CIRCULAIRE AUX SOCIÉTÉS AFFILIÉES
(Imp. L. Potier de Lille, s. à., iD-8 de 13 pages J).
Paris, le 30 novembre 1792.
FiÉPUBLICAINS, FhÈHES ET AmIS,
La Société des Jacobins, toujouis la même depuis le 1 4 juillet 1789, c'est-à-dire toujours composée de ces hommes vraiment libres et républicains qui, ne calculant jamais que les dangers de la pairie, et non les leurs , ont inlrépidement dit la vérité au sein mémo des plus fu-
i. Par décret du 20 iioveuihre 1702, la Convcnfiou avait •nvoyé Lccointc- Puyraveau, Maure et Dirottcau, dans le départeuient d'Eure-et-Loir, pour y rétablir la libre circulation des grains et y faire cesser les désordres survenus à rorcasion des subsistances. Le 30 novembre, ces r<présentanls en mission étaient de retour à Paris et déclaraient à la Ccnivrntion quc.cédaiU à la violence, ils avaient di^ souscrire un acte portant taxe de {,'rains, denrées et autres objets. La Convention annula cet acte et improuva la conduite des représentants. [Recueil des actes du Comité de salitl puhlir, I, 271-2*4.)
2. « Nous regrettons de ne j)ouvoir faire connaître dans c^ numéro le discours du député de Chartres. » {Journal des Jacohins.)
3. Cette circulaire, dont Chabot et Robert étaient les rédacteurs (voir plus haut, p. S33;, fut également reproduite dans lo n" 13'J de la Correspondance.
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rieiix orages amoncelés sur leurs tèles; ces mêmes Jacobins, qui périront plutôt tous avant de soufTrir que quelques ambitieux intrigants élèvent sur les ruines de l'ancien despotisme un gouvernement autre que celui d'une république une et indivisible basée sur l'égalité, doivent à leurs frères un narré simple et succinct des événements arrivés sous leurs yeux depuis la mémorable journée du 10 août 1792, et quelques réflexions sur les calomnies versées à grands flots dans les départements contre la Commune de Paris et les plus sincères patriotes. Ils vont le faire avec cette franchise, cette vérité frappante, qui, dans le moment actuel, ne peuvent plus être méconnues que par une classe d'iiommes dont le but n'est pas le bonheur du peuple.
Nous commencerons d'abord par vous faire une question à vous , frères et amis, à vous, si prompts à vous livrer à l'esprit de prévention contre les citoyens de Paris et contre la Société des Jacobins. Dites-nous comment se fait-il que vous marchiez actuellement sur la. même ligne, que vos opinions soient les mêmes que celles des royalistes. Feuillants, modérés, etc.? Cette seule idée devrait vous ouvrir les yeux, ou du moins vous rendre plus réfléchis et plus lents à porter votre jugement sur des hommes ou des événements qui ne vous sont connus que par rapports partiels ou par notions puisées dans des journaux, feuilles, libelles, répandus, afflcliés avec profusion dans tous les départements, par les soins du ministre Roland et de sa coalition, tandis qu'il emploie ces mêmes soins à intercepter notre correspondance et tous les journaux frappés au coin de la vérité. Citoyens, nous vous le disons avec franchise, vous vous êtes rendus les échos (involontairement sans doute) de ces êtres bassement hypocrites en patriotisme qui, par des calomnies toujours les mêmes, et sans cesse répétées au sein de la Convention, lui ont fait perdre plus d'un mois d'un temps précieux, et qui ont fini par se couvrir d'un mépris justement mérité.
Que des révolutionnaires, depuis le 10 août seulement, que des hommes qui n'ont pas suivi la Révolution dans ses mouvements progressifs, s'égarent en ce moment-ci dans le vaste dédale des intrigues actuelles, il n'y a rien là qui nous étonne; mais que nos frères, après quatre ans d'épreuves et d'expérience, nous parlent -le langage de l'erreur; que, dans leurs lettres, ils nous entretiennent sans cesse d'agitations continuelles dans Paris, des dangers qu'y court la Convention, des lois ({ue cette cité semble vouloir dicter aux autres départements, d'hommes, membres de notre Société, partisans de la désorganisation, de l'anarchie, qui nous égarent et veulent la dicta-
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ture ou le triumvirat; ah! sans doute, un tel langage a lieu de nous surprendre. Frères et amis, on vous trompe sur ce qui se passe ici. Paris, nous le certifions, ne fut jamais si calme que depuis le 8 septembre dernier. Mais ce calme..., il est terrible! il est effrayant pour ces intrigants ambitieux qui, par leurs calomnies contre la Commune de Paris et sa députalion, auraient voulu exciter un mouvement populaire qui non seulement eût justifié leurs calomnies aux yeux des départements et des nouveaux députés qui en arrivaient, mais même eût effrayé ces derniers au point de demander le transport de la Convention loin d'une cité dont l'immense population et les lumières gênent invinciblement leurs projets de fédéralisme.
f^e peuple de Paris, qui mérite des couronnes civiques et non des calomnies, a bien senti le piège; il a gardé ce calme imposant qui couvre d'opprobre ses détracteurs et fait leur désespoir.
D'où naissent donc les craintes de nos frères des départements? Faut-il leur rappeler la conduite constante du peuple parisien depuis la Révolution? Ne vous souvient-il plus des Maury, des Cazalès, etc., etc., de l'Assemblée constituante? Sans cesse contre les intérêts du peuple, ils l'invectivaient à la tribune. Cependant ces mêmes hommes respiraient tranquillement au milieu de lui; eux-mêmes en étaient étonnés.
La dernière législature choisie par le peuple était en entier composée de plébéiens. En droit d'en attendre son bonheur, son espoir a été cruellement déçu, et cependant il a religieusement respecté le caractère d'un grand nombre de membres de cette législatun* (jui méritaient d'expier leur scélératesse profonde sur l'échafaud. Louis le dernier, avec sa famille, vient, dans la journée du 10 août, chercher un asile au sein de la législature, après avoir donné le signal du carnage. Le peuple, après quatre heures de combat, sort victorieux. Chacun avait un frère, un parent, un ami à pleurer; leur assassin respirait au milieu du sénat. Dans sa juste fureur, il pouvait l'immoler; mais il respecte le temple de la lihcrlt-, et, content d'avoir vaincu, il abandonne aux lois le soin de venger les forfaits et les atrocités du tyran et de ses complices. Un dernier trait terminera sur ce point nos réflexions. Dans la journée du 2 septembre (journée dont nous parlerons plus bas), un nommé Jouncau, déjnilé de la dernière législature, se trouve confondu au milieu des conspirateurs renfi.'rmés h l'Abbaye. Le sujet de sa dêlenlion êlaild'avoir grièvement maltraité un de ses collègues ', parce qnv ci-lui-ci s'êluil toujours nioiitr*!' le dé-
1. Ce coili'giic était Granf^ciicuvo. Sur cftli' aiïiiiic, voir !<' Munilciir, .Ml, («(>8, 615; XIII, 2:i:{, 318, 140, COS, Gli, 7;Î2.
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fenseur de la cause populaire. Ce Jouneau avait constamment voté pour la cour; le peuple le connaissait pour un de ses plus cruels ennemis, et cependant il le prend dans ses bras et le porte au milieu de ses collèf^-ues. Voilà des faits cà la honte éternelle des détracteurs du peuple parisien.
Passons aux agitateurs, désorganisateurs qui nous égarent et veulent la dictature ou le triumvirat. Si, d'accord avec les Roland, Brissot, Barbaroux, Buzot, Louvet, etc., etc., nos frères entendent désigner les Robespierre, Danton, Collot d'Herbois, en un mot la députation de Paris et tous ceux qui ont les mêmes principes, nous sommes loin de partager leur opinion. Ces hommes, qu'ils ne connaissent pas, puisqu'ils en parlent ainsi, nous les connaissons, nous, depuis les premiers instants de la Révolution; toujours ils ont marché dans le sentier du plus pur patriotisme; toujours ils se sont montrés les inti^épides défenseurs des droits du peuple; sans cesse ils ont dévoilé et combattu de front les projets perfides d'une cour scélérate, qui a vainement tenté de les corrompre. Ce sont ces mêmes hommes qui ont préparé et concouru en partie à la journée du 10 août; c'est encore eux qui, avec tous les patriotes de Paris, ont appelé vos frères des départements, les ont conjurés de volera notre secours, dans un moment où la liberté était prête à nous échapper; c'est eux enfin qui, dans la première séance de la Convention, proposèrent et firent rendre trois décrets, déjà sanctionnés par la majorité du peuple français : le premier, qui met les propriétés sous la sauvegarde de la nation; le second, qui abolit la royauté, et le troisième, l'unité de la République. Si ce sont là des crimes, ah! sans doute, ils sont bien coupables, et nous aussi, nous. Jacobins, qui, avec les fédérés des 83 départements, les avons partagés avec transport!...
Quant à ces prétendus projets de dictature, de triumvirat, projets aussi absurdes que les calomnies qui les ont enfantés, Robespierre, dans un discours prononcé à la Convention, en réponse à toutes les diatribes lancées contre lui, contre la Commune de Paris et contre les chauds patriotes, en a tellement prouvé la non-existence que ceux mêmes qui n'y voulaient pas voir clair ont été réduits au silence.
C'est assez vous entretenir, frères et amis, de citoyens estimables par leur conduite passée, mais à qui nous ne décernerons des couronnes civiques qu'à la fin de leur carrière, car lidolàtrie enfante toujours le despotisme.
Arrivons à cette journée du 2 septembre, journée qui n'eût pas eu lieu si le peuple français, dans celle du 10 août, eût moins consulté sa clémence et la bonté naturelle à son cohu" que ses intérêts les plus
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chers, qui lui commandaient impérieusement d'exterminer ses ennemis, réunis alors sous ses coups, et qu'il n'a pu frapper qu'en partie dans celle du 2 septembre; journée si dénaturée, si calomniée dans les départements; journée, cependant, si essentiellement liée avec celle du 10 août qu'elle a non moins contribué que celle-ci à sauver la République. Aussi les royalistes, intrigants modérés de tous les partis, dans leur rage et leur désespoir, se réunissent-ils aujourd'hui pour la calomnier et lui faire son procès, n'osant faire directement celui de la journée du 10 août, de même que le ci-devant Cbàtelet de Paris voulait faire le procès aux journées des 5 et 6 octobre 1789 pour accabler les patriotes qui avaient fait la révolution du 1 i juillet de la même année.
La journée du 10 août avait été signalée par un grand combat, dans lequel le peuple de Paris et les fédérés des départements, après des efforts surnaturels et beaucoup de pertes, avaient eu le dessus.
Dans cette mémorable journée , les conspirateurs subalternes périrent pour la plupart, mais leurs chefs furent dérobés à la colère du vainqueur, qui se reposa de leur jiunition sur la justice des lois; quatre ou cinq seulement furent suppliciés de suite; mais bienlùt le ralentissement des procédures, Monlmorin absous malgré l'évidence de ses conspirations aux yeux du peuple, l'état-major suisse toujours en prison, dont on ne parlait plus, la mort successive de presque tou< les patriotes blessés, tout contribua à réveiller une fermentation qui n'était qu'assoupie. Mais des causes nouvelles et plus importantes encore développèrent l'indignation publique à son comble. La nouvelle se répand dans Paris (juc Longwy a éîé livré; la même nouvelle arrive pour Verdun. Brunswick, à la tète d'une armée forte de cent vingt mille hommes, n'avait plus (jue les vastes plaines de la Cliampagne à traverser pour arriver jusqu'à nous.
La terreur, déjà répandue dans les déparlements frontières, commençait à gagner Paris; l'Assemblée même semblait |iarlager cette stupeur, qu'un inini>tre pusillanime, H'iJand, ne ((luliihu.iil i>as peu à augmenter dans son sein par le conseil (|u'il lui donna de transportei' ses séances au delà de la Loire. Dans cet instant d'incertitude et d'irnjsolulion, le ministre de la justice, Danton, se présente au sein de l'Assemblée; il parle avec celle force, celle énergie niàle et républicaine qui, dans les grandes crises, entraînent aux grandes mesures : vivement applaudi et investi d'une es|)ècc de dictai. vre, il vole à la Commune y pmclanicr le ilauiicr (b- l.i [niliie. A iin-laul. le tocsin sonne de toutes parts, le canon fl'alarme tonne, le pruplicourt à ses armes; en moins de vingt-(|ualre heures, plus de quarante
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mille hommes armés et équipés demandent à voler au-devant de l'ennemi. On n'est embarrassé que sur les moyens de modérer leur ardeur guerrière!... Souverain, toi qui présides aux destinées des empires, témoin de ces moments sublimes de dévouement, tu n'écrases pas à l'instant les vils détracteurs d'un peuple aussi magnanime !... Les auteurs de tous les maux qui accablaient la France respiraient encore, les prisons regorgeaient de scélérats. Ce peuple, en partant pour faire un rempart de son corps aux quatre-vingt-trois départements, jette un regard en arrière. Une idée le tourmente : sa femme, des enfants chéris laissés presque seuls au milieu d'une foule de conspirateurs, excitent ses vives alarmes. Un fait peu connu, et bien important à l'histoire de ces jours de deuil, vient justifier ses craintes : un scélérat attaché à un poteau commençait l'expiation de ses crimes; il invectivait le peuple et lâchait des propos suspects; détaché du poteau, il subit un interrogatoire dans lequel il découvre la trame d'un complot qui, la nuit suivante, devait être mis à exécCition par le moyen de tous les criminels renfermés dans les prisons, qui avaient un signe de ralliement avec tous les conspirateurs répandus dans Paris; on ne se proposait rien moins que d'égorger tous les patriotes et de délivrer l'assassin Louis XVI de sa prison. Ce fut alors seulement que le peuple en masse, joint à une partie des fédérés, se précipita vers les prisons. Ni législateurs, ni magistrats, ni les lois invoquées par eux, rien ne put arrêter sa fureur! « La loi, disait le peuple, nous sommes la loi vivante, disait-on de toutes parts. Celle écrite est toujours muette lorsqu'il s'agit de grands conspirateurs, toujours active et terrible lorsqu'il est question de nous enchaîner ! » Sentence effrayante pour ces magistrats prévaricateurs qui voudraient tenter encore de lui ravir une liberté qu il achète au prix de tant de sacrifices ! C'est vous en dire assez, frères et amis, sur ces terribles journées des vengeances populaires. Tirons, tirons un voile religieux sur tous ces événements, produits par une de ces grandes révolutions conçues dans le sein de l'éternité, qu'il n'appartient qu'à la seule postérité libre de juger, et non à des hommes comme nous pétris des préjugés de l'esclavage.
Nous avons senti, frères et amis, l'urgente nécessité de repousser les hordes étrangères loin du sol de la liberté ; aucun de nous n'a pu douter un seul instant du succès de nos armes en contemplant le dévouement sublime de ces nombreuses phalanges de patriotes jeunes et intrépides qui se précipitaient au-devant de l'ennemi. Comme vous, dans les premiers instants, nous avons partagé l'allégresse commune au récit de nos nombreuses victoires. Mais bientôt
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les événements, les circonstances actuelles, nous ont fait regarder autour de nous ; nous nous sommes vus environnés d'une foule de royalistes, intrigants, ennemis de la liberté, égoïstes; enfin, à peine pouvions-nous vous donner la main ! Alors un sentiment profond a rapidement élancé nos âmes sur la scène des combats. Là..., avec cette douloureuse anxiété naturelle à des hommes libres, nous avons essayé dy compter le nombre de nos frères lombes sous le fer ennemi!... Ah! citoyens, que de défenseurs de moins!... Nous vous laissons livrés à ces dernières réflexions !...
Pour nous, frères et amis, quelque chose qu'il arrive, serions-nous même abandonnés d'une partie «le nos frères, sentinelles vigilantes du peuple, sans cesse à notre poste, sans cesse sur les pas des intrigants et des conspirateurs, plus leurs projets seront actifs, plus nous redoublerons de vigilance, plus nous ferons d'efforts pour les déjouer et démasquer ceux qui oseraient encore tenter de trahir la cause populaire. Nous le jurons, nous ne prendrons de repos que lorsque tous les traîtres auront éprouvé le même sort que ceux qui les ont précédés. Unité de la République, liberté, égalité, ou la mort, telle est notre devise actuelle.