SÉANCE DU DIMANCHE 23 NOVEMBRE 179-2, LWN 1" DE LA RÉPUBLIQUE
PRÉSIDENCE DE LE l'ELETIER
[Lecture d'une « pétition sur l'état actuel de la République de Genève, remise à la Convention nationale par divers Suisses et Savoisiens établis à Paris ».]
La Société de Fontenay, département de la Vendée, écrit la lettre suivante ' :
« Nos sentiments de fraternité envers vous ne nous permettent pas de laisser échapper cette occasion favorable de vous en donner la preuve.
« Nous avons reçu, par la voie du ministre de l'intérieur, des libelles intitulés :
i° De la Constitution et du gouvernement qui pourrait convenir à la République française, par Kersaint.
2" Des élections et du mode d'élire par liste épuratoire, par Lanthe- 11 as.
« 3° A tous les républicains de France sur la Société des Jacobins à Paris, par Brissot.
« Les sentiments destructeurs de la liberté qui y sont exprimés ont déterminé notre Société à ordonner que ces libelles incendiaires seraient brûlés, et partie des cendres renvoyées aux auteurs, sous l'adresse de Brissot, pour leur témoigner notre indignation, partie envoyée au Comité de surveillance, pour lui témoigner notre amour pour la souveraineté du peuple et lui dénoncer cet écrit empoisonné,
1. Celte lettre était datée du 17 novembre i*!)2. Tome IV. 33
514 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [25 nov. 1792]
et partie à la Société des Jacobins de Paris, pour les assuror de notre fraternité.
« Un exemplaire seul est resté dans nos archives ; il a été enchaîné au pied, et sépajément des papiers qui constatent les succès rapides de notre liberté et la souveraineté du peuple, et pour servir de pièce de conviction contre les auteurs en temps et lieu. >,
La Faye, persuadé que cette lettre est très propre à dévoiler l'intrigue de Roland et de Brissot, en demande l'impression, l'alKche et l'insertion dans les journaux de la Société. A l'appui de sa proposition, il annonce à la Société que Roland a plusieurs commis uniquement employés à correspondre avec les Sociétés populaires des départements, et qu'il fait partir tous les jours une masse énorme de libelles sortis de la plume de Brissot et consorts, d(jnt le but essentiel est d'empoisonner l'esprit public sur le compte des Jacobins.
Cette motion, qui donne lieu à de nouvelles explications sur tous les moyens employés par Brissot et Roland pour discréditer les Jacobins, est adoptée au milieu des plus vifs applaudissements '.
Un membre lit une lettre adressée aux sections de Paris par la Société de Grasse, département du Yar. Los principes dans lesquels elle est rédigée, les invectives qu'elle contient contre Marat, Hobespierre, etc., etc., provoquent un murmure général. On observe que déjà plusieurs sections en ont fait justice en la faisant brûler.
Le Fort. — Tous les jours quelques Sociétés nous demandent l'afliliation; mais elles ne peuvent l'obtenir parce qu'elles ne sont pas en règle. Votre règlement porte qu'elles d(»ivent être appuyées par deux Sociétés du même département; or, observez qu'un ^^rand nombre étant prévenues contre nous, et étant asservies sous le joug brissotin, elles ne veulent point appuyer celles qui sont dans vos principes. Il est instant d'enlever à nos ennemis ce moyen puissant, par lequel ils es|»éraient nous isoler. Je demandt,* donc tpie les Sociétés qui demanderont à être alliliées se bornent à nous faire passer leur règlement.
Après quelques débats, la Société arrête »pir, p'Mir (ditmir r.illiliation, il sullira aux Sociétés d'envoyer leur règleiiicnl et ditre appuyées par lieux membres de la Société-mèi-e.
Hknïaisoi.i;. — Vous avez nppl.iudi à la conduite de la Société de
1. Sucirlc des Amis de la libellé ri de ri'-<jtdilc, aéiinic uu.r ci-dcvaiil Jacobins, <l Paris. — hiip. L. Potier do Lille, [TJ2, in-8 de 4 pages. — Uibl. ual.,
Lb iU, :JJ.S2.
[2o Nov. 1792] SOCIÉTÉ DES JACOBINS ol3
Fontenay, qui a fait brûler des libelles dont les principes étaient liberticides. J'ai à vous proposer de tenir la même conduite à l'égard d'un libelle qui vous a été distribué. Yous en connaissez sans doute déjà les principes, qui sont les mêmes que ceux des Brissot, des Roland : c'est un plan prétendu patriotique d'une bonne constitution républicaine en France, par le citoyen Bacon. Pour vous faire connaître combien ce plan est patriotique et républicain, il me suffira de vous dire qu'on y propose la formation d'une Assemblée executive avec le droit de faire des lois, qui aura des sessions de quatre ans, tandis que celles du corps législatif ne seront que de deux ans, et, ce qu'il y a de plus particulier, qui aura un président qui restera en place dix ans. Or, vous devinez sans peine quel serait ce président. Je demande donc que vous fassiez justice d'un écrit aussi pervers, et que vous le condamniez aux flammes.
A ces mots, tous les membres s'empressent de déchirer les exemplaires de ce plan qui leur avait été distribué, et de le porter aux poêles pour en faire un autodafé.
CuABOT. — Si cette action ne me paraissait dictée par un excès de patriotisme, je ne balancerais pas à la comparer à un des actes détestables de l'inquisition espagnole. Sommes-nous donc à Salamanque, ou aux Jacobins de Paris, puisqu'on se permet de brûler ce qu'un homme a écrit? Où est donc la liberté de la pensée? Que sont devenus ces principes de la liberté illimitée de la presse?
Ici l'orateur est interrompu et fait de vains efforts pour se faire entendre. La Société passe à l'ordre (Ui jour.
Bourdon. — De toutes parts s'élevaient des réclamations contre Paris; cette ville était en butte à la plus affreuse calomnie; mais on vient d'en découvrir la cause, et il est important que toute la France en soit instruite. On a arrêté quinze particuliers qui, munis d'une fausse signature de Tallien, envoyaient dans les départements les adresses les plus incendiaires, qui révoltaient les départements contre Paris. Par cette fausse signature, on avait expédié une grande quantité de faux certificats de résidence qui rendaient illusoire la loi sur les émigrés; mais l'Assemblée a sagement prononcé ce malin que tous les certificats de la Commune seraient nuls jusqu'à ce qu'ils aient été vérifiés.
Un membre annonce qu'on a également arrêté le particulier qui a
olG SOClÉTf: ItKS JACOBINS [23 non . 1 792]
fail sauver le prince de Poix el rex-minislre Narhonnc, et (|ii'iin a Iroavé chez lui une malle remplie de faux passeports.
Les soldais du loy rêr/iment, qui ont assisté au siège de Tiiionville, duniu?nt lecture d'une pétition à la Convention par laquelle ils demandent à être transformés en gendarmes nationaux.
L'ordre du jour appelait la discussion sur le procès fie Louis XVI, niais, sur la motion de Jcanhon Sahit-Andrc, il a été décidé que la discussion s'ouvrirait sur la réiminn de la Savoie.
D.AHTIGOEYTE. — Lcs nalious furent longtemps le prix d'une victoire ou d'une opération mercantile; mais aujourd'imi les grands principes sont proclamés, la souv.,'raineté des nations est connue, et devant elle disparaissent tous lespygmées que l'ignorance avait travestis en colosses redoutables.
La Savoie a exprimé son wn pour sa réunidu avec la France. Ce vo*u est légal, car le peuple allobroge appartient à lui-même; ce vo'U ne sera pas rejeté par une assemblée de républicains. Que nous importent des traités faits par les despotes? Nous avons retrouvé la chart.' des nations écrite dans la nature : elle nous a appris que les jieuples sont so;iverains et les rois usur|tateurs.
J'avoue que l'idée d'une république universelle n'est jamai- entrée dans mon esprit : cette chimère ne doit pas occuper des législateurs. S'il existe des barrières physiques, si des montagnes impénétrables, si des mers immenses séparent les nations, si la nature leur a imprimé différents caractères, on est forcé d'avouer q«ie le même gouvernement ne peut leur convenir. Il ne iaut jjU'^ seuli'iin'ul arrauiicr lui système de gouvernement sur le papit.-r, il faut encore ladapter aux monirs et aux habitudes des peuples; et, s'il osl vrai (pi'il n'y ait aucune analogie entre l'habitant tle Pékin et celui dr Paris, il est également vrai (jue le nn'ine gouvernement ne peut convenir à l'un et à l'autre.
L'intérêt de la Pranee, d'accitnl avec celui di' la Savoie, Cdiiiuiaiide iiii|iérieusenient sa rêiiMinn. Il est iuipurlanl ipiil n'y ail nulle puissaïuie intermédiaire entre nous et les .Mpe-^ : si la Savoie était séparée de nous, ses intérêts en seraient également distincts.
En tenqjs de guerre (car la paix universelle sera tcuijnurs le désir d'un homme de bien), en temps de guerre, dis-je, nous seri(tns obligés d'entretenir des tr(uq)es nombreuses sur les frontières (|ui nous séparent de la Sav(»ie, tandis que (piclques s(jldals répan(his dans les défilés des Al[ies suflirairnt pour repou>ser l'iMUieiiii le plus forniidable.
[2o .>ov. 1792] SOCIÉTÉ DES JACOBINS 517
Si on examine la position politique de la Savoie, son commerce, son langage, ses habitudes, on verra qu'elle forme une portion naturelle de la France, et que les deux nations n'étaient séparées que par le despotisme. Vous sauverez les Allobroges d'une guerre inévitable.
Si vous les abandonnez à eux-mêmes, craignez de les exposer à ne pouvoir pas exister politiquement. Vous ne leur aui-iez fait connaître la liberté que pour les rendre malheureux. Alors, pressés par le sentiment de leurs malheurs, vous les verriez se livrer au despote qui leur assurerait du pain et la paix; alors ils vous maudiraient, et, j'ose le dire, avec raison.
Nos intérêts exigent cette réunion. Je ne parle pas des intérêts pécuniaires, car cette considération est indigne de nous, mais je parle des intérêts politiques. Pénétrés des principes républicains, peu nous importe la haine des despotes. Le canon qui annonce l'abolition de la royauté en France répondra victorieusement à toutes les ruses diplomatiques. Nous avons proclamé la souveraineté du peuple allobroge ; il s'agit actuellement de le réunir à la France, ou de le rejeter. Hàtons-nous de prononcer la réunion. En vain les royalistes réclameront contre nous, la postérité nous jugera. Il est temps de consoler l'humanité par l'union de deux nations qui, après avoir brisé la verge de fer qui les accablait, veulent goûter ensemble les douceurs de la fraternité et de la paix.
Du reste, cette réunion devra être soumise à la sanction du peuple; hàtez-vous de la lui soumettre, afui que nous puissions donner au plus tôt aux Allobroges les marques les plus éclatantes de l'union et de la fraternité.
La séance a été levée à dix heures.