu'un Bailly et un La Fayette pour avoir un 17 juillet au Champ de Mars. Une différence encore qui se trouve entre eux, c'est que ceux-ci ne sont que des petits intrigants en comparaison des autres, qui avaient un grand talent en ce genre; de sorte que la cour, qui s'est bientôt aperçue de la faiblesse de leurs mérites, n'a pas voulu de leur secours et les a chassés.

M. Merlin. — Je suis appelé à répondre au préupinant : j'atteste donc que MM. Montant (du Gers) et Ruanips m'ont dit que les rùles avaient été distribués pour faire mettre MM. Robespierre et Anthoine en état d'accusation ; que MM. Brissot et Isnard devaient demander le décret à l'Assemblée. Je me félicite, Messieurs, n'ayant jamais mis le pied à cette réunion, de n'avoir pas eu le besoin de remettre ma carte ; quoi qu'il en soit, je déclare que mon opinion sur les circonstances actuelles est celle qui a mérité l'improbation de MM. Brissot et Isnard.

M... — Ce que viennent de vous dire les préopinants est de la plus exacte vérité ; mais je vais achever de vous dévoiler les complots de cette réunion.

Quelques mendjres du côté gauche, et qui (Jiit la ré[tutation de patriotes, sont entièrement contre la déchéance du roi; ils voudraient des mesures partielles, telles qu'une simple suspension du pouvoii" exécutif tant que dureraient les dangers de la patrie. Ils voudraient que, pendant ce temps-là, l'exercice de ce pouvoir fût remis entre les mains de la Commission des vingt-un, qui alors nommerait les ministres, aurait le maniement du Trésor puitlic, choisirait les généraux.

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enfin exercerait toutes les fonctions attribuées au pouvoir exécutif.

Parfaitement instruit de ce projet, qui est le seul but vers lequel tendent toutes leurs intrigues et qui, d'ailleurs, plaît assez aux Feuillants, j'ai cru devoir en instruire la Société, et vous voyez, Messieurs, que le projet est parfaitement d'accord avec la conduite qu'on voit tenir à M. Vergniaud dans les circonstances actuelles, lorsqu'on lui entend dire que la déchéance amènerait la guerre civile, tandis que ce ne pourrait être que le refus de prendre cette mesure, sollicitée de tous les points de l'empire, qui pourrait peut-être l'amener, chacun voulant soutenir son opinion par tous les moyens possibles.

Hier au soir encore, M. Vergniaud a semblé chercher à pallier les dénonciations faites contre le ministre Lajard : nouvelle preuve de la fausseté du caractère de ce député, qu'il porte empreinte sur la physionomie.

Quant à M. Brissot, il a fait ici un serment solennel : il a promis de démontrer à l'Assemblée nationale la nécessité d'un décret d'accusation contre La Fayette. A-t-il tenu parole? Non. C'est donc aussi un trompeur, et comment pouvons-nous souffrir le nom d'un traître sur nos registres? Rayons-le. [Applaudissements, tumulle.)

M. Merlin. — Le membre qui vous préside en ce moment étant en quelque sorte compromis dans cette discussion, il est impossible qu'il mette cette proposition aux voix ; je demande donc que le premier secrétaire prenne sa place.

M. Robespierre quitte le fauteuil et le cède à M. de Sutières.

M. Anthoixe. — Je vous demande la parole, Messieurs, non pour un fait, mais pour plusieurs faits : car, si je suis destiné à être bientôt enfermé dans les cachots d'Orléans, je dois vous dire auparavant toute la vérité.

Je n'aurais jamais cru que J.-P. Brissot pût se mettre dans l'esprit de dénoncer Aug.-P. Anthoine ' . Je n'aurais jamais cru, si le fait n'était attesté par plusieurs citoyens recommandables, que Pierre Brissot se portât jamais à cet excès d'audace, lui qui a introduit dans une Société, dont se sont retirés pour cela Robespierre et Anthoine, un Noailles qui, après avoir joué le patriotisme, a déserté son poste; lui qui, ayant eu le crédit de faire nommer des ministres qui, sans doute ne devaient pas plaire au roi, n'a pas eu le crédit d'obtenir de l'Assem-

1. Dans sa liste des conventionnels, M. GuifTrey donne ei Anthoine les prénoms de Francois-Paul-Nicolas.

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blée nationale un décret craccusation qu'il dit lui-même être indispensable contre La Fayette.

Je dénonce, moi, non pas aux tribunaux, mais au peuple, à la France entière, à la nation, J.-P. Brissot et la compagnie qui l'entoure, qui a fait déclarer la guerre avant que rien fût prêt pour la guerre ; lui qui a constamment persécuté les patriotes et détaché M. Yergniaud de leur parti. Je dénonce à la nation entière l'homme qui, ayant pris ici l'engagement formel de perdre La Fayette, n'a pas même ouvert la bouche sur son compte; qui, ayant assez de crédit dans l'Assemblée nationale pour obtenir la parole quand il le croit nécessaire à ses vues, s'est fait inscrire le dernier dans l'ordre de la parole contre La Fayette, afin que son tour de parler n'arrivât pas. Je dénonce à la nation l'homme qui, après la proclamation des dangers de la patrie, veut nous boucher les yeux au point de nous faire croire que le rappel des ministres, patriotes sans doute, soit la seule mesure suffisante pour faire cesser ces dangers et sauver la patrie.

Sans m'arrêter à toutes les preuves que je pourrais tirer de sa conduite dans mille circonstances, je ne me fixerai qu'à son dernier discours à l'Assemblée nationale, discours qui a reçu du peuple l'accueil réservé jusque-là aux oiùnions des Maury et des Cazalês. Il vient dire à l'Assemblée que l'opinion publique n'est pas assez formée. N'est-ce pas montrer à tous les yeux tant soil pou clairvoyants que son projet et ses vues ne tendent qu'à épouvanter la cour pour la forcer, s'il est possible, au rappel des trois ministres? Il faut être, sinon un intrigant criminel, au moins un prdi tique bien stupide, pour oser dire que le sahil de la patrie tienne à cette seule mesure. Certes, malgré toute l'estime que peuvent inspirer ces ministres, on ne persuadera à personne que, si le prince de Brunswick était aux portes de Paris, ce fût ni Roland, ni Servan, ni Claviôre qui le fissent reculer.

Mais les intrigants de cette Assemblée suivent exactement la môme marche que ceux de rAssemblée constituante : ils ont pris le masque qu'a laissé sur la porte des Feuillants cette minorité hypocrite de la noblesse en parlant pmir la Ironlii-i'e; ils n'emploient citmme eux l'apparence du patri(dismc (pic pour [larvenirà fonder les bases de leur élévation et de leurs fortunes particulières. J'appuie donc la mo lion qui vous a été faite de rayer M. Brissot de la liste de vos membres, et je demande que nous i-ejetions de notre sein budc cette écume impure, comme une liqucni' se piirifii; de tout ce (pii lui est étranger.

M. Goupu>u:au. — Je n'avais demandé la parole que pour un fail, mais la discussion qui vieid de s'ouvrir me fail vous la demander,

non pour justifier aucune des personnes accusées, mais pour vous représenter qu'il est impossible de rien arrêter contre des absents sans, au préalable, les avoir entendus.

Non, ce n'est pas sans indignation que j'ai entendu M. Anthoine inculpé par M. Brissot, et qui a une querelle particulière avec lui; ce n'est pas sans indignation, dis-je, que j'ai entendu M. Anthoine, au lieu d'avoir la générosité d'aller s'expliquer avec lui, solliciter ici contre un membre absent la plus grande peine morale qui puisse être infligée à un citoyen : car, ne vous le dissimulez pas, l'expulsion hors d'une grande Société n'est pas une chose indifTérente.

Le plus grand grief qu'on ait à reprocher à M. Brissot est, à ce qu'il me paraît, d'avoir pris l'engagement ici de prouver la nécessité du décret d'accusation contre M. La Fayette, et de ne l'avoir pas encore fait. M. Anthoine l'accuse à ce sujet de ne s'être inscrit que le dernier pour la parole; eh bien, je déclare, moi, que le jour où l'affaire de M. La Fayette fut discutée, après que M. Dumolard eut fait son long panégyrique de La Fayette, et qu'il parut que la question ne pourrait pas être terminée, M. Brissot s'avança vers le bureau et dit heaucoup de choses très fortes contre M. La Fayette, entre autres que c'était un traître et qu'il se faisait fort de le prouver; et, de plus, quoi qu'en dise M. Anthoine, j'assure qu'il était inscrit le second.

Je crois donc que vous vous prépareriez un regret éternel si, au moment oi^i un patriote rend et s'efforce de rendre un tel service à la chose publique, vous lui procuriez des dégoûts, et vous n'agissiez pas à son égard avec les principes éternels de justice, qui veulent qu'on ne condamne personne sans l'entendre; je demande donc l'ajournement à huitaine. {Applaudi.)

M. Simond démontre que c'est attacher trop d'importance à ce que pensent ou disent des membres, quels qu'ils soient, Robespierre ou Brissot, que de s'en occuper aussi longtemps et avec autant dinférét; il conclut à ce que l'on passe à l'ordre du jour.

Après avoir appuyé la motion faite de passer à l'ordre du jouj-, M. Robespierre expose de nouveau les mesures qu'il croit propres à sauver la patrie. Ces mesures sont de convoquer une Convention nationale, dont les membres seront élus directement par les assemblées primaires, et ne pourront être choisis parmi ceux de l'Assemblée constituante ni de la première législature. La durée de la session de cette Convention nationale sera fixée à un an. Ce moyen, efficace pour éloigner de cette Assemblée constituante tous les intrigants, |)arait

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suffisant à cet orateur pour sauver la patrie des dangers qu'elle ne doit qu'à la faiblesse et à l'intrigue.

Une députation de la section de Mauconseil vient communiquer une pétition qu'elle se propose de présenter à l'Assemblée nationale pour lui propose!', entre autres moN'ens de sauver la patrie, le décret d'accusation contre La Fayette, l'examen de la conduite du roi soumis aux 83 départements, la déchéance des corps administratifs, la réunion des assemblées primaires, enfin de ne s'occuper, pour tout ordre du jrtur, que des moyens de sauver la patrie '.

M. Laugier. — La section de la Fontaine de Grenelle, n'ayant pu voir sans indignation la provocation dont les Marseillais ont été lobjet... 2, Ces citoyens, dont le patriotisme est aussi pur que le ciel de leurs climats, ignoraient qu'à Paris, ce centre de corruption, des hommes infâmes, jetés par nos ennemis dans les rangs de la garde nationale, déshonoraient l'institution sublime du peuple armé.

Mais, si le séjour de la cour attire à Paris une nuée d'esclaves, Paris renferme aussi de ces hommes qui, ayant su se préserver des miasmes qu'exhale ce cloaque impur, savent aussi conserver leur dignité. C'est ce qu'ont prouvé les citoyens de la section de la Fontaine de Grenelle en prenant l'arrêté suivant :

« L'Assemblée, profondément indignée de la trame perfide ourdie par les ennemis de la patrie pour troubler la joie répandue dans cette ville par l'arrivée si désirée des braves Marseillais, accourus de leur climat brûlant pour réchauffer, [)ar leur exemple, le feu sacré du patriotisme;

« Considérant qu'il est du devoir des hommes libres de dévouer au mépris ces êtres dégradés qui, par leurs cris d'esclaves, ont provoqué l'indignation puitliqiu' et offensé des hommes qui ne veulent brûler leurs encens que devant la liberté;

« Que la présence des généreux Marseillais qui ont déployé depuis la Révolution ce fier caractère qui mérita à leurs pères l'admiration du premier peuple du monde; que leur présence, qui fit trembler et réprima les contre-révolutionnaires d'Arles, ne peut être ici un objet d'effroi que pour les tyrans et leurs suppôts; mais qu'elle fait au C(jnlraire le charme et la consolation des créateurs de la Révo-

1. On trouvera le texte de celte délibération de la section de Mauconseil dans le Monileui; XIII, :i27. L'Assouibléo lé{,'islalive l'annula couime inconslilulionnelle par décret du t août IT'.IJ. (.'.(. Mnilimei- Ternaux, Histoire île lu Terreur, II, 114-176, 443.

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