SÉANCE DU MERCREDI 21 NOVEMBRE 1792, L'AN P^ DE LA RÉPUBLIQUE
PRÉSIDENCE DE LE PELETIER
[Pclilions cl communications diverses.]
Le Fort demande que les commissaires chargés de rédiger l'historique des faits relatifs à la révolution du 10 août et aux journées des 2 et 3 septembre soumettent leur travail à la Société.
MoNESTiER. — J'appuie d'autant plus cette motion que l'opinion publique est corrompue dans les départements et que le rolandisme fait
502 SOCIÉTÉ DES JACOlilNS [-21 nov. \1[)-2\
dliunililes proixrè^. Il en est ici comme à la Convention : lorsijiie Ion fait un enfant léuitime, plnsieurs enfants bâtards viennent étiuilTer Tenfant léi^itiine. Quelque relard que vous apportiez, la clioj^e piiMique ne manquera pas, car elle e?t fondée sur la justice et la vérité, et le diable emportera plutôt Roland avaid (remporter la liberté. Cependant je demande que Ion interpelle les commissaires chargés de la réflaction de l'historique, afin que, s'ils ne veulent pas le faire, d'autres le fassent à la minute.
Cii.MsoT. — Kn ipialité de commissaire chargé di' la lédaclion de l'historique, je dois r'.onncr des explications à la Société. CoUol était un de mes collègues; Collot nous avait promis de nous soumettre sa rédaction, et, à l'époque où il devait nous la soumettre, il est parti pour Nice. Au reste, je promets que nous allons nous en occuper et que dans peu nous pourrons vous présenter le résultat de nos travaux. Quant aux intrigants dont le préopinant parait redouter i'inlluence, leur règne passera bienhM. Le règne des Barnave, l.aindli et La Fayette est passé; eh bien, Roland et Brissot s'anéantiroid comme eux devant la majesté des sans-culottes. [Applaudi.)
Alex.\.ndre Courtois. — Il s'est élevé une grande question à la Convention nationale : elle a été de savoir si Ion réunirait à la France, sur la demande qui en a été faite, le pays des AUobroges. Comme cette question doit être résolue sous trois jours, je pense qu'il est ini|iortant de la discuter dans celte Société.
Je ne viens point donner mon avis; je viens demander qu'on mette celte même question à l'ordre du jour de demain. Cependant je sollicite la permission d'exposer à la Société quelques idées générales. Je les lui présenterai non pas pour bonnes, mais pour ndiMiiu's; non pas comme une opinion, mais comme un doute.
Je ne comltattrai pas l'idée de faii'e une ré|iul)ii(pu' universelle, semblable à celle qui- nous a présenféi' Anarcliar>is Cloots sous les couleurs les plus séduisantes. Celte idée, cpd plail à l'àme, est piulêtre plus belle que convenable. C'est une de ces idées iidinilé'-iiui.des. plus faciles à concevoir qu'à mettre en pratique. Je sai-iiur l.i nature nous a créés pour èln? frères, n)ais je' sais au<si ipi'elle non- a divisés en familles, qu'elle a posé tles bornes aux gouve-rnenienls, comme (db; en a mis à l'esi)i'it liumain. (]es boi'ues sont sensibles: ce soni les iiinil"'- pliysiques, les mers et les hautes numta.unes. l'dles réparent les climats et les hommes, parce que lis lioniuies el les clinials stuil divergents. C'c-I, en e(Tr|, une (piestion de savoir si tous les boniuu's sont lails |)oui- (diejr aux mêmes lois il ;!iix mêmes usages. On vil, en (irèlc, de boiuu's lois et de rm'i lianl< lionime^, et ,iiileur< de nu'-
[21 Nov. 1792J SOCII'/l'É DES JACOBINS 503
chaules lois et des hommes bons. Platon refusa de donner des lois aux Arcadiens et aux Tyrrhéniens, qui ne pouvaient souffrir l'égalité. Et .I.-J. Rousseau a conclu lui-même que les mêmes lois ne pouvaient convenir à beaucoup de provinces diverses; que ces provinces diverses ne pouvaient souffrir la même forme de gouvernement. Il y aurait bien des raisons de se ranger à son avis: d'abord cette vérité triviale, mais juste, que les sociétés trop étendues sont des eaux plates où rien ne jaillit; que c'est le sort des grands empires de se diviser et de se dissoudre; que l'action des grands gouvernements est toujours lente, comme il est vrai qu'un poids devient plus lourd au bout d'un grand levier; que par sa trop grande latitude un gouvernement est moins propre aux mœurs qu'un petit État, parce que le luxe y est nécessaire, que les vertus y sont plus ignorées et les vices plus impunis; que ce gouvernement est moins propre au patriotisme, parce que les citoyens y sont moins rapprochés, que les affections y sont moins vives et les relations moins actives; qu'enfin les dépenses y sont excessives, et que ce même gouvernement peut être non seulement plus oppressif, mais encore en butte à la jalousie des autres nations.
Cependant je ne suis pas tenté de conclure contre les grands gouvernements, car je crois qu'ils n'ont été regardés comme vicieux par les publicistcs que parce qu'ils ont été considérés tels qu'ils étaient, et non tels qu'ils devaient être. D'ailleurs J.-J. Rousseau lui-même a dit que s'il y avait des raisons de se resserrer, il y avait aussi des raisons de s'étendre, et qu'il y a des États tellement constitués que !a nature de leurs conquêtes entrait dans la constitution même; qu'enfin, pour se maintenir, ils sont forcés de s'agrandir sans cesse. Cet agrandissement a sans doute ses inconvénients, comme toutes choses humaines, mais on peut les prévenir, et notre siècle a trouvé des moyens pour cela qui n'existaient peut-être pas auparavant.
Au surplus, ce serait une raison d'accepter l'union d'un pays sans être obligé d'accepter l'union d'un autre, surtout si, comme au cas particulier, ce pays ne pouvait pas suffire à un gouvernement parce que sa population ne serait pas en proportion de son territoire, et que son territoire ne serait pas d'ailleurs assez riche. Mais, en ce cas, il faudrait motiver l'union. Je demande l'ajournement à demain.
Un prêtre ciloyen ' écrit à la Société : « Je suis curé de campagne
1. C'était le citoyen Ollivier, curé d'Auchauip [sic), district d'Étauipes, d'après le Premier journal de la Convenlion nulionale, ou le l'oint du jour, w" 02. — Mais je n'ai pas pu identifier ce nom de lieu.
o04 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [f>l nov. 1792]
et je suis marié; mon cœur me dit ijuc j"ai fait une bonne action, mais j'ai encore à combattre les préjugés du célibat sacerdotal. J"ai fait un discours pour éclairer mes concitoyens. Je le présente à la Société; je la prie d'en agréer l'bommage, car je crois avoir bien mérité des bonnes mœurs. » (Applaudi et mention honorable.)
in citoyen apprend que non seulement les prêtres se marient, mais que les évêques payent aussi le tribut à la nature. « J'apprends, dit-il à la Société, que l'évêque d'Évreux ' est marié. » (Applaudi.)
SiMOND. — Je demande qu'on envoie à la Société de Chambéry des exemplaires de l'ouvrage de ce prêtre citoyen pour édifier les Savoisiens, afin de leur apprendre que l'individu qui fait droit à la nature est plus louable que l'individu récalcitrant.
La Société se rend au vœu de Simond.
SiMOND. — Ayant été député en Savoie parla Convention natidualo, je vais rendre compte de ma mission à la Société des Jacobins. Je n'ai vu dans ma patrie qu'une unité de sentiments pour la réunion à la France. Je n'ai vu que le même amour de la liberté, et je crois que les AUobroges étaient dignes d'être libres. Je vais m'attachera faire sentir les avantages de leur réunion, tant pour eux que pour la République française.
La position physique et politique de la Savoie demande sa réunion à la France. La position physique de la Savoie est telle qu'il faut, en temps de guerre, trente mille hommes jtour garder les frontières de la République, et, si la Savoie était léunie à la France, il sutlirait de «ix mille hommes. Quant k la position politique, elle réclame également la réunion de la Savoie à la République française. La Savoie a le même langage que les Français, le même idiome y est en usage; nous avons les mêmes usages que la France. (Juand les ultramontains voulaient nous insulter, ils disaient (pic nous étions l'ramais; les Piémontais étaient si persuadés ipie nous avions les habitudes des Français qu'ils Vfjulaiunt nous forcer de parler le langage du souverain du Piémont.
Nos mo'urs, si diflérentes de celles des Piémontais, se rapprochent beaucoup de celles des Français. Il n'est pas extraordinaire de voir des Piémontais se promener longtemps seuls sans se parler, comme des pantomimes, au lieu (|U(' les Savoisiens ont des mo'urs douces, sociables; et, semblables aux Français, ils sont allables et prêveiuints pour les étrangers. Les relalioim commerciales sont les mêmes; la