‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 4)Chapitre 10 sur 187 · Tome VI · texte numérisé non relu

Tome VI

50 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [5 avril 1794]

Fabre d'Eglantine jouait une comédie auprès des Comités. Le métier de cet habile fourbe était de faire de petites dénonciations contre de petits conspirateurs, avec lesquels il s'entendait, mais qu'il dénonçait pour faire ignorer ses sentiments. Il trouvait ensuite par ses fourberies le moyen d'embrouiller les faits de manière que la dénonciation était nulle. Je suis fâché qu'un homme probe comme Dufourny ait été le second d'un pareil intrigant.

Le jour où je dénonçai ici Fabre d'Eglantine, où je traçai ici l'esquisse de ^on caractère odieux, Dufourny ne put pas s'empêcher de dire que j'avais été engagé par quelque intrigant à faire cette dénonciation ; cependant il était reconnu dès lors que Fabre d'Eglantine était un fripon. Le même esprit qui portait Dufourny à repousser les premiers traits de lumière jetés sur Fabre d'Eglantine lui dicta la conduite qu'il a tenue quand cet intrigant a été conduit au Tribunal ; je ne dirai pas que ce fut ce même esprit qui engagea Dufourny à mendier la faculté de déposer dans cette affaire ; je ne dirai pas que c'était cet esprit qui le rendait si assidu aux séances du Tribunal, et qui provoquait- de sa part des mouvements en faveur des prévenus ; je ne rappellerai pas qu'au Club électoral il dirigea des calomnies obliques contre les Jacobins et contre la Convention elle-même. Croit-il nous donner le change en disant que la Convention ne veut pas que ceux qu'elle envoie au Tribunal ne puissent pas se faire reconnaître innocents ? N'est-ce pas assez d'avoir dit au milieu du peuple, en parlant des prévenus : « Il faut des preuves? » C'est-àdire que c'est sans preuves que la Convention envoie des hommes au Tribunal révolutionnaire !

Dufourny interrompt par quelques paroles. . .

Robespierre. — Rappelle-toi que Chabot, que Ronsin furent impudents comme toi, et que l'impudence est le caractère hideux que l'on voit imprimé sur le front du crime.

<( Et le calme ! » répond Dufourny.

Le calme, continue Robespierre, n'est pas dans ton âme. Je prendrai toutes tes paroles pour te dévoiler aux yeux du peuple ; je lui ferai voir que chacune d'elle est dite à contresens, et que par conséquent elles ne peuvent pas venir d'une àme pure. Le calme ! les conjurés ne font que l'invoquer ; ils voudraient jeter dans nos cœurs un calme et un assoupissement profonds, mais ils n'obtiendront pas ce calme qu'ils désirent ; ils ne parviendront pas non plus à troubler la paix de nos âmes. Quoi ! tandis que le peuple demande justice de ses ennemis et de ses assassins, quand les représentants ont la consolation de le sauver du péril, un homme ose prendre leur défense !

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Quand les crimes des conspirateurs sont écrits avec le sang du peuple ; quand la Belgique, encore fumante de carnage, atteste la trahison ; quand les cœurs indignés sont convaincus de tant de scélératesses, dont les stupides seuls peuvent douter, un homme ose demander où sont les preuves 1 C'est-à-dire que les républicains ne savent pas rendre justice, que la Convention et le Tribunal révolutionnaire égorgent des innocents ! Tu crois nous donner le change par un lieu commun, perfide ! Tu oses nous observer que la Convention n'accuse pas pour interdire à Taccusé la faculté de se justifier. Tous les ennemis de la liberté ont fait ces observations ; je crois que tout le monde est convaincu de tes intentions en les faisant. Tu as été l'ami de Fabre d'Eglantine ; tu t'es agité pour le sauver, pour égarer les citoyens qui devaient le juger, pour diviser l'opinion publique sur le compte de cet intrigant. Tu as fait souvent des motions malignes ; tu as brigué toutes les places, et il était impossible de t'en arracher aucune ; et quand celle de président te fut enlevée, lu te déclaras l'ennemi des Comités. Tu as cru imposer en te donnant un air d'opiniâtreté ; tu as défendu ton opinion avec indécence, et tu croyais être assez excusé par cette même opiniâtreté. Tu l'es supposé une maladie, afin d'excuser tes démarches nocturnes. Fabre d'Eglantine et Danton faisaient de même ; tous deux ils croyaient nous fermer les yeux en parlant de leur mauvais tempérament. 11 n'est pas un homme malintentionné qui ne se soit prêté quelque défaut physique ou moral pour servir d'excuse contre ses torts ; voilà ton portrait.

Quelle est cette correspondance dont tu as fait part à la Société? Qu'on se rappelle que tu voulais lui faire adopter une opinion contre-révolutionnaire, une opinion qui tendait à exclure du sein de la Société les fonctionnaires publics et membres des Sociétés affiliées. Il était évident que, les Sociétés étant isolées, elles devenaient impuissantes, et que celle-ci était paralysée. Il n'y avait plus alors de barrière contre le fédéralisme. Il résultait aussi de cette opinion que les fonctionnaires publics perdaient le droit le plus cher aux citoyens, celui de contribuer de leurs lumières au salut de la patrie, et qu'un patriote délicat n'aurait jamais voulu recevoir une fonction publique pour ne pas perdre le droit de citoyen ; voilà tes principes. Autant tu fus indulgent envers les ennemis de la liberté, autant tu fus actif à calomnier ses amis.

La journée du 31 mai a sans contredit sauvé la patrie ; c'est pour cela que Danton voulut se venger d'Hanriot, qui avait écarté les dangers qui environnaient la Convention ; c'est pour cela que

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Danton, Hérault de Sécbelles, Delacroix voulurent le faire arrêter, afin de faire tourner l'insurrection contre le peuple. Toi, tu as fait la môme chose. A la réunion du 10 août, époque critique à laquelle nous éti(jns environnés d'ennemis, il était question de rallier tous les départements autour de la Convention. Le commandant de Paris donnait alors des repas fraternels à nos frères qui étaient venus, de toutes les parties de la République, pour resserrer les liens d'amitié qui unissent les bons Français ; dans la maison qui avait été donnée à Ifanriot pour fairç ce repas il se trouva quelques bouteilles de vin appartenant à des émigrés, et les fédérés en burent. Dufourny voulut flétrir cette époque de la Révolution et faire de cette action un chef d'accusation contre le commandant, afin de faire dire aux aristocrates qu'Hanriot était un voleur. Au 31 mai, Dufourny s'était introduit dans le Comité d'insurrection; quand il vit que le mouvement populaire réussissait, il se retira du Comité et cbercha les moyens de le rendre impuissant. Dufourny a été le colporteur et l'avocat des calomnies de nos ennemis ; on l'a vu assiéger le Tribunal révolutionnaire et demander à être entendu, afin de donner à la conjuration une tournure favorable. Je demande que la Société prenne une mesure à l'égard de cet individu. [De nombreux applaudissements se font entendre.)

Un membre fait la motion de chasser Dufourny et de le traduire au Comité de sûreté générale. Cette proposition est adoptée.

Séance levée à dix heures.

PRÉSIDENCE DE LEGENDRE

Après la lecture de la correspondance, Legendre prend la parole pour une motion d'ordre.

« Rien de plus intéressant, dit-il, que de déjouer toutes les conspirations tramées contre la liberté. Un fait important a été annoncé aujourd'hui à la Convention ; l'accusateur public près le Tribunal révolutionnaire a écrit qu'il avait reçu la déposition d'un citoyen détenu au Luxembourg •. Cette déclaration porte que Simond et

1. Voir Moniteur, t. XX, p. 160. Cette lettre décida rAssemblée à mettre en accusation Simond, détenu depuis plus de deux semaines.

Arlhiir Dillon faisaient jouer des manœuvres pour exciter les prisonniers à la révolte ; elle aurait éclaté clans la nuit, si celui à qui le projet avait été communiqué n'avait pas dissuadé les conjurés en leur représentant qu'une insurrection était périlleuse pendant la nuit.

« Citoyens, il y a dans Paris des gens fugitifs, qui ont quitté leurs communes pour n'y être pas arrêtés. Lorsque les représentants du peuple ont été envoyés dans les départements, tous les malveillants, les patriotes déguisés, les fédéralistes et tous les hommes pervers qui s'étaient maintenus dans les emplois malgré leur mauvaise conduite, s'attendaient à être destitués par eux et ensuite à être arrêtés. Dans cette persuasion, ils se donnaient eux-mêmes des passeports, et, quand le représentant donnait ordre de les arrêter, ils étaient déjà partis avec leurs passeports. Je vous citerai un ci-devant maire de Neufchàtel, destitué par moi, et qui s'est réfugié à Paris avec un passeport en régie, qui a même été visé par la Commune de Paris. Ce sont ces étrangers qui viennent grossir le nombre des malveillants qui sont à Paris; ce sont eux qui les secondent dans leurs abominables projets. Avant-hier, j'ai reçu une lettre anonyme écrite avec la plus grande perfidie ; elle me flattait sur mon caractère, sur mon énergie; elle me déclarait le sauveur de la liberté; mais, pour mériter ce titre qu'elle me donnait, il fallait que j'exécutasse ce qu'elle me disait : il fallait renouveler à la Convention la motion que j'y avais déjà faite ; il fallait m'entendre avec quelques-uns de mes collègues qui m'étaient désignés, dans l'intention de les rendre suspects; il fallait demander que les Comités fussent présents, et, si je ne réussissais pas, brûler la cervelle à des membres qui n'étaient pas nommés, mais qui étaient si bien désignés qu'on reconnaissait Robespierre et Saint-Just. On me faisait entendre qu'il y avait un parti qui viendrait à mon secours dés que le coup de pistolet serait lâché. J'ai reçu une lettre pareille d'Orléans ; mon collègue Bourdon (de l'Oise) en a reçu une aussi. J'ai porté la mienne au Comité de salut public. Je dis tout cela publiquement, afin que les conspirateurs sachent qu'ils ne pourront jamais me corrompre. 11 est possible que je me sois trompé en politique, mais en probité l'homme de bien ne se trompe jamais; il sera toujours impossible de me faire tremper dans l'odieux complot de détruire la Convention et les Comités. J'engage les bons citoyens à surveiller les étrangers qui sont à Paris et qui trompent notre bonne foi ^ je les invite à prendre des renseignements sur ces individus qui viennent auprès du Comité de sûreté générale dénoncer les représentants. S'il en est qui ne se soient pas bien conduits dans

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les départements, il est nécessaire que Ton reçoive les plaintes portées contre eux, mais il faut s'assurer de la légitimité des dénonciations. Je finis en déclarant que je n'ai qu'une ambition, celle de sortir de la Convention aussi pur que j'y suis entré '. »

Deux membres passent au scrutin épuratoire, et sont admis.

Bérard instruit la Société que quelques citoyens lui ont inspiré des doutes sur le civisme et les principes du nommé Fion, membre de la Société, et qui a servi en qualité d'officier dans la Belgique. 11 demande ([u'il passe au scrutin épuratoire, afin qu'il réponde aux inculpations qui lui seront faites.

Fion monte à la tribune, et fait part à la Société qu'il a été la victime de Dumouriez, et que, dernièrement encore, il a été la victime d'une intrigue qui l'a fait mettre en arrestation, par les ordres du Comité révolutionnaire de la section de Guillaume-Tell. Il dénonce son dénonciateur comme un homme qui s'est montré contrerévolutionnaire dans son pays. — Plusieurs citoyens parlent sur cet objet. — Boulanger, dont Bréard avait parlé d'une manière incidente, parle en faveur de Fion. — D'autres parlent à son désavantage, — Lequinio demande que le tout soit renvoyé à un Comité.

Robespierre. — Ce n'est pas perdre son temps que de démasquer un traître ou de découvrir un calomniateur. Il paraît assez évident que cette dénonciation tient à une grande intrigue, qu'il importe de connaître. Quand le Comité de salut public fut instruit de toutes les cruautés qui avaient été commises dans le pays de Liège, il porta ses regards sur les Belges réfugiés en France. Il apprit qu'un parent du malheureux Chappuis, écartelé par les ordres de la tyrannie, était indignement persécuté. Ce malheureux, qui avait été renfermé dans son pays pendant vingt ans, était en prison jusque sur le sol de la Kberté, La dénonciation portée contre lui fut examinée ; elle se trouva fausse, et le dénoncé fut rendu à la liberté, et envoyé à l'armée du Nord pour y combattre la tyrannie. Un autre Liégeois était dans les prisons de Paris; nous prîmes des informations sur sa conduite, et il fut mis en liberté : c'était le général Fion. Voilà quelques renseignements sur le citoyen qui est attaqué aujourd'hui ; s'il y en a d'autreS; il convenait à ceux qui en avaient connaissance de les porter au Comité de salut public. Cependant il est encore temps de

1. Le lendemain, Legendre fit une déclaration du même genre à la Convention et demanda que sa conduite ffit examinée par le Comité de sûreté générale. Sur la proposition de Merlin (de Thionville), TAssemblée passa à Tordre du jour. Moniteur, t. XX, p. 173.

les faire connaître, même dans le sein de la Société. Je demande que Ton examine et celui qui dénonce et celui qui est dénoncé.

Robespierre proleste qu'il ne connaît ni l'un ni l'autre, mais que les renseignements qu'il a sont à l'avantage du dénoncé. Il s'appuie surtout sur le témoignage favorable rendu par le citoyen Boulanger, reconnu pour bon patriote, malgré les calomnies lancées contre lui. Quant au dénonciateur, il déclare que les apparences sont contre lui ; il lui reproche d'avoir dénoncé ici Boulanger le lendemain de la conspiration d'Hébert, et de reconnaître aujourd'hui la probité et le civisme de Boulanger. Il se plaint de ce que le dénonciateur, qui paraît avoir assez de facilité pour la parole, ne parle pas dans les circonstances difficiles et ne fait entendre sa voix que pour faire une dénonciation. Il déclare que cette conduite ressemble beaucoup à une intrigue.

La discussion continue.

Fion annonce qu'il s"est toujours montré patriote, et qu'il a ruiné sa fortune en soutenant quatre-vingt-deux procès contre les tyrans de l'Empire germanique ; il entre dans quelques détails sur les persécutions qu'il a éprouvées.

Plusieurs faits sont allégués pour et contre Fion ; il est accusé d'avoir consenti à la réunion de plusieurs aristocrates à la Société populaire des Liégeois ; d'avoir fréquenté des hommes qui, dans le pays de Liège, persiflaient les Jacobins et les meilleurs patriotes.

Robespierre^ après avoir reconnu que le citoyen qui a dénoncé Fion n'est pas le même qui avait dénoncé Boulanger à la tribune, déclare que, l'inculpation faite contre Fion étant très grave, il est nécessaire de renvoyer le tout aux Comités de sûreté générale et de salut public. — Adopté.

[Une députation de la Société populaire d' Égalité-sur-Marne ^ vient féliciter les Jacobins d'avoir dénoncé la dernière conspiration. — Le président répond que « chaque conspiration nouvelle fournira à la République une occasion de triomphe », et que « les Jacobins sont partout où se trouvent les vrais amis de la patrie. Ils sont surtout dans les Sociétés qui ont uni leurs efforts à ceux de la Société populaire de Paris et dont tous les membres sont, comme nous, décidés à vivre libres et à mourir *. »]

Séance levée à dix heures.

1. C'était le nom révolutionnaire de la ville de Château-Thierry.

2. Cette partie entre crochets est donnée d'après le Journal de la Montagne.

s 6 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [8 avril 1794]

PRÉSIDENCE DE VEAU

[Lne lettre de Strasbourg annonce que l'armée de la Moselle vient de reml)orter un avantage dans le pays de Deux-Ponts. Elle fait l'éloge du patriotisme du général Dièche, qui commande à Strasbourg. Elle se termine en « annonçant que Dieu qui protège les hommes libres, parce qu'ils sont nécessairement vertueux », va donner une bonne récolte aux républicains. — La Société populaire de Nevers fait passer le récit du couronnement de la citoyenne David, récompensée pour avoir sauvé un enfant de cinq ans. — La Société d'Autun écrit pour faire remarquer qu'une foule de muscadins s'engagent dans la cavalerie et les trou])es légères. Cette lettre est renvoyée au Comité de salut public. — La Société de Tours demande des commissaires l)Our accompagner au Comité de sûreté générale l'homme qui l'a dénoncée comme contre -révolutionnaire. Florent et Duboscq ont été nommés hier à cet effet. — Un membre élève des doutes sur le civisme de Bellevillc, admis au scrutin épuratoire et qui va partir j)Our une mission imj)orlante. On j)asse à l'ordre du jour, parce qu'on reconnaît que la dénonciation est fondée sur une erreur de nom.

Le citoyen Brie, réfugié liégeois, se plaint que Duperet, qui avait dénoncé à la tribune des Jacobins les intrigants qui s'étaient glissés dans la Société liégeoise, ait été menacé par plusieurs de ces individus. L'orateur raconte que lui-même, après avoir pris la parole la veille, dans la discussion au sujet de Fion, sortit de la séance avec Boulanger et lui dit que Fion ne ])ourrait se disculper. Entendant ces mots, Fion se précipita sur Brie et le jeta par terre d'un coup violent porté à la tempe gauche. Fion et Brie furent conduits au Comité de sûreté générale, qui ne put les entendre. Brie termine en demandant que la Société protège ceux qui parlent à sa tribune. Cette déclaration excite une discussion très vive.

Différents membres proposent i)lusieurs mesures à prendre : les uns veulent le renvoi au Comité des défenseurs officieux, les autres proposent le renvoi au Comité de sûreté générale. Dumas pense que la dénonciation ne doit ])as être considérée comme une rixe personnelle, mais comme une injure faite à la liberté, dont chacun doit jouir, d'énoncer son opinion à la tribune. Il déclare que Fion a attaqué le principal droit des citoyens, et dont l'exercice a fondé et maintient la liberté. 11 demande que deux commissaires soient nommés pour dénoncer le fait au Comité de sûreté générale, comme contraire à la liberté des opinions et attentatoire à la liberté i)ublique. — Renaudin demande la radiation de Fion. — Après quelques débats, ces deux dernières propositions sont adoptées. La Société arrête en outre, sur la motion de Renaudin, que son Comité de ])réscntation examinera les principes et la conduite de tous les Liégeois qui veulent être admis dans la Société des Jacobins.

On demande que Dumas fasse pari de ses réflexions sur la dernière conspiration. — Dumas monte à la tribune et annonce que son travail ne pourra être prêt que primidi ])rochain. Il dit que Tinstruclion des procès laits aux contre -révolutionnaires de Lyon a révélé que tous leurs complices n'étaient pas punis. II fait à ce propos la déclarati()n suivante :]

<( Vous vous rappelez, citoyens, que des hommes envoyés de Commune-Affranchie sont venus dire à la Convention que les habitants de cette commune périssaient par milliers. Le but de ces hommes était d'exciter la sensibilité de la Convention ; mais ils ne savaient pas que sa sensibilité est réservée pour les patriotes. Aujourd'hui la situation de Lyon est inquiétante; il y a encore des coupables; les derniers événements sont sans doute une émanation des trahisons nouvelles et des complots qui ont été découverts. Il est une vérité constante et reconnue, qu'un contre-révolutionnaire le sera toujours. Le seul moyen de faire naître la pai.x dans le sein de la République est de frapper tous les contre-révolutionnaires, de manière qu'ils ne puissent plus rien entreprendre contre la liberté. 11 faut écarter de nous ces idées d'humanité et de sensibilité; il ne faut laisser aux conspirateurs aucun espoir d'impunité. Les complots nouveaux se trament parce que les punitions ne sont pas assez promptes et assez rigoureuses. Dans différents pays, les patriotes sont incarcérés parce que les aristocrates sont en liberté. Il est instant de surveiller ceux qui parlent d'humanité et d'amnistie pour les coupables, et qui ne parlent jamais d'humanité en faveur des patriotes; c'est une conjuration nouvelle à réprimer, et sans doute la Société s'est trop bien prononcée pour qu'il ne soit pas suffisant de rappeler ces faits à son attention. »

Fouché fait un rapport sur Commune-Affranchie, où il a été envoyé en commission. Après avoir rappelé les calomnies qui furent répandues contre les représentants envoyés d'abord dans cette commune, il prouve par beaucoup d'observations la nécessité des mesures qu'ils avaient prises et des punitions qu'ils avaient exercées ; il prouve que le sang du crime féconde le sol de la liberté et affermit sa puissance sur des bases inébranlables. Il développe aussi par beaucoup de réflexions les mesures qu'il a été obligé de prendre dans les derniers moments.

Un citoyen demande la parole pour parler contre Fouché.

Robespierre, après avoir déclaré que le rapport de Fouché est incomplet, rend hommage au patriotisme de ce représentant et du citoyen qui se présente pour parler contre lui ; il présente quelques observations sur ce qui s'est passé à Commune-Affranchie, et an-

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nonce que les patriotes, les amis de Clialier et les compagnons de ses souffrances, ont été trop modestes envers des intrigants qui se sont mis à leur place et qui se sont introduits parmi les patriotes «nvoyés de Paris. Il proteste que, sans les intrigants, les vrais patriotes auraient déjà plongé toute la conspiration dans le néant. Il reconnaît qu'ils ont des plaintes légitimes à faire, mais il assure que le Comité de salut public, qui en a connaissance, a pris toutes les mesures nécessaires pour fonder la liberté dans ces malheureuses contrées. En conséquence, il invite le patriote qui veut parler à écarter toute espèce d'aigreur, à développer les faits et à donner les connaissances qu'il croira utiles.

« Je reconnais, dit ce citoyen, la validité des principes de Robespierre ; vous connaîtrez par la suite. tous les faits ; la vérité percera à travers tous les nuages ; je me retire. » {Applaudi.)

La section de Bondi présente deux cavaliers jacobins qu'elle a armés et équipés ; le Président leur donne le baiser fraternel et leur adresse une allocution.

Séance levée à dix heures.

PRÉSIDENCE DE VEAU

\Dumas fait lecture de son rapport sur les consj)irations nouvellement découvertes.]

Ce discours est suivi des plus vifs applaudissements. La Société en vote à l'unanimité l'impression et la distribution aux tribunes et aux Sociétés affiliées ^

Le Président invite ceux qui ont à parler sur Tordre du jour à monter à la tribune.

CoLLOT d'IIerbois. — Nous avons mis la justice, la probité et

1. Rapport fait à la Société des Amis de la Liberté et de l'Éf/alilé, séante aux Jacobins, sur les conspirations d'Hébert, Ronsin, Vincent et leurs complices ; de Fahre d'Ér/lanfine, Chabot, Delaunay (d'Anrjers), Basire, Danton, Delacroix, Hérault de Séclielles, Camille Desmoulins, Philippeau.r, Westermann et leurs complices, par Dlaias, président du Tribunal révolutionnaire, l'un des membres de la Société. Imprimerie des sans-culottes, s. d., in-S" de H p. — Bibl. nat., Lb 40/783.

toutes les vertus à l'ordre du jour ; voilà pourquoi les conspirateurs n'eurent jamais plus de besoin de réunir leurs forces et les moyens perfides qu'ils emploient pour perdre la République et tous ceux qui sont résolus de périr avec elle. Il ne faut pas être bien attentif pour s'apercevoir des mouvements publics et particuliers que les traîtres cherchent à exciter, et pour voir que ces hordes impures, jetées parmi nous pour nous détruire les uns par les autres, se renouvellent et renaissent. Il ne faut pas avoir l'œil bien exercé aux observations pour remarquer que la vigilance universelle et particulière n'est pas ce qu'elle devrait être.

Les tyrans ont perdu toutes leurs forces ; leurs armées sont dans l'inaction, leurs soldats sont frappés de terreur et de paralysie. Ils savent que ces soldats disparaîtront comme une ombre devant les soldats de la liberté ; leurs armées sont immobiles dans l'attente des divisions intérieures dont ils espèrent nous déchirer. Déjà quelques despotes cherchent à se retirer de la coalition, dans l'impatience que leur cause votre énergie.

Tous les germes de conspirations ne sont pas encore arrachés ; chaque jour il se trouve quelqu'un qui veut les faire édore de nouveau et leur donner une consistance que bientôt vous leur faites perdre. C'est par des crimes que l'on cherche à vaincre votre fermeté, fondée sur la justice ; le premier moyen dont se servent les conspirateurs est de fatiguer le peuple sur l'objet des subsistances; c'est d'en parler sans cesse, et même de le calomnier à cet égard. Pour donner à ce complot toute la force nécessaire, il faut en parler toujours ; autrement il deviendrait inutile. Ceux qui ont conspiré n'avaient pas inutilement calculé sur la famine ; ils avaient fait cacher les subsistances que l'on conduisait à Paris. Nous avons couru aux extrémités de la République pour chercher ce qui était près de nous, et ce qui est maintenant près de nous et à notre portée, on veut encore léloigner pour amener plus rapidement la famine. Depuis quelques jours le peuple a éprouvé des agitations singulières : dans les communes voisines, on a proclamé une défense formelle d'apporter des vivres à Paris ; dans d'autres on n'a fait que l'insinuer ; mais nous avons des ressources pour tromper les projets et les trames de nos ennemis. Les décrets de la Convention ont pourvu à ce que l'accusateur public pût faire toutes les recherches nécessaires ; nous avons vu d'ailleurs les communes en masse venir manifester leurs vœux d'une manière très vigoureuse ; ces citoyens, qui ont été obligés d'attendre pour vous apporter les denrées, seront d'autant plus impatients qu'ils auront été forcés de retarder. Nous avons eu

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aujourd'imi la satisfaction de voir de vertueux habitants rie la campagne, qui avaient promis d'apporter des denrées dans difïerenles sections de Paris, venir avec un air désespéré prier les cito\'ens de Paris d'attendre quelques moments ; nous leur avons entendu dire : « On nous a empêchés de vous rien apporter, mais bientôt vos frères et vos amis connaîtront les traîtres qui sont la cause de ce retard; nous vous promettons d'apporter le double la décade prochaine. » Voilà ce qui s'est passé dans plusieurs sections ; voilà les actions et les paroles généreuses de nos frères des campagnes. Eh bien, nous aurons autant de patience que nos frères nous témoignent d'impatience.

Ne cessons pas de veiller et de déjouer les traîtres avec notre calme ordinaire et avec une sévérité inflexible ; n'écoutons pas sans une extrême défiance ceux qui veulent insinuer des agitations contraires à la liberté. Lorsqu'il se trouve dans un groupe un homme perlide, qui cherche à répandre de mauvais principes, que chaque citoyen le suive. Sans doute de pareils hommes sont payés par Pitt pour semer parmi nous la division et la discorde; sans doute ils sont les vils instruments de la tyrannie. Ils voudraient faire naître des mouvements au désavantage de la liberté ; mais il n'y aura de mouvements que contre eux: il n'y aura de mouvements que pour faire reculer rapidement les armées du despotisme.

Le peuple s'est déjà monti'é ardent dans l'exercice des vertus et de la patience; attendons patiemment la punition des traîtres ; le bras est levé, il n'y a plus qu'à frapper; comme nos frères vainqueurs sur les frontières, nous avons tous les armes en joue, nous ferons feu tous ù la fois. Les armées extermineront les soldats de la tyrannie, et nous ferons touiber les traîtres sous la massue du peuple. Ce n'est pas en vain que la Convention a rempli l'immensité de ses devoirs et de ses fonctions ; ce n'est pas en vain qu'elle a fait disparaître les formes impures de l'ancien ministère, et qu'elle a créé à sa place des commissions qui vont s^occuper sans relâche de l'affermissement de la République ; les patriotes n'ont plus qu'un moment à attendre pour jouir des bienfaits de la liberté. Les conspirateurs ne pourront pas dire que la bienfaisance de la liberté est stérile et que celle de nos ennemis est seule fructueuse. Notre cause, défendue par la justice, sera bientôt triomphante; la nature promet aux républicains une abondance double cette année ; les feuilles , qui commencent à pousser, disent aux tyrans que leur dernière heure est venue; c'est au moment où nous voyons les arbres reverdir que les tyrans pâlissent, parce qu'ils vont se précipiter dans le tombeau.

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Je vous le répète, citoyens, surveillbns au dedans pendant que nos guerriers combattent au dehors ; que les fonctionnaires chargés de la surveillance publique redoublent de soins et de zèle; qu'ils se pénètrent bien de cette idée qu'il n'j' a peut-être pas une rue, pas un carrefour où il ne se trouve un traître qui médite sa dernière ressource ; que cette dernière ressource soit pour lui la mort, et la mort la plus prompte, si tous ces monstres osent encore tenter d'exécuter leurs complots. Nous pourrons dire alors : « Toutes les conspirations >unt anéanties, les conspirateurs sont à leur dernier soupir. » Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics veulent obtenir une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y songer ; le Tribunal révolutionnaire y a déjà une place marquée. Que ceux qui remplacent des fonctionnaires infidèles se disent à eux-mêmes : « Je suis appelé à remplir une grande tâche ; mais il faut que je passe les jours et les nuits à travailler au salut du peuple ; que tous les hommes déguisés, soudoyés pour exciter des troubles, soient pris dans le même fdet dès le moment où ils tenteront de mettre leurs projets à exécution ; qu'ils soient amenés sous le glaive de la loi. » Laissons respirer en paix les consciences pures, et mettons un vautour éternel dans la conscience des méchants. Que les Comités révolutionnaires qui sont dignes de ce nom fassent leur devoir ; il n'en est pas un seul qui ne renferme d'excellents patriotes, qui ont gardé tout le feu des principes ; qu'ils remontent, ces Comités, à leur véritable institution; qu'ils rejettent toutes les sollicitations dangereuses et qui tendent à la ruine de la liberté ; que les assemblées de sections s'occupent exclusivement de l'intérêt et du bonheur public ; que l'étendard du salut du peuple soit au milieu d'elles, lorsqu'elles se rassemblent.

Collot dénonce ensuite les Sociétés sectionnaires, dans lesquelles s'introduisent des hommes audacieux, qui n'oseraient pas paraître à la tribune des assemblées de section ; il invite les citoyens qui fréquentent les Jacobins à être assidus aux sections, afin d'y soutenir l'esprit public, d'y rendre compte des principes qui auront été développés à la Société ; il rappelle que la seule raison qui a engagé les Jacobins à ne pas tenir séance les jours destinés aux assemblées de sections, c'est afin de donner aux citoyens qui assistent aux séances la faculté de porter à celles des sections le feu et les lumières qu'ils auront puisés aux Jacobins. (Ce discours a élé souvent intem^ompu pai^ les plus vifs applaudissements.)

Legendre. — J'ai retenu un grand principe de Marat, qui était qu'on ferait évanouir un grand complot en le divulguant. C'est ce

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principe qui me dirige aujourd'liui, et qui m'engage à monter à cette tribune. Il est donc vrai que les amis de la liberté sont en butte à toutes les factions ; il est donc des conspirateurs mobiles qui voudraient faire d'un innocent un séide de tragédie. Je vous ai déjà parlé des lettres anonymes qui m'étaient adressées ; les écrivailleurs ne cessent de s'acharner sur ma personne. Je prends la parole pour faire connaître au peuple, qui m'a toujours entendu parler avec bonne foi,, qu'il est bien démontré à mes yeux que la conspiration dont les chefs ont cessé d'être existe réellement et que j'étais le jouet de ces traîtres. J'en ai trouvé la preuve dans différentes pièces qui sont déposées au Comité de salut public, et surtout dans la conduite criminelle de ceux qui veulent diriger contre les patriotes le poignard homicide par les mains d'un homme probe dont ils connaissent l'énergie. J'en trouve aussi la preuve dans la manière d'agir des conjurés en présence de la justice nationale. Je n'ai pas l'air d'un conspirateur et d'un assassin. S'il arrivait qu'étant traduit devant un tribunal, mes juges me condamnassent à la mort par une erreur, j'aimerais mieux mourir victime que de m'ériger en assassin. Nous sommes bien loin d'être arrivés à cette extrémité ; le gouvernement et le Tribunal révolutionnaires n'ont pas encore fait de victimes.

J'étais, avant la découverte du complot, l'intime ami de Danton ; j'aurais répondu de ses principes et de sa conduite sur ma tête; mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuadé qu'il voulait plonger le peuple dans une erreur profonde ; peut-être y serais-je tombé moi-même sans aucune défiance. Quant à Delacroix, je ne l'ai connu que dans sa mission ; il m'a paru l'avoir bien remplie, mais c'est parce qu'il avait besoin d'effacer ses fautes passées. Je déclare aux écrivailleurs qui voudraient me porter à poignarder Robespierre, et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis né dans le sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai plutôt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'écriront pas une seule lettre que je ne la porte au Comité de salut public. Je ne redoute pas leurs poignards ; le crime seul est ce qui m'effraie : si jamais je dois devenir assassin, ce ne sera qu'envers un de ces écrivailleurs, s'il s'en présentait un, dans le cas où je ne pourrais pas le livrer à la justice.

Après quelques observations, Legendre combat le reproche calomnieux qui lui est fait d'avoir acheté un bien qui lui coûtait 1 million 200,000 livres. Il termine en protestant qu'il est résolu à mourir aussi pur qu'il a vécu.

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Une députation des artistes musiciens de la garde nationale parisienne, ayant à sa tète le citoyen Gossec, fait hommage du prospectus d'un ouvrage périodique qui contiendra les chants et les hymnes patriotiques destinés aux fêtes nationales. — Gossec, en présentant la première livraison de cet ouvrage, annonce que le Comité de salut public y a souscrit pour les 550 districts de la République»

Dumas fait part des tourments que les fédéralistes du département (lu Jura font éprouver aux patriotes les plus purs. Il déclare que quelques citoyens vertueux, venus à Paris pour réclamer justice, n'ont pas trouvé un soulagement plus doux que de venir dans le sein des Jacobins présenter le tableau de leurs maux. Il annonce que huit des plus chauds patriotes viennent d'être incarcérés ; les aristocrates ont exercé contre eux la plus atroce des vengeances, sous le prétexte de punir les Hébertistes. Les fers ordinaires n'ont pas été trouvés assez pesants ; on en a fabriqué de dix-huit livres pesant ; il en offre un échantillon à la Société. Après quelques réflexions, il demande que la discussion sur de semblables horreurs soit mi?e à l'ordre du jour, afin que les fédéralistes sachent qu'ils seront poursuivis dans toutes les parties de la République, sous quelques dehors qu'ils se présentent.

Séance levée à dix heures.

PRÉSIDENCE DE VEAU

GoLLOT d'Herbois. — Je demande la parole pour vous présenter une motion d'ordre ; je vais faire en sorte qu'elle ne soit pas inutile pour la chose publique. Je me suis peu inquiété de la manière dont les journaux rendaient compte de mes opinions; mais aujourd'hui je crois que je ne suis pas le seul intéressé dans le compte qui a été rendu de l'opinion que j'ai prononcée dans la séance dernière, et que la Société y est intéressée elle-même. Il est un journal * qui rend

1. Ce journal n'est ni le Journal de la Montagne, ni le Moniteur, ni la Feuille de la République, ni le Républicain français, ni le Mercure universel, lesquels sont les principaux journaux qui nous ont transmis le compte rendu des délibérations des Jacobins pour l'époque à laquelle noua sommes arrivés. Ces cinq

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assez exaclemenl vos séances, et dans lequel les erreurs sont préjudiciables, parce qu'il paraît des premiers. Voici comme il parle de la dernière séance :

Collot d'Ilerbols prend la. parole : « Cet ordre du jour, quelque pénible quil soit^ ne devrait jamais cire abandonné . Nous avons mia ta justice, la probité et toutes les vertus à V ordre du jour, etc. »

Je ne conçois pas comment il se trouve un citoyen qui puisse soigner si peu sa plume pour donner une rédaction aussi inexacte. Comment! j'aurais dit à celte tribune que l'ordre du jour était pénible, lorsqu'il s'agit de la probité et de la justice ? Il y a dans cette phrase beaucoup à recueillir pour la malveillance. Je ne puis pas être indifl'érent sur une tournure pareille à celle-là ; je n'ai jamais pu dire qu'il était pénible pour nous de nous occuper de la justice et de la probité, et, quoique je ne mette pas assez d'importance à mon opinion pour exiger qu'elle soit rapportée textuellement, je ne puis souffrir tranquillement que l'on me fasse tenir un langage insidieux. Si j'ai dit qu'il était pénible de se trouver dans le repaire des conspirations, de développer les turpitudes des traîtres et des factieux, je n'ai jamais pu parler de Tordre du jour dont il est parlé dans ce journal. Sans doute il est pénible pour un homme de bien de se trouver face à face avec le parti de l'étranger, de respirer le méphitisme et la corruption que les conspirateurs exhalent; mais il n'y a pas un homme de bien qui n'entreprenne des travaux qui le tourmentent et qui lui coûtent ; et si jamais un travail fut pénible pour lui, c'est de s'occuper des trahisons et de descendre jusque dans la conscience des traîtres. Cela est si pénible que l'on oublie une grande partie de ce qu'on avait à dire ; on ne peut jamais calculer les combinaisons de la scélératesse. Quel est celui qui peut présenter de pareils détails sans passer sous silence quelque chose d'important? On a oublié de nous parler de la honte éternelle dans laquelle Pitt cherche à plonger la nation anglaise, et de Tavilissement dans lequel il a jeté la représentation d'Angleterre.

journaux font commencer le discours de Collot dTIerbois à la même phrase : « Nous avons mis la justice, etc.. » Le texte du Journal de la Monlacjne a été suivi ou résumé par les quatre autres journaux. Nous supposons, sans avoir pu le vérifier, que le journal dont Collot d'IIertois se plaint est le Conservateur, publié depuis le 1°"" germinal par J.-Ch. Laveaux, jadis rédacteur du Journal de la Monlarpie, et qui eut une durée très courte. La Bibliothèque nationale n'en possède que trois numéros, ceux des 2, 3 et 10 germinal, réunis sous la cote Le 2/820. On y trouve des comptes rendus des séances des Jacobins différents de ceux que donnent les autres journaux. On se rappelle que Laveaux avait dû quitter la direction du Journal de la Montagne, jiarce que la Société des Jacobins n'était pas satisfaite de ses comptes rendus et de ses articles.

C'est ici que vous pouvez vous convaincre de la supériorité de notre représentation sur la représentation anglaise, dans le sein de laquelle on a osé proposer d'exempter des impôts celui qui inventerait un moulin pour fabriquer le papier avec lequel on fait les faux assignats. Et c'est là une représentation nationale ! Et Pitt est membre de cette représentation ! Ne mérite-t-il pas d'être compté parmi les plus vils esclaves ? Peut-il y avoir une nation qui soit arrivée à un tel degré d'avilissement et d'opprobre qu'elle mette en question si l'on doit récompenser les faux monnayeurs ? Ces hommes ne seraient pas soufferts dans des souterrains obscurs, et on veut les autoriser en Angleterre ! Quand on parle ici de la conspiration de l'étranger, c'est de Pitt que l'on veut parler, car lui seul en est le principe et le mobile. Jamais on ne doit dire du mal d'un peuple entier, quel qu'il soit. Partout où il y a un peuple, la liberté ne peut pas être détruite, car elle est éternelle ; les droits du peuple ne sont pas anéantis, ils ne sont que méconnus pour quelques instants. Parmi les hommes qui composent la représentation d'Angleterre, il en est encore dont le nom mérite d'être prononcé à cette tribune; Stanhope, à qui la nature devait épargner l'affront d'être lord, Stanhope est de ce nombre ; il a réclamé contre l'impudence de Pitt, il a combattu une motion vile et honteuse. Il ne s'agissait plus de fabriquer de faux assignats et de chercher à ruiner nos finances par une atroce perfidie ; mais il s'agissait de faire le mémoire de toutes les dépenses faites pour les conspirations payées par le ministre anglais, pour les complots qu'il avait dirigés en méditant la destruction de notre République, qui est éternelle malgré ses efforts. Pitt avait à proposer à ce qu'on appelle le parlement d'Angleterre de ratifier le mémoire des dépenses faites pour exciter des mouvements et des troubles en France ; Stanhope l'arrête en faisant voir le scandale que devait produire une proposition semblable. Je regrette que Stanhope n'ait pas laissé Pitt pénétrer plus avant ; je le regrette, quoiqu'il ne fût pas possible pour lui d'agir mieux ; maïs il eût été très utile pour l'Europe de connaître l'ignominie de Pitt, de le voir présenter froidement cette hste scandaleuse; il serait intéressant pour nous de savoir combien il a payé les conspirations et la profonde dissimulalion des derniers conjurés, qui tendaient au même but en ayant l'air de se contrarier et de se combattre les uns les autres ; de ces monstres qui voulaient l'anéantissement de la République et le rétablissement de la royauté. Il eût été beau de voir comment on mettait à exécution les plans de trahison, de voir à découvert le cœur de Pitt, cœur qui devait être placé dans le corps d'un monstre, d'un tigre ; il Tome V. 5

00 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [12 amul 1794]

se serait épanoui eu développant tout le mal qu'il avait voulu faire au genre humain, les mesures qu'il avait prises pour faire naître la disette^ et les moyens dont ce monstre s'est servi pour attirer les traîtres à ses mamelles. Ces mamelles sont les crimes dont Saint- Just vous a parlé ; c'est là que les conspirateurs vont puiser le crime, et par conséquent le supplice et la mort. Nous aurions su combien il paie les diffamateurs à la journée, qui voudraient persuader au peuple qu'il n'existe pas dans cette République deux hommes vertueux, et les auteurs corrompus des lettres anonymes que l'on doit considérer comme des armes à deux tranchants. D'un côté on a dit à des membres de la Convention : « Si tu continues, tu seras assassiné » ; et de l'autre, par une perfidie plus criminelle, on a cherché à faire goûter des propositions terribles. On a dit à quelques membres que l'on était satisfait de leurs dernières actions ; on leur promettait des places éminenles, s'ils consentaient à exécuter les projets de nos ennemis ; et l'on osait faire de pareilles propositions à ceux qui ont constamment servi le peuple !

Ces lettres étaient dirigées contre ceux qui ont toujours été inébranlables dans le sentier de l'honneur et du patriotisme, contre ceux qui ont toujours marché avec la Montagne. On a beau faire, ce petit nombre d'hommes ne se désunira pas ; il restera fermement attaché à la République et à la liberté. Il n'était pas au pouvoir de nos ennemis de payer des hommes qui ne veulent que la vertu et le plaisir de la vertu. Ceux qui voulaient jeter parmi nous des divisions funestes, ceux qui voulaient propager des insinuations odieuses et inspirer des craintes chimériques à nos collègues, étaient excessivement impuissants.

La Convention sait bien que les Comités de salut pubhc et de sûreté générale, qui s'occupent sans cesse du bien public, sont son ouvrage. Ils ne sont que des enfants du jour; la Convention est leur principe et leur force; qu'elle nous retire sa confiance, les Comités n'ont plus aucune autorité; mais, si la Convention les soutient de son énergie et de sa force^ alors ils ont trouvé la vie. On a voulu rompre tous les liens d'union et diviser les patriotes les plus fermes, sans songer que les Comités sont dans le sein de la Convention, que sans elle ils ne sont rien. L'altitude des Comités et de la Convention épouvante les puissances coalisées ; les Comités ne feront jamais que ce que la Convention leur dira de faire; tant que la Convention les conservera, ils seront forts de leur conscience, et ils terrasseront les ennemis de la liberté.

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Que la Convention ne se laisse pas ébranler ; que l'àme de nos collègues soit ferme et constante ; qu'ils n'écoutent pas ceux qui leur disent de craindre et d'examiner que telle autorité est tyrannique. Qu'y a-t-il à craindre pour eux ? Toutes les consciences pures sont fortes. Un curps vivant est bien plus robuste quand on en a retranché tout ce qui pouvait nuire à la vie; la Convention est bien plus forte depuis qu'on en a retiré ceux qui arrêtaient ses efforts et son énergie. Maintenant la Convention et les Comités de salut public et de sûreté générale ne font qu'un. (« Oui, oui! » s'écrient tous les citoyens en se levant à la fois.) A quel prix Pitt a-t-il payé ceux qui venaient ici détourner l'attention des tribunes? Et sans doute il y en a plusieurs qui ont fait ce métier déshonorant et qui se disposent ù, continuer; mais les bons citoyens pourront bien les reconnaitre et en faire justice. Non, l'unité ne sera point troublée ; elle restera, cette unité de principes à laquelle les patriotes sont attachés. Bientôt cette confiance mutuelle entre des frères va leur donner une nouvelle énergie. Nos collègues de la Convention sauront apprécier les chimères que l'on veut leur insinuer.

Que doit penser l'homme que le peuple a envoyé dans le sein de la représentation pour veiller au maintien et à la conservation de ses droits ? Il en est à qui le peuple n'a demandé que la pureté d'intention. 11 en est d'autres à qui il n'a demandé qu'une expression muette ; car on peut utilement servir son pays en soutenant tacitement les vrais principes et les droits de l'homme. Il en est à qui il connaissait de l'énergie et du caractère ; le peuple a traité avec eux, et leur recommande de se servir de ce caractère et de cette énergie pour accabler les traîtres et tous les ennemis du bien public. Ceux à qui il a reconnu des vertus modestes n'ont rien à craindre de sa part; il est content d'eux, s'ils travaillent à consolider sa liberté dans le silence de la vertu. Le peuple a connu les talents, l'énergie, les facultés de chacun ; il est satisfait pourvu qu'on les emploie à l'affermissement de la liberté; mais si l'on refuse de faire le bien, si l'on méconnaît l'autorité de la Convention et du gouvernement, alors on est méconnu par la Convention elle-même et livré à la justice du peuple. Le nombre des hommes qui ont manqué est heureusement très petit. Le peuple voit avec plaisir la vertu cultivée ; il aime la vertu cachée sous le voile de la modestie. Les membres de la Convention sont loin d'être accusés par le peuple ; il faut que Pitt soit bien méchant pour avoir voulu le persuader par ses infâmes agents^ La Convention, qui a été créée par le peuple, et le peuple lui-même ne font qu'un. Dans une représentation comme la nôtre, on ne voit

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qu'union, fraternité, énergie; son caractère, tel qu'il est, est andessus de tout ce qui aurait pu être imaginé ; il n'est pas possible d'inventer un gouvernement plus central et plus fort, quoique amovible à l'heure et à la minute ; il n'acquiert sa force que par sa persévérance. Les autres gouvernements cherchent à se faire des amis; dans celui-ci, on oublie ses amis, ses parents, ses intérêts les plus chers, pour ne voir que la patrie, pour n'envisager que le bonheur du peuple. Ur^ membre qui oserait favoriser ses amis ou ses parents ne serait pas membre du gouvernement et ne mériterait pas de participer à ses fonctions. C'est avec de pareils avantages, c'est en exerçant des actes imposants de sévérité et de justice, que le gouvernement a obtenu du peuple une si grande confiance. Une pareille autorité est trop forte pour nos ennemis et trop active pour leurs projets perfides; voilà pourquoi ils réunissent contre elles leurs efforts liberticides.

Collot d'Herbois, revenant ensuite à la motion qu'il a faite d'abord, demande que Terreur de rédaction dont il s'est plaint soit rectifiée. Il termine ainsi : « C'est dans les vertus que nous trouvons notre consolation. Semblables à des voyageurs fatigués, nous allons nous désaltérer à ces sources pures. Voilà comment nous pensons et comment nous penserons toujours. » Le discours de Collot est vivement applaudi, et sa proposition arrêtée.

La Société arrête en outre, sur la proposition de Merlin (de Thionville) que le journal de la Société, dont le préopinant a parlé, rendra un compte fidèle de son discours, pour servir de correction à la phrase qui pouvait être mal interprétée.

[On fait lecture d'une lettre de Taschcrcau, exclu de le Société dos Jacobins, qui demande à y rentrer. — Quelques membres ayant parlé à l'avantage du citoyen Taschcrcau, la lettre est renvoyée au Comité de présentation.

Une citoyen monte à la tribune, et observe à la Société que les arislocralos et les malveillants vont tcàcher de tirer parti de la conjuration que la Convention a découverte, et dont les auteurs viennent de tomber sous le couteau de la justice. Les malveillants vont traiter dTIébertistes, de Dantonistcs, les ])atriotes les plus purs et les mieux intentionnés .. [Des murmures interrompent Vorateur.)

Des députés de la Société populaire de Coî//r<«cc5 viennent demander des commissaires pour les accompagner au Comité de sûreté générale, où ils doivent dénoncer Yial, général en chef de l'armée de Cherbourg; ils se plaignent que ce général ait arraché par erreur au représentant Bouret un arrêté destiné à faire emprisonner deux patriotes qui avaient réclamé les

principes dans la Société populaire, et qu'il ait exercé ses fonctions avant de se faire reconnaître par les autorités constituées. La Société accorde les commissaires '.

Un citoyen prend la parole pour présenter des observations sur les dernières conspirations. Quelques murmures s'élèvent pendant le développement de ces réflexions. — Robespierre invite la Société à prêter à l'orateur toute . l'attention que les amis de la liberté doivent aux remarques d'un bon patriote. « Rien, dit-il, n'est plus contraire aux intérêts du peuple et à l'égalité que d'être difficile sur le langage. » Il ajoute: « Voulez-vous voir votre tribune occujjée par des hommes vertueux? Ecoutez attentivement ceux qui professent l«>s mêmes principes. Qu'on y i)arle un langage moins fleuri, peu importe, pourvu qu'on y parle celui du patriotisme. Faites en sorte que le sansculotte qui a reçu de la nature un sens droit, et dont l'àme est remplie d'énergie, puisse nous faire part de ses opinions sans éprouver de difficulté et sans être exposé aux huées de l'aristocratie des gens bien nés. Ce que je dis ne s'applique pas à celui qui est à la tribune ; il est assez instruit pour bien développer ce qu'il doit vous dire; mais j'ai voulu vous communiquer une pensée qui était depuis longtemps dans mon àme. »

L'orateur précédent continue à faire part de ses réflexions. « Les ennemis du bien public, dit-il, cherchent à faire naître des défiances parmi les patriotes, qu'ils affectent d'assimiler à ceux qui n'en avaient que les deiiors trompeurs, pour les confondre avec les conspirateurs Hébert, Momoro et autres. . . Ils voudraient voir les autorités constituées avilies, la désorganisation et le désordre régnant parmi nous ; ils voudraient conduire, s'ils le jjouvaient, les patriotes à l'échafaud. . . Attachons-nous, réunissons -nous contre leurs elforts criminels ; c'est le seul moyen de donner aux tyrans le désespoir et la mort qu'ils réservaient aux i)atriotes. »]

Legendre dépose sur le bureau une lettre qu'il reçoit à l'instant de Dubois -Grancé, adressée à la Société. — Un Secrétaire en fait lecture.

Dans cette lettre, Dubois-Grancé déclare qu'il n'a eu aucune mauvaise intention en écrivant les réflexions présentées en son nom par Dufourny et improuvées par la Société. Il prétend que jamais il n'a été intrigant ; que toujours il a tenu une conduite opposée à celle des intrigants, en demeurant isolé; que, connaissant Dufourny pour un homme pur et ennemi de l'intrigue, il s'était adressé à lui pour faire passer à la Société des observations qu'il croyait essentielles; qu'il a pu faire une bévue, mais qu'il se tuerait plutùt que de commettre un crime. Il termine en demandant que la Société lui accorde sa confiance, ou qu'elle lui fasse retirer sa mission, qu'il ne peut remplir sans cela.

Dumas rappelle la discussion qui eut lieu relativement à l'opinion de Dubois-Grancé ; après avoir prouvé, par l'exposé des faits,

1. La dénonciation contre Vial est extraite du Journal de lu Montagne.

70 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [12 avril 1704]

que la Société ne s'est pas occupée dans cet instant de l'individu, mais d-e ses principes et de leur conséquence funeste, il demande l'ordre du jour sur la lettre et le renvoi au Comité de salut public. [Adoplé.)

Dumas développe des principes sur les conspirations qui ont été détruites et sur ce qui y a succédé, « Ces conspirateurs, dit-il, sont habiles à se relever ; les uns sont à peine frappés que ceux qui restent conspirent encore. Ils avaient médité de verser le sang du peuple et de jeter la République dans un désordre affreux ; mais Tattention du gouvernement et l'action de la justice ont étouffé leurs projets odieux. Nous avons vu parmi les conspirateurs des hommes qui avaient usurpé la confiance de leurs concito5^ens, des hommes qui n'avaient méprisé les traits de l'aristocratie que pour se faire acheter par elle. »

L'orateur annonce ensuite que, depuis la punition des traîtres, les aristocrates confondent les patriotes sincères avec les conspirateurs dissimulés. Il en résulte que, dans beaucoup de parties de la République, il se fait des dénonciations très graves contre les patriotes; on les appelle des complices d'Hébert, de Momoro et des autres coupables, qui avaient autrefois montré de l'énergie pour tromper le peuple. Dumas fait sentir par là l'importance qu'il y a à établir une ligne de démarcation entre des caractères aussi opposés que celui d'un patriote pur et celui d'un traître qui singe le patriotisme.

« Le faux patriote, dit-il, est celui qui veut prouver, comme Hébert, qu'il ne fallait pas toucher à la Constitution royale ; celui qui calomnie la Convention et le gouvernement, depuis qu'ils ont tout ramené à un centre commun ; celui qui prétendait exciter une insurrection pour perdre la liberté du peuple ; qui voulait substituer son autorité particulière à la volonté nationale ; celui qui voulait jeter la France dans un chaos qui donnait un grand avantage à nos ennemis. Les vrais patriotes sont ceux qui n'ont jamais plié sous le joug, qui ont gémi lorsqu'une Constitution royale a été donnée à la France, qui ont applaudi aux journées mémorables du 10 août, du 14 juillet, du 20 juin, du 31 mai ; ce sont ceux qui ont toujours abhorré la tyrannie et manifesté cette horreur dans beaucoup de circonstances. Les vrais patriotes sont ceux qui ont déplo3^é une grande énergie quand le fédéralisme a levé la tête. Ils n'ont jamais eu à se reprocher une intrigue; leur cœur, leur âme leur ont dit que le fédéralisme était un monstre, et que la représentation nationale devait être le centre de ralliement ; ils ont toujours pensé que les conspi-

rateurs devaient être mis sous le glaive de la justice, et que jamais le crime ne devait rester impuni. On pourra dire des faux patriotes qu'eux seuls voulaient passer pour amis de la liberté; ils disaient que les marchands étaient des monstres, qui voulaient appauvrir le peuple ; que les cultivateurs étaient des hommes avides et ennemis de la Révolution; qu'il fallait les écarter des fonctions et les traiter comme ennemis. Cette conduite avait certainement pour but d'engager les marchands et les cultivateurs à se révolter pour se tirer de l'oppression que les faux patriotes leur promettaient. Les vrais patriotes sont loin de tenir ce langage ; ils pensent que, s'il est parmi les marchands et les cultivateurs des hommes qui veulent être les sangsues du peuple, il faut les punir sévèrement ; mais autrement il faut que les liens de la fraternité unissent tous les patriotes, que les conspirateurs soient anéantis, et que les innocents restent en paix et en sûreté. » [On applaudit.)

[Un citoyen monte à la tribune pour donner quelques détails sur dos ])crsécutions que les patriotes éprouvent dans la commune de Sedan ; il annonce qu'il est envoyé à Paris par le représentant du peuple Massieu, afin de dénoncer les égoïstes, les modérés, les fédéralistes. Il annonce que Ton a trouvé, hors des nnirs de Sedan, des patriotes blessés par les ennemis de la Révolution.]

Séance levée à neuf heures et demie.

PRÉSIDENCE DE VEAU

' Quelques réclamations s'étant élevées sur la rédaction du procèsverbal relativement au dernier discours de Collot d'Herbois, elle est adoptée avec les réformes demandées.

Collot d'Herbois fait observer à la Société que la plupart des journaux rendent compte des séances de la Société d'une manière inexacte ou incomplète, et qu'on aurait besoin d'en établir un qui serait l'organe fidèle de la Société auprès des citoyens des départements. Il se plaint de ce que les bonnes nouvelles annoncées aujourd'hui à la Convention n'ont pas été bien rendues dans beaucoup de feuilles publiques. Il déclare que la Société des Jacobins a rendu

72 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [ib avril 1794]

de trop grands services à la République, et lui en rend encore de trop grands, pour ne pas faire connaître à la France toutes ses délibérations. Il demande que l'on n'épargne rien pour se procurer cet avantage, et qu'il y ait un journal que l'on distribuerait à chaque membre de la Société et aux Sociétés affiliées.

La Société nomme des commissaires pour examiner les moyens de pourvoir à l'établissement du journal dont Collot vient de parler,

[Diverses Sociétés félicitent la Société mère de son énergie.

On écrit de Vorfeil, près Toulouse, département de la Haute-Garonne, une lettre dont voici le passage le plus intéressant :

« Il faut que le bon Dieu soit bien sans-culotte et qu'il soit bien mécontent du fanatisme des prêtres, puisqu'avant la Révolution, et pendant le temps que cette race impie s'est maintenue, nous n'avions que des récoltes très modiques; encore nous en emportaient-ils le dixième : des temps orageux, des pluies .continuelles retardaient les travaux des cultivateurs. Depuis que cette engeance a disparu, nous Jouissons ici d'un printemps continuel, et nous avons l'apparence de la plus belle récolte que jamais mortel ait pu voir en tout genre, et toutes les terres sont déjà préparéos supérieurement pour les semences des menus grains. )>

On écrit de la Société d'Aurillac, chef-lieu du département du Cantal, ù la Société des Jacobins :

« Les républicains de notre commune viennent, par leur courage énergique, de réduire les audacieux qui ont osé porter sur la personne sacrée de notre représentant Bo des mains impies et sacrilèges ; le Cantal s'est levé, et les eaux troublées du Lot sont devenues pures. Nous avons étouflé le germe d'une seconde Vendée. Quarante communes s'étaient coalisées, vingt s'étaient ébranlées ; les moteurs sont arrêtés et punis, la liberté est vengée. Nous avons juré de tourner contre les traîtres et les rebelles un fer préparé pour égorger les tyrans. »]

Couthon prend la parole pour donner connaissance de ce qui s'est passé aujourd'hui à la Convention. Il annonce que Barère lui a fait part de la prise de vingt et un bâtiments ennemis depuis deux ou trois jours, et qu'à la fin de la séance il a annoncé six nouvelles prises. Il fait également part de la prise du port d'Oneille, principale communication du roi des marmottes avec la Sardaigne ; il déclare que cette prise met ce petit tyran en état d'arrestation dans le Piémont, et qu'elle faciUte l'arrivage des subsistances achetées chez l'étranger.

Couthon parle ensuite de la conduite vertueuse que les soldats de la République ont tenue sur le territoire de Gênes ; il annonce qu'ils ont rehgieusement respecté les moindres propriétés des Génois. Quelques-uns d'entre eux, extrêmement fatigués, s'étaient assis sur des feuilles d'orangers, croyant qu'elles étaient de peu de conséquence. Ayant été instruits du contraire, ils ont offert aussitôt

de les payer. Ils n'osaient pas toucher aux fruits qui étaient sur les arbres, pour apaiser une soif dévorante.

Il parle de la proclamation des représentants du peuple à l'armée dltalie, des récompenses décernées aux valeureux soldats de la liberté, ensuite du rapport fait par Sainl-Just. Il demande que Saint- Just lui-même soit invité à donner à la Société lecture du rapport qu'il a fait. « La mesure, dit-il, qui a été proposée après le rapport est l'expulsion des nobles et des généraux sans emploi hors de Paris et des places fortes, sous trois jours. Il est très probable que, pendant ce court intervalle, ces individus chercheront à exciter des troubles. Les bons citoyens doivent se réunir pour les prévenir et les arrêter. Il faut enfin purger Paris, cette cité qui doit être regardée comme la place forte de la République. Les ennemis de la Révolution ne cesseront jamais de l'attaquer. La Convention est la citadelle de cette forteresse; c'est la citadelle qu'il faut sauver, et la République sera elle-même sauvée. » [On applaudit.)

Saint-Just ne se trouvant pas dans la salle, la lecture du rapport n'a pas lieu *,

DuTRESNE. — Le roi des marmottes est pris de tous les côtés. J'ai reçu une lettre qui m'apprend la prise du petit mont Cenis par les républicains.

Le même membre demande ensuite des commissaires pour lui aider à prendre des renseignements sur un homme qui s'est introduit, dit-il, dans la fabrication des armes, dans la vue de dilapider les fonds de la République.

Couthon demande que le préopinant fasse part au Comité de salut public de la lettre qu'il a reçue du Mont-Blanc, et qui lui annonce la prise du mont Çenis. 11 invite la Société à ne pas accorder facilement des commissaires, lorsqu'on lui en demande, et à ne pas croire à des nouvelles prématurées.

La Société invite Dufresne à donner connaissance au Comité de salut public des nouvelles qu'il a reçues du Mont-Blanc, et des dénonciations qu'il doit faire contre l'individu dont il a parlé. — Quelques citoyens ayant demandé que Dufresne se fit connaître, il reprend la parole pour entrer dans des détails à ce sujet. Il expose assez au long les persécutions qu'il a éprouvées dans son pays, de la part de deux traîtres, Simond et Hérault-Séchelles. Il annonce que, le Comité de sûreté générale ayant été trompé par ces deux conspirateurs,

1. Le rapport sur la police générale, présenté le jour même de cette séance à la Couvenlion, fut lu aux Jacobins par Collot d'IIerbois, dans la séance du 29 germinal. On trouvera, à cette séance, une note surMe rapport de Saint-Just.

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ils le firent conduire à Paris et ordonnèrent sa translation aux Carmes, afin qu'il ne pût pas parler au Comité et lui dénoncer la mauvaise conduite de ceux qui le persécutaient. Albitte, représentant du peuple dans le département du Mont-Blanc, eut beau écrire au Comité de sûreté générale en faveur de Dufresne et permettre à celui-ci de prendre la poste pour venir à Paris, ces deux conspirateurs ne s'en tinrent pas là, et ils prirent tous les moyens pour l'éloigner du Comité ; ils ordonnèrent que Dufresne serait conduit de brigade en brigade. Après cet exposé, l'orateur fait part du bon esprit du district de Cluses. Les jeunes gens volent en foule au poste de l'honneur; les vieillards s'honorent de partager avec leurs frères d'armes les vêtements et les subsistances ; les femmes, ayant appris que les denrées commençaient à être rares à Paris , ont décidé qu'elles enverraient dans cette commune du beurre, du fromage et d'autres objets semblables. [On applaudit.)

Gentil^ s'étonne de ce que Dufresne soit maintenant en liberté, tandis qu'il a été transféré aux Carmes par les ordres des représentants du peuple. Il annonce que ces mêmes représentants avaient des motifs très graves pour en agir ainsi ; Dufresne était accusé d'avoir concouru à faire fermer la salle des séances de la Société de Cluses et à faire saisir les registres ; il était accusé d'avoir calomnié l'administration de Carouge,en disant qu'elle faisait la contrebande, d'avoir calomnié les deux représentants. — Dufresne répond au préopinant en faisant lecture de l'arrêt du Comité de sûreté générale qui ordonne sa mise en liberté. {On applaudit.) Il déclare en outre qu'il a déjà répondu à toutes les dénonciations portées contre lui.

Robespierre. — Je crois que, toutes les fois que l'on découvre un patriote persécuté, le zèle des patriotes doit s'enflammer aussitôt. D'après les débats qui viennent d'avoir heu, il est évident que le citoj-en est un patriote qui a été opprimé par deux conspirateurs dont le peuple a fait justice. Nous nous doutions bien qu'il devait y avoir dans le Mont-Blanc de ces patriotes malheureux, puisque les traîtres y étaient restés en mission pendant près d'une année. Nous étions en peine de pouvoir trouver quelqu'un fjui nous dévoilât les crimes commis par ces individus dans ces contrées. Enfin il en est venu un ; vous le voyez à votre tribune. Nous devons saisir toutes les vérités sorties de sa bouche pour écraser les ennemis du peuple. Il est très permis de penser que ce citoyen a été opprimé par les cons-

1. François Gentil, avocat à Garouge, était l'un des députés du Mont-Blanc ù la Convention. Cf. Recueil des actes du Comité de salut public, t. V, p. 50.

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piraleurs pour cause de patriotisme : les misérables inculpations dont on vient de le charger en sont la preuve. On s'étonne de ce qu'un citoyen est libre ! On s'étonne de ce qu'un patriote ne gémit pas dans les fers! D'où peut venir cet étonnement? Quels sont les crimes que l'on reproche à ce citoyen ? Il a dit du mal de Simond ; nous en avons dit bien davantage. Que l'on accuse donc aussi la Convention, que l'on accuse la justice nationale, qui a conduit Simond à l'échafaud ! Il a dit du mal de l'administration du district de Carouge ! Et quel est donc le privilège de ces administrateurs d'être inviolables à l'opinion publique, de ne pouvoir être atteints par la dénonciation des patriotes ? Il est vraisemblable que ces administrateurs ont été créés par Hérault et Simond ; ils ont dû partager les dénonciations portées contre ces deux traîtres. Il est prouvé que le citoyen Dufresne est un patriote opprimé : c'est aux amis de la République à arracher les patriotes de la persécution. Nous promettons à tous les Français, au nom de la Convention et des Comités de salut public et de sûreté générale, que nul patriote ne restera sans vengeance, et que nulle persécution aristocratique ne demeurera impunie. Il faut que la Société repousse de son sein tout intrigant qui viendrait, sous les couleurs du patriotisme, tromper sa bonne foi et sa confiance ; il faut qu'elle examine avec une espèce de défiance les demandes qui lui sont faites; mais, quand elle a reconnu qu'elles sont justes, elle doit les accueillir. La Société a eu raison de refuser des commissaires au citoyen qui est à la tribune ; mais, puisqu'il est maintenant connu pour un bon patriote opprimé par des scélérats, il faut, non seulement lui accorder des commissaires, mais encore le mettre sous la protection du gouvernement. [On applaudit.)

Deschamps instruit la Société que, lors de l'arrestation du traître Simond, il trouva Gentil dans sa chambre, et que ce dernier lui fît mille chicanes sur les pouvoirs que le Comité de salut public avait donnés pour arrêter Simond, et qu'il disait : « Il faudrait bien que la Convention connût à fond cette affaire. »

Gentil répond que, s'il se trouva chez Simond, c'est qu'ils demeuraient porte à porte, et que souvent il passait dans l'appartement de Simond. Il prétend aussi qu'il n'a fait aucune chicane, et qu'il a seulement demandé que le Comité de salut public fût consulté pour savoir si l'on devait apposer les scellés sur les papiers du détenu. Il prétend que cette réflexion était juste, puisque le Comité a donné ensuite un ordre particulier pour les faire apposer. Quant à ce qui est relatif à l'administration du district de Carouge, il annonce que, s'il en a parlé, c'est parce qu'elle a passé dans l'esprit des citoyens pour

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une bonne administration. Après quelques autres observations, il termine en protestant qu'il voit avec plaisir que le citoyen Dufresne a été reconnu innocent par le Comité de sûreté générale.

Lacoste annonce à la Société qu'ayant été chargé d'examiner les dénonciations portées contre Dufresne, il ne trouva rien qui pût l'inculper. — Quelques citoyens prétendent que Gentil est du nombre des députés du Mont-Blanc que la Société de Cliambéry dénonça, il y a quelque temps, comme des contre-révolutionnaires. — Gentil nie absolument le fait.

Coulhon instruit la Société que plusieurs citoyens lui ont rapporté que, le jour de l'arrestation de Danton, Delacroix et autres, Gentil courait dans la Convention avec deux pistolets , engageant les membres à faire des motions contre le Comité de salut public. On lui a rapporté que Gentil était alors furieux, qu'il cherchait à persuader que les Comités de sûreté générale et de salut public voulaient usurper l'autorité, et que les membres qui l'entendaient étaient indignés de ce langage et de cette conduite. « Ainsi, dit-il, s'il n'eût dépendu que de Gentil, le peuple était encore une fois livré aux conspirations. Alors la proposition surprise à la bonne foi de Legendre aurait été adoptée ; alors un décret fulminant aurait été rendu contre les Comités de salut public et de sûreté générale, et la patrie eût été perdue. » De toutes ces considérations et des liaisons qui existaient ci-devant entre Gentil et Simond, le plus habile des conspirateurs, Couthon conclut que Gentil ne doit pas rester plus longtemps dans le sein de la Société.

Un membre confirme la déclaration de Couthon ; il annonce qu'il vit Gentil courir dans la salle de la Convention, le jour de l'arrestation de Danton et Delacroix, cherchant à exciter les esprits et demandant qu'il y eût un appel nominal, pour connaître, disait-il, les bons et les mauvais députés. — Le Président ayant mis aux voix l'exclusion de Gentil, proposée par Couthon, elle est arrêtée.

[Un citoyen, arrivant du département des Ardennes, entre dans de longs détails sur les persécutions que les patriotes éprouvent dans ce pays. Il se plaint de ce que Roux y est venu avec des préventions, de ce qu'il n'a fréquenté que les riches, etc. ; il inculpe aussi un général, qui a servi ci-devant sous les bannières de l'Autriche. — Couthon, après avoir fait observer que ces détails auraient dû être portés au Comité de salut jjublic, annonce que le Comité s'est déjà occupé de cette affaire et que peut-être elle sera bientôt décidée.]

Séance levée à dix heures.

PRÉSIDENCE DE VEAU

Le Président annonce une lettre de Delcloche, chassé de la Société. La Société passe à l'ordre du jour, et elle arrête que la section de Delcloche sera invitée à lui retirer sa carte de Jacohin.

Un citoyen^ qui se dit du département des Ardennes, vient demander des armes, afin que ses concitoyens puissent repousser les ennemis qui nous menacent de ce côté.

Quelques propositions sont faites à ce sujet. Un membre offre à l'orateur un sabre qu'il possède ; un autre demande que deux commissaires accompagnent ce citoyen au Comité de salut public, pour lui demander des armes.

CoLLOT d'Herbois. — J'appuic le renvoi au Comité de salut public ; mais il ne faut pas que ce renvoi soit prononcé comme on le propose ; il ne faut pas se prononcer par les motifs présentés par celui qui est à la tribune. Ne semblerait-il pas qu'il y aurait un endroit où l'ennemi pourrait se présenter sans trembler, que nous manquerions d'armes et de moyens pour repousser les satellites de la tyrannie ? Si celui qui vient de parler est un patriote, il n'a pas senti ce qu'il disait ni ce qu'il devait dire ; je ne sais pas même s'il n'a pas été envoyé ici pour donner des avis à nos ennemis ; nos ennemis eux-mêmes ne pourraient pas en faire plus que lui. Croyez-vous que ce serait impunément que les esclaves se présenteraient pour envahir notre territoire? Celui qui paraît le redouter ne songe pas qu'ils sont arrêtés par des places fortes, et qu'ils ont à franchir auparavant des remparts inexpugnables; que, si l'ennemi se présentait, aussitôt cent mille hommes se lèveraient de ce côté, et qu'ils sont prêts à prendre l'attitude des répubhcains, cette attitude imposante qui suffit pour faire fuir les esclaves devant les hommes libres.

Il n'y a pas d'armes, il n'y a pas de moyens pour repousser les ennemis ! Quels avertissements donnés à la tyrannie ! Si celui qui vient les donner à la tribune des Jacobins est patriote, il mérite une réprimande fraternelle ; s'il y a de l'équivoque dans ses principes, il faut prendre des éclaircissements. Quel est cet homme qui vient nous dire qu'il n'y a pas d'armes lorsque les frontières sont défendues par

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des places fortes, par le courage et par la vertu des soldats défenseurs de la République? Ces braves soldats ont déjà effrayé leurs adversaires, qui ont été obligés de reculer devant des postes qui n'étaient pas en aussi grand nombre qu'eux. Que signifie ce découragement où l'on veut nous jeter? Veut-on nous dire que la liberté n'est pas bien défendue? Elle est à l'abri de tous les coups, elle est indestructible par la résolution que nous avons prise de mourir en la défendant. Comment se fait-il qu'un homme qui se croit plus énergique et plus courageux que les autres abandonne son poste et fasse un voyage pour venir à la tribune des Jacobins donner un avertissement à nos ennemis, et leur dire que tel et tel poste n'est pas défendu? Comment est-il possible de tenir un pareil langage? Comment peut-on oublier que la République a trois mille lieues de circonférence, et qu'il n'y a pas un point où la liberté ne soit pas inexpugnable ?

Voilà les idées qu'il faut exprimer à cette tribune, au lieu de faire un compendium de ce qui peut nous manquer. Celui qui vient donner cet avertissement ne dit pas la vérité ; il ne manque rien à la liberté pour se défendre. Serait-ce donc en vain que toute la France serait occupée de la fabrication du salpêtre? Serait-ce en vain que la République forgerait la foudre, et que tous les Français seraient devenus des cyclopes ? Serait-ce en vain que nos oreilles seraient journellement frappées des épreuves de canons et de fusils qui avertissent les tyrans qu'ils ne peuvent pas se retirer trop loin de nos frontières ? C'est dans le moment où les véritables principes sont mis au grand jour, où les actions sont réunies aux principes, où les tyrans, sont avertis par la nature que leur destruction approche ; c'est dans ce moment, dis-je, que des hommes qui se disent patriotes viennent relever les espérances des tyrans, et leur dire : « Ne craignez rien ; il y a encore des points par lesquels vous pouvez entrer dans le territoire de la République. Venez de ce côté ; il n'y a que des bâtons pour le défendre. « Eh'quoi! n'avons-nous pas Sedan et Montmédy pour mettre le pays de celui qui vous a parlé à l'abri d'une invasion de l'ennemi? Nos volontaires, qui ne sont séparés de l'ennemi que par une simple toile, se plaignent-ils de n'être pas défendus? Comptent-ils jamais le nombre de leurs cartouches? Ne se reposent-ils pas sur leurs baïonnettes, qui font frémir tous les tyrans ?

Je demande que cette tribune ne soit pas profanée par la faiblesse, parce que c'est la tribune de la force, du courage et de l'intrépidité. [Applaudissements.)

CoUot d'Herbois déclare ensuite que la Société des Jacobins ne doit

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pas agréer l'offre d'un fusil ou d'un sabre, qui a été faite par], un citoyen à celui qui est venu à la tribune. Il pense qu'une ostentation pareille ne convient pas, surtout dans un moment où des milliers de fusils sont fabriqués par heure dans la République, et que celui qui a un fusil à donner doit le mettre entre les mains d'un défenseur de la patrie, sans en faire parade et sans chercher que les autres s'en aperçoivent. Il demande que l'offre soit rejetée.

Le membre qui avait proposé son fusil à celui qui se disait envoyé par ses concitoyens du département des Ardennes prend la parole pour protester qu'il l'a fait avec une bonne intention. Il assure que son patriotisme ne peut pas être douteux, que ses (ils sont aux frontières, et qu'il y a aussi envoyé quinze de ses ouvriers.

Collot (THerbois relève cette dernière expression en déclarant que l'on doit rejeter un pareil principe. « Je ne parle pas, dit-il, des individus ; je ne parle que pour les principes. Que signifie ce langage : « J'avais quinze ouvriers, et je les ai fait partir ; j'ai disposé de leurs affections, de leurs vertus, de leurs sentiments ; ils ont marché parce que je les ai envoyés ! » Personne ne peut dire : « C'est moi qui ai donné à quinze ouvriers ce mouvement de patriotisme », pas plus qu'un général ne peut dire : « J'ai remporté la victoire tout seul, v Dire que l'on a envoyé des citoyens aux armées , c'est ce grand moyen que les aristocrates emploient; celui qui ne sert pas la liberté par lui-même dit qu'il la sert par les autres. Un aristocrate dira demain ce qui vient d'être dit ici, et il s'appuiera sur ce qu'un patriote l'a dit. On ne doit pas oublier le zèle et le patriotisme des ouvriers qui partent pour aller défendre leur pays. Il est temps que l'on oublie qu'il y a eu des chefs. La République est un vaste atelier où il n'y a aucun chef: nous en sommes tous les ouvriers ; tous nous travaillons au salut de la patrie ; aucun de nous ne peut dire qu'il dispose du cœur et de la vertu des autres. Je rends justice au citoyen ; je ne veux rien dire qui puisse l'offenser. Je l'applaudis d'avoir des enfants aux frontières, et je sais que ses enfants ne sont patriotes que parce qu'il l'est lui-même et qu'il leur a donné une éducation républicaine ; mais je fais mon devoir en relevant ce qu'il a dit en dernier lieu. Ce n'est pas lui qui a envoyé les quinze ouvriers aux frontières : la vertu est la propriété de celui qui aime la vertu ; les ouvriers sont partis, parce que leur vertu les y portait; ils ont méprisé tous les avantages et toutes les jouissances qu'ils pouvaient se procurer, pour aller au secours de la liberté menacée. Je ne dois attribuer qu'à eux seuls le mouvement généreux qui les a engagés à partir. La gloire est à ceux qui sont partis et qui se font tuer ; n'ai-

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Ions pas leur ôter cette satisfaction, qu'ils ont si bien méritée. Il me semble que, si j'étais ouvrier, ce serait une grande peine pour moi d'entendre dire à celui chez qui j'aurais travaillé: « C'est moi qui l'ai envoyé. » Ce sont les ouvriers, ce sont les sans-culottes qui ont fait la Révolution ; ce sont eux qui l'ont maintenue et qui l'ont couronnée du succès; ce sont eux encore qui la finiront, La vertu est à tous ; ne laissons dire à personne qu'il peut faire plus qu'un autre ; nous ne pouvons faire qu'autant que nous permet notre complexion et notre force. Ce sont ceux qui ont le moins d'avantages à attendre, ceux qui sont animés par un moindre intérêt personnel, qui veillent tous les jours et qui combattent pour la liberté ; il ne faut pas ravir à ceux-là une consolation bien douce, celle d'être entourés de l'estime publique : ils n'ont pas d'autre récompense à attendre quand ils ont reçu de larges plaies, quand ils expirent en criant : Vive la République / A eux récompense publique et reconnaissance éternelle! » {On applaudit.)

La Société passe à l'ordre du jour sur l'offre d'un sabre et d'un fusil.

Après avoir visité les papiers de celui qui se disait envoyé par ses concitoyens du département des Ardennes ; après avoir constaté par la lecture de son passeport qu'il était venu à Paris uniquement pour ses affaires particulières, la Société arrête que ce citoyen se rendra au Comité de sûreté générale, accompagné de deux commissaires.

On passe au scrutin épuratoire. Les citoyens Renout, Laurent et Launai sont admis.

On demande à passer au grand ordre du jour.

Collot d'Herbois rappelle qu'après-demain les sections de Paris s'assemblent, et qu'elles ont besoin de recevoir une instruction précise sur la police générale de la République ; il invite en conséquence les membres qui ont à parler sur cet objet à monter à la tribune pour détailler les renseignements qu'ils peuvent avoir. S'il s'agit maintenant, dit-il, d'établir une séparation entre les sentiments du peuple et ceux de ses ennemis, comment ferons-nous cette séparation, si nous ne nous occupons pas des moyens de l'opérer ? Que veut la Convention, sinon que les faux amis du peuple, qui n^ont affecté un grand attachement à la. Révolution que pour leurs intérêts particuliers, soient éloignés comme suspects, que les abus soient en arrestation, et que les vices montent promplement à l'échafaud ? Voilà ce dont il faut nous occuper avant tout ; les réclamations individuelles, les affaires particulières doivent être ajournées jusqu'après l'exécution solennelle. Il s'agit, pour ainsi parler, de faire éprouver

au corps politique la sueur immonde de raristocratie ; plus il aura transpiré, mieux il se portera. Occupons-nous de donner cette fièvre salutaire aux sections. Que celui qui montera à cette tribune nous dise s'il connaît quelques-uns de nos ennemis qui cherchent à se soustraire à la loi ; qu'il nous dise s'il a vu de ces anciens chevaliers d'industrie, de ces hommes qu'il est temps d'anoblir, puisque autrefois ils ont voulu l'être par usurpation. Y a-t-il un citoyen qui ne puisse donner des renseignements sur ces individus que l'on rencontre en suite [sic) de la rue Honoré à celle des Petits-Champs, sur cette nouvelle Vendée qui cherche à se former ; en un mot sur ces hommes qui, pendant les grandes crises, étaient cachés dans leurs caves, et qui se trouvaient à ce qu'ils appelaient le camp des Tartares lorsqu'ils avaient quelque lueur d'espérance. ? Que les citoyens montent à cette tribune, et que ces individus soient si bien désignés qu'ils ne puissent paraître le lendemain. Il faut que les administrateurs saisissent tous les renseignements ; il faut que nous, qui passons les jours et les nuits à veiller pour la patrie, nous recevions de la part des citoyens les lumières nécessaires sur la personne des scélérats qui nous environnent. Il faut que les citoyens deviennent chauds, que ceux qui sont chauds deviennent brûlants, que tous nos ennemis soient signalés, qu'ils soient mis au grand jour, et qu'ils ne puissent échapper à la surveillance du peuple. Si quelque membre de cette Société a quelques renseignements à donner, qu'il suive un membre du Comité de salut public, et qu'il passe la nuit avec lui pour lui donner tous les éclaircissements qui contribueront à sauver la li-. berté.

Collot termine en invitant les patriotes et les Jacobins à se trouver à la prochaine assemblée de sections, afin d'électriser les esprits.

Robespierre adopte les réflexions de Collot d'Herbois ; il demande que l'on fasse lecture du dernier rapport de Saint-Just *, afin de communiquer aux citoyens une indignation profonde contre nos ennemis. [Adopté.)

Collot d'Herbois fait lecture de ée rapport, qui est entendu avec le plus vif intérêt, et reçu aux applaudissements unanimes et réitérés des membres de la Société et des citoyens des tribunes.

Séance levée à dix heures.

i. 11 s'agit du rapport, sur la police générale, fait par Saint-Just au nom du Comité de salut public, dans la séance de la Convention du 2(5 germinal. Moniteur, t. XX, p. 220. Ce rapport donna lieu à un décret, dont les termes furent arrêtés définitivement le 27 germinal. Procès-verbal de la Convention, t. XXXV, p. 270.

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