SÉ.\NGE DU 19 BRUMAIRE AN . III (9 NOVEMBRE
PRÉSIDENCE DE CBASSOUS
Au commencement de la séance, Léonard Bourdon annonce que plusieurs citoyens et citoyennes sont aux portes de la Société sans pouvoir entrer dans les tribunes, qui sont pleines. Il demande que la Société les admette dans son sein pour la séance actuelle.
Cette proposition a d'abord paru être accueillie ; mais, sur différentes observations, elle a été rejetée.
'^Lecture de la correspondance. La Société de Porrentruy écrit qu'elle est composée tout au plus de cinquante membres depuis sa régénération et qu'elle s'est assemblée le S brumaire, « au grand étonnement des élargis, des avocats et des muscadins ». — Pajot déclare quMl connaît le pays de Porrentruy et la Société en question, que cette Société a cessé de corrcsj)ondre avec celles de Besançon, de Blamont, d'Huningue, qu'elle est menée par Bengguer, neveu de l'évèque de Cobcl*, enfin que le représentant Hentz a été égaré, lorsqu'il a procédé à la régénération de cette Société. Il demande et obtient que le Comité de correspondance soit chargé de prendre des informations sur cette Société.]
Gay-Vernon annonce que les Comités de la Société ont arrêté que les cartes distribuées aux membres seraient griffées, et que nul ne pourrait être introduit dans la séance après le 5 du mois prochain, s'il n'a une carte griffée ^. .
Cet arrêté est approuvé.
Maure fait part à la Société qu'il y a une vingtaine de membres ijui ne se sont pas fait inscrire.
[Lanot obser\c à ce propos qu' « il y a des Jacobins de tous les temps et de toutes les circonstances ». Si « la faction » est démasquée, il y aura plus de Jacobins que la salle n'en pourra contenir.]
1. Nous reproduisons cette séance d'après le Journal de la Montagne.
■1. Sur Joseph-Antnine Kenfjpuer, ex-syndic des États de Porrentruy, cf. Recueil des actes du Comité de salut public, t. 11. p. 9i, 100, 177, 233.
3. Discours de Gav-Vehxox, député, prononcé à la séance des Jacobins du 19 brumaire an III. Imprimerie Dounier et Raïuelat, s. d., iii-f" piano. Bibl. nat,, Lb 40/2331.
ou SOCIKTÉ l)i:S JACOBINS [9 novkmiihk HOiJ
Auvrest fait part qu'il n'y a que trente individus qui n'ont pas fait mettre leurs noms sur le registre ; encore paruii eux y a-t-il des personnes (pii sont en voyage et qui arrivent tous les jours ; il y en a aussi qui sont malades.
Un membre instruit la Société que les citoyens Fabre, Buisson, Doppet et Chabert, qui sont à Chambéry, demandent avec instance à être inscrits sur le registre, {/(envoyé au Comité de présentation.)
[Un nirnibri' annonce ((uo ce soir, an Jardin national, nn groupe d'arislocratos réclainail la lèto do Carrier, et colle des moniltros .dos C-oniitôs (jui lui avaient donné dos ordres.
Léonard Bourdon annonce (|ao la Convention a repoussé un projet élaboré par dos amis de Tallien, el tendant à faire lever le séquestre apposé sur les biens des sujets des puissances ennemies de la France. Il ajoute que, dans le procès de Carrier, on a entendu connno témoins six personnages détenus connue contrc-révolutioiuiairos. — D'inilrrs jurinhres confirment le fait, ajoutant (pio ces six témoins sont dos royalistes de la Ciuadoloupo, arrêtés pour rébellion en 1792.
Léonard Boiirdtm annonce l'arrestation d'un patriote, le ci-dovanl maire do Civot, Itoan-pèro du président actuel de la Société. — JJiKiuc.snoij rend hommage au patriotisnuMlu ci-dovant maire dr Civot. — (lashm cl phisleurs membres déclaroiit ([u"un témoin du ])ro('és Ciirrior a correspondu avec Cliarette.
Liinol prend la parole.]
Ici un grand tumulte se fait entendre d'une tribune en face (hi président; les citoyens qui la composent paraissent être agités. Le président est obligé de se couvrir, mais il essaie inutilement de rétablir le calme. Quelques moments après le commencement du tumulte, des cris se font entendre dans la cour, et aussitôt des pierres lancées dans les vitres retombent avec fracas dans les tribunes et dans la salle.
Des membres sortent i)our aller voir quel est le sujet de ce désordre ; bientôt après ils rentrent en annonçant que c'est une poignée de coupe-jarrets armés de bâtons qui crient : « A bas les Jacobins ! »
[lunjaii oxliorlo les Jacobins à so montrer formes et inébranlaltlos.j
Fayau est interrompu par un nouveau bruit de pierres lancées avec violence siu- les portes et dans les fenêtres.
« Du courage, s'écrie Cara/fe, de la dignité ! Il n'est aucun ennemi qiù osera nous attaquer ! »
[Fnyan reprend son discours.]
Le bruit recommence plus que jamais. Les individus qui en sont la cause demandent à grands cris le représentant Montant.
Fayau continue : « Ce ne sont que quelques scélérats qui s'agitent autour de la salle. Nous ne craignons pas leurs coups. Au reste, sachons mourir, s'il le faut, sous les coups de la liberté, et restons calmes à notre poste. »
Toute la Société se lève en masse en criant : « Vive la République! » Un membre prend une pique surmontée du bonnet de la Liberté et la présente à tous les citoyens. De nouveaux cris de : « Vive la République ! Vive la Convention I » s'élèvent à la fois dans la salle et répondent au bruit qui est occasionné par les pierres qui continuent de tomber par les fenêtres.
[Gaston, Dubarran et le Présiilent, Tuii après l'autre, exhortent les Jacobins au calme.]
Un membre^ qui a reçu des blessures à la télé, rentre dans la salle. Un ofïicier de santé le fait sortir pour le panser.
Un jeune homme de seize à dix-sept ans est conduit dans la salle, comme l'un des agitateurs. On s'empresse de le mettre à coté du bureau pour être à l'abri de toute espèce de ressentiments. Le tumulte devient plus grand, et la Société y répond par les cris de : « Vive la République ! Vive la Convention ! »
Quelques moments après, des membres conduisent dans la salle un individu qu'ils ont fait prisonnier dans le tumulte. L'indignation ayant porté plusieurs citoyens vers le prisonnier, d'autres membres lui placent le bonnet de la Liberté sur la tête; tous les citoyens se retirent, respectant ce signe sacré, et le prisonnier est placé à côté du président.
Un membre annonce l'arrivée de la force armée. Le bruit continuant toujours, on amène d'autres prisonniers avec les armes et les pierres dont on les a trouvés nantis. Le bonnet de la Liberté leur est également posé sur la tète pour les mettre en sûreté, et ils s'assoient à côté du président.
Gaston s'écrie : « Ceux qui nous attaquent sont des scélérats, des brigands, des contre-révolutionnaires, des muscadins ! Vous le voyez à la figure de ceux qui viennent d'être saisis. »
Un membre annonce que, parmi ceux qui sont arrêtés, se trouve un patriote, et que Ton s'est trompé en l'arrêtant.
Duhem observe que le fait sera vérifié devant les autorités constituées.
Le président annonce à la Société que les représentants du peuple, à cheval, arrivent pour dissiper l'attroupement. {De nombreux applaudissements se font entendre.)
646 SOCIÉTl': DES JACOBINS [9 novkmube 1794i
Sur la motion de Montant, la Société nomme douze de ses membres pour aller au-devant des représentants, et les inviter à venir voir l'outrage fait à la Société. Montaut demande que la Société nomme plusieurs de ses membres pour conduire au corps (U^ j;arde le plus voisin les personnes arrêtées.
Duhem croit que cette formalité n'est pas nécessaire, et que ces individus doivent être livrés aux représentants.
Un membre. — Je suis un de ceux qui ont été envoyés en mission auprès des représentants du peuple pour les engager à venir voir le dégât qui a été fait par des scélérats. (« Il n'y a pas de scélérats ici ! « dit un des prisonniers.)
Les représentants nous ont dit qu'ils allaient s'occuper de rétablir l'ordre, et qu'ils viendraient ensuite.
Un autre membre de la députalion fait part qu'un individu, qui a été invité par le représentant du peuple à se retirer, a eu l'audace de lui dire que les Jacobins étaient des scélérats et des assassins, et qu'ils ne devaient pas exister plus longtemps.
[Léonard Bourdon rappelle le souvenir du massacre du Champ-de-Mars. Il montre une pierre qu'il a reçue dans l'estomac. Il annonce que les j)icrrcs déposées sur la table du président seront portées demain à la Convention.]
Montaut présente une serrure qui a été prise entre les mains d'un agitateur ; il en conclut que tous ceux qui composent l'attroupement étaient venus pour voler.
Duhem rentre dans la Société pour annoncer que l'attroupement se monte à cent personnes, et que la force armée a rétabli le calme. Il fait part qu'un individu, l'ayant aperçu, s'est écrié : « Yoilà Duhem ! » Quelques moments après, cet homme est venu lui dire effrontément : « Buveur de sang, tiens, en voilà ! » Duhem a saisi cet individu, l'a conduit aux représentants du peuple, qui l'ont fait arrêter.
Il demande qu'on ne livre aucun des individus arrêtés à la force armée qui attend dans une salle des Comités, afin que leurs complices qui défilent encore, ne puissent pas les délivrer.
Crassous demande que la Société cesse de délibérer quand les représentants entreront dans son sein. (Adopté.)
L'officier de santé.^ qui a pansé un membre blessé, annonce qu'il a reçu quatre coups de sabre sur la tête et une contusion au bras. Les blessures ne sont pas dangereuses. 11 se nomme Mansard.
Léonard Bourdon. — Je sortais dans l'instant de la cour; un brave canonnier m'a reconnu et m'a dit : « Je vais accompagner le représentant du peuple, pour qu'il ne lui arrive- aucun mal. » Un
homme que je crois connaître s'est écrié : « Eh bien oui, conduis-le devant nous.» Deux passants se sont jetés sur lui, et l'ont arrêté sans lui faire du mal.
Maure. — Un brave officier, revenu de l'armée de la Moselle, m'a rencontré et m'a dit : « Tu es représentant, on veut vous assassiner ; voilà mon épée pour te défendre. » Je me suis saisi de cette arme, que je tiens encore.
Le militaire dont vient de parler Maure annonce qu'il a déjà fait la guerre dans cinq armées différentes, et qu'il est venu pour se faire guérir un bras cassé d'un coup de biscaïen. Il promet d'employer le peu de forces qui lui restent pour défendre la Convention et les Jacobins.
Mention civique au procès-verbal. Le président donnera l'accolade à ce brave homme.
Maw^e lui témoigne sa reconnaissance particulière.
Un membre fait part que celui qui a parlé avec tant de dureté à Léonard Bourdon est le secrétaire du duc de Villequier.
Un autre membre. — Au commencement du tumulte, on a saisi un homme qui parlait d'assassiner un représentant. Les contre-révolutionnaires disaient que les représentants devaient être à leur poste, et que ceux qui viennent ici sont des scélérats.
Crassous. — Les scélérats viennent de nous donner la mesure de leur haine contre les Sociétés populaires. La première attaque qu'ils leur ont portée a été de vouloir empêcher que les représentants pussent se rendre dans leur sein, et aujourd'hui c'était les représentants que l'on demandait. On nous disait, il y a quatre jours, qu'il y avait un Comité d'émigrés établi en Suisse, et dont on avait surpris la dernière espérance, qui était de diviser la Convention et les Sociétés populaires. D'abord on a voulu détruire les Sociétés populaires, parce qu'il faut renverser les remparts d'une ville pour pouvoir pénétrer dans la place. La dernière démarche que vous avez faite auprès de la Convention prouve que ce n'est pas vous qui voulez vous diviser avec elle.
On a voulu vous attaquer sur les principes, et on a, en même temps, attenté à votre existence, qui est consacrée par la Décla-: ration des droits. Aujourd'hui, c'est par des assassinats qu'on vous attaque ; les assassinats ont toujours fait triompher les amis de la liberté.
Léonard Bourdon demande que les quatre Comités restent dans la salle pour dresser procès-verbal du dégât, le dénoncer au commissaire de police, et livrer les détenus à la force armée. J'invite la
648 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [9 novembre 1794]
Société à lever la séance, et les députés à se rendre auprès du Comité de salut public.
Prieur (de la Marne). — La sagesse, le calme et la fermeté que vous avez montrés désignent le caractère des véritables Jacobins. Je me souviendrai longtemps de cette séance mémorable, où tout est tranquille, à l'exception de ceux qui veillent à votre sûreté. On a parlé de réunir ici les quatre Comités pour rédiger le procès verbal : cette proposition ne doit point être accueillie. Le procès-verbal doit être rédigé comme à l'ordinaire. Si nous laissions ici des Comités, la malveillance qui cherclie à vous trouver des torts, ne manquerait pas de dire que vous conspirez dans un Comité, tandis qu'il ne serait question que d'un procès.
La Déclaration des droits vous donne le droit de vous assembler : les mesures ont été prises pour vous en faire jouir ; soyons calmes, et que tous les citoyens se retirent chez eux comme à l'ordinaire. Que ceux qui sont détenus soient remis à l'instant, si on le croit utile, entre les mains de la force armée, non pour les opprimer, mais pour les conduire devant les autorités constituées. Il n'est pas besoin d'arrêts pour cela. Le commissaire de police peut bien venir vérifier les faits, et tous les citoyens les attesteront. En nous retirant, pénétronsnous bien de cette grande vérité, que ce qui vient d'avoir lieu est un événement contre-révolutionnaire, et n'oublions jamais que la Convention est le seul point de ralliement.
Les cris de : « Vive la Convention ! Vive la République ! » se font entendre de toutes parts.
Après quelques débats, la proposition de Prieur (de la Marne) est adoptée. La séance est levée, et les détenus sont conduits par de citoyens pour être livrés à la force armée.