Extrait du Journal de la Montagne
102 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 avril 1794]
succès. Plus nos soldats avanceront dans leur Wonorable carrière, et plus nous nous réjouirons des victoii'es de la liberté. Réjouissonsnous dans l'intérieur, et sachons y maintenir l'harmonie civile, pendant que nos frères d'armes portent des coups terribles au despotisme. Il n'y a pas de plus sûr moyen pour maintenir l'harmonie civile que de concourir de toutes nos forces à seconder les efforts du gouvernement révolutionnaire et à centraliser ses opérations. Le fédéralisme avait isolé et paralysé toutes les parties de la République pour nous replonger dans le chaos. Sans unité, un gouvernement tend à sa dissolution. D'après les mesures révolutionnaires sagement établies, tout va reprendre une face nouvelle, et la marche du gouvernement n'éprouvera aucune difficulté.
Les citoyens Sevestre et Bernard (de Saintes), députés. Couturier, Barret et Alexandre Roussel sont admis par le scrutin épuratoire.
Un citoyen obtient la parole pour donner des détails sur les crimes dont on a convaincu les conspirateurs qui ont été jugés aujourd'hui par le Tribunal révolutionnaire. On remarque parmi eux le ci-devant comte d'Estaing, convaincu d'avoir voulu enlever le traître Capet, à l'époque du 5 octobre, et d'avoir introduit à Versailles le régiment de Flandre pour se battre contre le peuple ; Béthune-Charost, dont les liaisons avec Dumouriez, dans le commencement de la campagne, et les projets ambitieux et contre -révolutionnaires sont connus; les deux La Tour du Pin, l'un ex-ministre , et l'autre ex-gouverneur ; Decrosne, ci-devant lieutenant de police de Paris, et d'autres particuliers convaincus d'émigration ou de correspondance et de complicité avec les émigrés, les ennemis de la République ou les prisonniers du Temple.
CoLLOT d'Herbois. — Vous avez entendu le récit des victoires que les soldats de la liberté ont remportées ; on vient de mettre sous vos yeux les détails des effets de la justice nationale qui s'appesantit sur toutes les tètes coupables; on vous a retracé la manière dont le Tribunal révolutionnaire accomplit les devoirs qui lui ont été imposés par le peuple : vous voyez dans le même tableau ce que peuvent la justice et le courage; ces deux choses sont, en effet, inséparables l'une de l'autre ; car la justice repose sur le courage, et la justice à son tour donne plus d'activité au courage et à la valeur.
Les soldats de la liberté reprennent une nouvelle ardeur; ils sont exempts de toute inquiétude sur leur sort, car ils savent bien qu'il n'y a pas de puissance sur la terre qui ose tenter de détruire le fruit de leurs succès. D'un autre côté, ce qui doit imprimer la terreur
[28 AMiiL 1794] SOCIÉTÉ DES JACOBINS 103
dans Tâme de tous les traîtres, c'est de voir que les crimes sont punis tôt ou tard , qu'il n'y a pour eux aucune prescription à attendre, et que la justice a toujours le bras étendu pour saisir et frapper les scélérats qui ont conspiré contre le bonheur du peuple. Son œil vigilant les poursuit, et sa formidable puissance les atteint et les fait tomber sous le glaive de la loi, au moment où ils se croient le plus en sûreté. Voilà de ces vérités qui conservent et fortifient les principes. Là seulement il y a une République où les ennemis du peuple et de la liberté ne peuvent jamais se promettre l'impunité. Tant que la trahison sera frappée du coup mortel, nos glorieuses armées dissiperont, anéantiront sans peine les tyrans et leurs lâches satellites. Aujourd'hui, vous avez admiré la rapidité de leurs triomphes, heureux présages des succès qui les attendent. Chaque soldat ne respire plus que la victoire. Les magistrats du peuple ne veulent épargner aucun coupable ; la Convention entière et chaque membre en particulier se sont dévoués à sauver la patrie ; tous, à l'exemple du Romain Curtius, se précipiteraient dans un abîme, si le salut de la liberté demandait ce généreux sacrifice. Le gouvernement centraHsé acquiert des forces auxquelles aucun gouvernement n'aurait jamais osé prétendre.
Quel est après cela l'homme assez insensible pour ne rien faire pour son pays? Quel est celui qui verrait sans émulation tous les Français concourir avec ardeur à l'affermissement de la liberté ? qui pourrait se retirer tranquillement le soir et dormir, s'il n'avait rien fait d'utile dans le cours de la journée? Celui-là ne serait pas Français, celui-là serait l'ennemi de la liberté. Patriotes, qui m'entendez, il vous reste encore beaucoup de devoirs à remplir ; continuez de combattre les ennemis du bien public et de pratiquer les vertus républicaiues; donnez à tous les Français l'exemple des mœurs et des travaux utiles. Plus le mouvement de la Révolution sera rapide, plus tôt nous arriverons au but; nous approchons, déjà même nous le touchons. [On applaudit.)
Réunissons nos efforts, agissons simultanément, aimons-nous les uns les autres par nos vertus ; jamais les vertus n'ont été plus productives et plus révérées. On pourrait dire que, semblables aux intrépides soutiens de la liberté française, elles marchent au pas de charge, et travaillent à la destruction des vices, comme nos soldats dissipent les bataillons qui défendent la tyrannie. Ce sont ces vertus mises à l'ordre du jour, qui ont placé la République dans l'heureux état où elle se trouve en ce moment, et qui ont couronné nos armes par les plus beaux triomphes.
d04 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 avril 1794]
[Collot d'Hcrbois fait l'éloge des vertus de l'arméo d'Italie. « Les vaincus, •dit-il, étaient saisis de respect et d'attachement i)Our un peuple aussi généreux. » Il continue ainsi :]
Citoyens, Irouvera-t-on jamais de pareilles actions dans l'histoire? Nous ne dépouillons que les tyrans pour le profit des peuples. Je ne parle pas de leurs trésors, que nous méprisons, trop faible indemnité des plus glorieux travaux! Leurs vraies dépouilles, c'est de leur arracher ce prestige horrible qui fait le malheur des nations asservies ; c'est de leur arracher tous ces féroces attributs qui firent le supplice de tant de générations : voilà nos plus dignes trophées. Ainsi dépouillés, ils n'ont plus d'existence, et, quand nous les plongerons dans l'abîme du néant, ce sera le plus facile de nos succès.
Implacables ennemis de l'esclavage, qui défend à main armée les usurpations de la tyrannie, nos guerriers sont généreux et compatissants envers les habitants paisibles ou opprimés. Ils sont toujours animés de cette raison forte qui fait le premier trait du caractère d'un homme libre; raison qui n'est pas celle qu'on voulait transformer en divinité malfaisante pour étouffer les plus doux sentiments, mais raison majestueuse, auguste, qui agrandit le cercle des idées, qui entretient les vertus solides ; raison qui émane directement de cet Etre sublime vers lequel nous portons notre pensée au milieu, des succès comme dans le sein de l'infortune. Que celui qui veut la renier me dise pourquoi le malheureux échappé du naufrage sur le plus frêle débris lève les mains vers le ciel; qu'il me dise pourquoi, sur le champ de bataille, jonché de satellites de la tyrannie, nos soldats victorieux, élançant aussi leurs regards satisfaits vers le ciel, s'écrient avec joie : « Il est d'accord avec nous!... » Quelle plus digne communication peut avoir l'âme d'un républicain? Que les malveillants qui s'emparent des meilleures idées pour les travestir ne voient en cela rien de superstitieux. La superstition nous est odieuse ; mais cet hommage pur accomplit le traité que la nature elle-même a fait avec le cœur de l'homme en le jetant sur la terre.
[L'orateur ajoute que « tous les éléments nous secondent », et que la mer a abîmé un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons. Il passe à l'éloge de ceux qui se sont signalés dans les combats. Nous citons de nouveau ses paroles :]
Nos regrets et notre reconnaissance doivent accompagner la mémoire de ceux qui nous laissent ces touchants souvenirs. Dagobert est du nombre; je Tai vu à l'armée d'Italie, plus que sexagénaire, ayant quarante ans de service. 11 était à cheval dès l'aurore, et à mi-
nuit encore souvent il visitait nos avant-postes. Ce bel exemple fît un grand effet sur les jeunes soldats qui arrivaient alors chaque jour pour s'organiser. Donnons à cette tribune cette marque d'estime à cet ancien militaire, qui a bien servi sa patrie. Ceci me force à vous observer que Charbonnier, au moment où il terminait l'importante opération qui réunissait deux armées, au moment où il battait les Autrichiens, était dénoncé à celte tribune. Je ne le connais que par sa correspondance avec le Comité de salut public ; elle est celle d'un homme franc ; elle lui a maintenu la confîance du Comité, et sa conduite l'a justifiée. Ne faudrait-il pas, citoyens, de plus sévères précautions ici sur de pareilles dénonciations ? Non pas que je veuille gêner aucunement la manifestation de la vérité; mais il ne faut pas que la malveillance ou le mensonge puisse usurper ses droits. Lorsque l'intérêt particulier dénonce ici un général qui combine ou termine une opération décisive, il en est bientôt instruit. Cela doit jeter dans ses travaux ou des distractions ou une incertitude funeste; il serait bon que toute dénonciation pareille fut communiquée d'abord à des membres choisis par vous, qui jugeraient si la publicité peut être utile ou nuisible, et qui feraient arriver les renseignements au Comité de salut public. Je vous ai dit que le Comité accueillerait avec avidité tous ceux qui étaient utiles. J'exhorte les citoyens qui les lui transmettent à les énoncer dans une note sommaire, en les adressant à un des membres en particulier. Alors, suivant l'importance de l'objet, ils seront admis à une conférence, où seulement on tiendra mémoire de l'avis donné. Si cet avis est pour le bien, jamais il ne sera infructueux.
J'ai fait cette observation, parce que j'ai vu avec regret plusieurs citoyens consacrer leur temps à attendre ou s'irriter de ce qu'ils n'étaient pas introduits dès qu'ils se présentaient. Qu'ils songent aux grands intérêts confiés au Comité, et ils sentiront l'utilité des indications que je leur donne. Je n'ai point fait ces réflexions pour augmenter votre confîance dans le Comité de salut public, je sais
qu'elle est pleine et entière {u Oui, oui!» s'écrient tous les
citoyens.)
Soutenu par la Convention , dans le sein de laquelle il puise sa force et corrobore sa vertu, il n'y a rien qu'il ne puisse faire pour la prospérité de la République et l'anéantissement des tyrans. J'ai indiqué avec franchise les meilleurs moyens de seconder ses travaux ; vous aimez ces éclaircissements : de telles idées fructifîent toujours pour la chose publique, lorsqu'elles sont recueillies par les amis de la liberté.
100 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 avril 1794]
Ce discours, écouté avec le plus grand intérêt, a été accueilli avec les marques d'une approbation générale et par des acclamations réitérées.
Séance levée à dix heures.
PHÉSIDENCE DE LE BAS
[Il s'élève une discussion assez vive sur un nommé Lamouche, mendiant, qui vient demander des secours à la Société. Cet individu est dénoncé comme un homme suspect, qui a déjà été conduit au Comité de sûreté générale pour avoir tenu des propos contre-révolutionnaires. Plusieurs autres faits ayant été articulés contre lui, la Société renvoie le dénoncé par-devant la police correctionnelle ; les citoyens qui ont des renseignements à donner sur son compte sont invités à les porter à ce tribunal.
La Société de Ferney-Voltaire écrit pour annoncer que, le 29 juin dernier, Dalbizctte, juge de paix du canton, fut arrêté sur de fausses dénonciations, par ordre du représentant du peuple Gauthier. Mais Albitte a reconnu l'innocence de Dalbizette, et la Société a pris à ce sujet, le 9 germinal, une délibération, qu'elle communique aux Jacobins pour leur enlever tout préjugé contre le citoyen arrêté à tort.
Fraissinct écrit de Saint-FIour que les juifs, les protestants et les catholiques sont réunis par régalilé dans le temple de la Raison. Il ajoute que, depuis Nice jusqu'à Saint-Flour et depuis Perpignan jusqu'à Aurillac, la fde des bêtes à cornes pour l'approvisionnement de l'armée ne cesse point. — On applaudit. — La Société de Troyes fait passer copie d'une lettre qu'elle adresse à Bo, à propos de l'attentat dirigé contre lui. « Assassiner un représentant du peuple, dit-elle, c'est assassiner le peuple français et sa liberté. » — Carrier et quelques autres membres de la Convention font part à la Société des heureuses nouvelles annoncées par le rapporteur du Comité de Salut public.
Une députation de la section de Le Peletier vient réj)éter à la Société les paroles qu'elle a prononcées à la barre de la Convention, dans la séance du môme jour : « Elle offre trois cavaliers Jacobins , annonce ses travaux heureux dans la fabrication du salpêtre et dans l'exécution de la loi sur l'emprunt forcé. » On applaudit. — Plusieurs demandes de défenseurs officieux sont renvoyées aux Comités compétents. — Un militaire se plaint qu'on lui fasse attendre depuis sept mois le paiement d'une indemnité.
Quelques membres demandaient le renvoi de celte pétition au Comité des
1. Nous avons fait pour cette séance plusieurs emprunts au Journal de la Montagne.
défenseurs officieux; mais, Carrier ayant fait obsener que cette conduite pourrait être l'effet de la malveillance, qui veut ravir à nos défenseurs le fruit de leurs travaux, la Société arrête sur sa motion que l'affaire dont il s'agit sera portée au Comité de salut public, et que deux commissaires y accompagneront le réclamant.
Un citoyen, député par la section du Temple, vient désavouer, au nom de ceux qui l'ont envoyé, une adresse que les intrigants avaient arrachée à la section. Cette adresse attaquait la réputation du citoyen Talbot, son représentant à la Commune, et paraissait en même temps attaquer celle des patriotes de 1789. Ce citoyen déclare que sa section n'a pas entendu porter atteinte à la réputation de républicanisme de ces patriotes et des membres de la commune. Il annonce qu'elle a arrêté dans une de ses séances que cette adresse serait regardée comme non avenue. — Un membre ayant voulu entrer dans des détails circonstanciés sur cette affaire, la Société passe à l'ordre du jour, motivé sur ce qu'elle ne doit pas s'immiscer dans les débats particuliers d'une section.]
Séance levée à neuf heures et demie.
PRÉSIDENCE DE LE BAS
[Le Club de Bordeaux écrit, en date du 7 floréal : « Depuis longtemps le grand ordre du jour de notre Société est surtout la bienfaisance et toutes les vertus républicaines ; hier encore nous fûmes instruits qu'une citoyenne venait de mourir et avait laissé deux enfants, dont le père est sur les frontières; ils furent adoptés sur-le-champ par deux sans-culottes de- notre Société. » Applaudi. — Un secrétaire fait lecture d'une lettre dans laquelle la citoyenne Dulin (de Clermont-Ferrand), félicite son mari d'être devenu, de simple volontaire, capitaine de grenadiers, et lui promet d'aller le soigner, s'il est blessé. Cette lettre excite de vifs applaudissements.]
Le représentant du peuple Bouret écrit de Coutances qu'il a rendu à leurs fonctions les deux officiers municipaux de cette commune, dont la suspension avait compromis la réputation du général sansculottes Vial. — Un membre annonce qu'il vient de recevoir une lettre de la Société de Coutances, qui lui apprend la même chose. Cette Société l'a chargé de protester aux Jacobins qu'elle est toujours digne de leur amitié.
Un citoyen, arrivant d'Orléans, et membre de la Société populaire de cette commune, pour se rendre au Havre-Marat, sollicite des secours, afin de se procurer sur la route les choses indispensables à
la vie. La manière franche avec laquelle ce citoyen se présente donne occasion à Legendre de faire observer qu'il ne s'annonce pas comme un intrigant, mais comme un patriote sincère, qui a véritablement besoin. Il demande pour lui une collecte. [Adopté.) Elle produit 107 livres.
On passe au scrutin épuratoire ; la Société admet les citoyens Baudier, Barre, Chapelier, Clairy, Délètre, Debiern, Foisy, Firinant, Georges, Guidamour, Jumelle, Laborette, Laval, Malpert, Mittié, Mauchi, Naxal, NuUi, Olivier, Oyon, Perret et Puissoy '.
[La section du Contrat-Social présente six cavaliers qu'elle a équipés. L'un d'entre eux a voulu faire lui-même les frais de son équipement. — Le Président fait à l'orateur de la députation une réponse, dont voici le principal passage :]
Allez combattre la tyrannie; quand vous reviendrez, nous vous embrasserons, et nous dirons : « Ils ont fait leur devoir. »
Et vous, citoyens généreux, qui venez de nous présenter ces défenseurs, vous avez des devoirs à remplir pendant que vos frères verseront leur sang. Les ennemis de la liberté ne sont pas tous audelà des Alpes et du Rhin ; il en est dans l'intérieur, qui sont plus perfides que les autres ; ce sont ceux-là que vous devez poursuivre avec courage, en songeant que les succès que la République doit espérer contre les ennemis de l'extérieur dépendent des avantages que vous obtiendrez sur ceux de l'intérieur. Ne laissons aux traîtres aucun asile sur le sol de la France, et les tyrans seront anéantis.
Nos ennemis comptent sur nos divisions; combattons ceux qui voudraient les entretenir ; il ne peut y avoir ni paix ni trêve avec eux ; il faut leur faire la guerre jusqu'à la mort. Soyons donc dans nos sections et dans les Sociétés populaires ce que nous devons être ; réunissons-nous comme des frères ; méfiez-vous des germes de division que Ton voudrait jeter dans les Sociétés populaires. C'est au milieu des Jacobins, c'est au milieu des Montagnards que vous devez vous réunir. Nous ne sommes tous qu'un peuple d'amis qui n'ont qu'un même intérêt et un même sentiment. Il n'y a en France qu'une seule armée; ce sont vingt-cinq millions d'hommes qui combattent pour la République et pour la liberté. {Applaudi.)
Le président donne l'accolade fraternelle à l'orateur et aux six cavaliers.
Le citoyen Canin témoigne sa surprise de ce que la Société vient
\. Nous reproduisons ces noms tels qu'ils sont imprimés dans le Moniteur. Il, est possible que plus d'un se trouve défiguré.
d'admettre pendant son absence le citoyen Debiern au nombre de ses membres. Il le dénonce pour avoir été exclu des assemblées de la section du Marché, dans laquelle il habite, pour avoir brûlé les registres sur lesquels étaient inscrites les pétitions des patriotes, où l'on demandait le décret d'accusation contre les Brissotins ; enfin pour avoir demandé l'exclusion de ceux qui avaient signé ces pétitions.
Dehiern répond qu'il n'a pas brûlé les registres dont il s'agit, et qu'il était lui-même un des signataires des pétitions qu'on l'accuse d'avoir improuvées; il avance qu'il a été exclu des assemblées de la section, parce qu'il n'y avait personne qui voulût prendre sa défense, et qu'ayant voulu la prendre lui-même quelques jours 'après son exclusion, la parole lui fut refusée parce que la section était influencée par Bouin. Il prétend que ceux qui ont excité contre lui l'animadversion de l'assemblée de sa section lui ont fait un crime d'avoir défendu la cause de quelques citoyens persécutés par le traître Vincent, etc.
Après une légère discussion la Société rapporte l'arrêté qui admet Debiern ; elle ajourne son admission jusqu'après le rapport du Comité de présentation.
[Un citoyen député par la Société de Vernon annonce que cette Société a équipé un cavalier. 11 annonce que ses concitoyens l'ont envoyé pour resserrer les liens de la fraternité et pour apporter le tribut d'admiration que l'attitude imposante des Jacobins a mérité. On applaudit.]
Séance levée à neuf heures et demie.
PRÉSmENCE DE LE BAS
[La Société de Provins envoie une lettre dont voici le principal passage : « Nos concitoyens repoussent tout fédéralisme, et plus encore celui des subsistances, qui, comme le dit Saint-Just, serait le plus grand des attentats^ Déjà plus de douze mille quintaux de blé avaient été versés à Paris, lorsque le représentant du peuple Isoré a fixé le contingent de ce district à soixanteneuf mille. Ce nouveau contingent nous prive d'une partie des subsistances nécessaires jusqu'à la moisson... N'importe ; nous avons vu le bien de la République entière. » On applaudit. — On renvoie au Comité de salut public une lettre de la Société d'Yvetot, qui demande que l'on s'empresse à di-
110 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [5 mai 1794]
minuer le nombre des Comités dç surveillance établis dans les communes, et que les chefs-lieux de districts soient les seuls endroits où il y ail de pareils Comités. — On renvoie au Comité d'aliénation et à la Commission des revenus nationaux une lettre de la Société de Saint-Chamond, qui se plaint de ce que ceux qui achètent ou qui prennent à bail les domaines nationaux sont presque toujours les mômes individus.]
La Société entend lecture de deux lettres écrites par Jourdan, chef d'escadron de la 12« division de gendarmerie, l'une d'Avignon, et l'autre de Paris, où il est détenu par mesure de sûreté générale. Dans les deux lettres il se plaint de ce que ses ennemis le dénoncent pour avoir opprimé les patriotes, quoiqu'il n'ait fait arrêter que des personnes suspectes, d'autres prises en flagrant délit, et les membres du tribunal d'Avignon, contre lesquels il prétend qu'il y a des pièces qui le justifient. Il annonce qu'ayant reçu une dénonciation contre le représentant Pellissier, il a tenu à cet égard une conduite très sage, et qu^il n'a pas voulu agir sans avoir consulté le représentant Maignet. Après avoir rappelé les services qu'il a rendus à la chose publique et les persécutions qu'il a essuyées de la part des aristocrates et des fédéralistes, il demande que les Jacobins prennent sa défense.
Un membre, croyant que Jourdan a été traduit au Tribunal révolutionnaire, demande que ces lettres lui soient renvoyées, ainsi que les adresses de la Société d'Avignon contre Jourdan. Un autre membre fait observer qu'il conviendrait mieux de renvoyer ces pièces au Comité de sûreté générale, attendu qu'il n'est pas constant que Jourdan soit traduit au Tribunal révolutionnaire. 7'al.lien est de ce dernier avis ; il rappelle que Jourdan a été calomnié par l'abbé Maury et par les aristocrates du temps de l'Assemblée constituante ; que cet ardent patriote a été traité d'anthropophage et d'homme sanguinaire, quoiqu'il soit d'un caractère doux et affable. Il rappelle que Jourdan a été l'auteur de la révolution dans le ci-devant Comtat; qu'il a toujours fait trembler les aristocrates ; qu'il a le premier résisté aux principes de la Gironde ; il déclare que, lorsqu'un tel patriote est dans les fers, tous les amis de la liberté doivent prendre sa défense et s'assurer si les dénonciations portées contre lui sont fondées ; il déclare également que, si Jourdan est coupable, il faut l'abandonner à la rigueur des lois, mais que, dans le cas contraire, tous les patriotes doivent venir à son secours. 11 termine en demandant le renvoi des pièces au Comité de sûreté générale.
[On demande que des commissaires se transportent à ce Comité pour appuyer les pièces. — Dumas combat cette proposition dans un discours dont voici la partie la plus importante :]
« Jourdan ne fut jamais placé dans la carrière de la Révolution ; on pourrait dire qu'il devançait les mouvements de cette même Révolution et qu'il était fait pour diriger les faibles. A ce titre il a dû nécessairement être pour les ennemis de la Révolution un objet de haine et de vengeance. Mais, s'il s'élève en sa faveur de fortes présomptions, s'il y a espoir qu'il soit innocent, il est possible qu'il ait commis des fautes qui auront déterminé son arrestation. Croiriezvous que c'est sans raison que le Comité de sûreté générale aura mis en arrestation un homme qui a une grande réputation de patriotisme, et qui fut trop longtemps l'objet des persécutions des ennemis du bien public pour que nous ne soyons pas portés à croire qu'il en fut lui-même l'ami ? L'égarement peut s'emparer d'un homme qui a de l'énergie ; il est possible que Jourdan ait passé les bornes de ses pouvoirs ; je sais même qu'il est accusé d'avoir usurpé un pouvoir arbitraire, d'avoir fait arrêter des membres des autorités constituées. » L'orateur, après avoir prouvé combien il serait dangereux que ceux qui sont chargés de la force publique agissent sans consulter les autorités organes des lois, et pussent faire incarcérer sous différents prétextes des membres des autorités constituées, et même des tribunaux, sans le vœu exprès de la loi, deman<Je que la Société réfléchisse sur la conduite qu'elle doit tenir. Il déclare qu*il faut s'en rapporter entièrement au Comité de sûreté générale. « Si Jourdan est coupable, dit-il, il faut qu'il soit puni ; si c'est un patriote opprimé, il trouvera dans tous les Jacobins autant de défenseurs. Quoi qu'on en dise, il est impossible qu'un patriote soit opprimé par d'autres patriotes. » Il termine en demandant que la Société n'envoie aucun commissaire.
Tallien déclare qu'il ne connaît pas Jourdan, que jamais il n'a eu de correspondance avec lui, qu'il ne l'envisage que comme un patriote calomnié par l'aristocratie, et qu'il s'acquitte du devoir de citoyen en disant la vérité. Il fait sa profession de foi politique en disant que ce serait être un mauvais citoyen que de ne pas se réunir fortement autour des Comités de salut public et de sûreté générale ; mais il prétend que tous les bons citoyens ont le droit de donner des éclaircissements aux membres de ces Comités, afin de les empêcher de tomber dans les surprises où nos ennemis pourraient tenter de les jeter. Après avoir posé ce principe, il présente des réflexions sur la conduite révolutionnaire de Jourdan, sur les persécutions qu'il a éprouvées dans le Midi de la part des fédéralistes. Il déclare qu'il aurait pu arriver que ce citoyen fût dénoncé par ceux qu'il a combattus autrefois. Il rappelle ce principe consacré chez les amis de la
J12 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [b mai 1794]
liberté, que, lorsque un patriote souffre, tous les autres souffrent à la fois de son oppression ; il termine par demander que des Commissaires soient nommés pour s'informer auprès du Comité de sûreté générale des dénonciations qui ont engagé ce Comité à mettre Jourdan en arrestation, pourvu toutefois qu'il ne fût pas contraire au bien public de faire connaître ces dénonciations. {Adopté.)
Vadier fait part à la Société qu'il est impossible que le Comité de sûreté générale donne connaissance des dénonciations portées contre Jourdan, attendu qu'il s'agit de couper le fil de la contre-révolution dans le Midi. 11 annonce que ces dénonciations sont très graves, et qu'elles ont été envoyées par les représentants du peuple. 11 rend justice aux intentions pures de Tallien, dont l'âme droite et républicaine ne peut souffrir l'idée qu'un patriote est persécuté ; mais il déclare que, si la Société envoyait des commissaires, elle ferait une démarche qui n'aurait aucun effet.
On demande que l'arrêté soit rapporté ; le président fait observer que la dernière condition renfermée dans cet arrêté rend le rapport inutile.
Un membre du Comité de présentation fait un rapport sur le citoyen Debiern, dont l'admission avait été ajournée dans la dernière séance. Il résulte des renseignements pris sur le compte de. ce citoyen qu'il est reconnu pour bon patriote, et qu'il a défendu Marat dans des temps où Ton avait à craindre les persécutions en agissant ainsi. Après des détails assez étendus sur cette affaire, le rapporteur propose d'admettre le citoyen Debiern parmi les membres de la Société.
Bouin et Lebourg (ce dernier est celui qui l'avait dénoncé dans la dernière séance) entrent dans des observations détaillées sur la dénonciation faite contre lui pour avoir pris la défense de ceux qui avaient brûlé les registres où était renfermée l'adresse où l'on demandait le décret d'accusation contre les Brissotins. Ils l'accusent d'avoir voulu procurer un certificat de civisme à un nommé Gilbert, notaire, convaincu d'avoir tenu chez lui des pétitions inciviques pour les faire signer par les citoyens ; ils l'accusent également d'avoir dit qu'à Lyon l'esprit public était bon lorsque les patriotes y étaient persécutés, etc.
Debiern prend la parole pour sa justification : plusieurs autres m,embres parlent en sa faveur, et reprochent à Bouin d'avoir suivi le penchant d'une animosité particulière en dénonçant le citoyen Debiern. Après quelques débats, la proposition du Comité de présentation est adoptée.
[:j mai 1794] SOCIÉTÉ DES JACOBINS 113
Une députalion de citoyennes, femmes des défenseurs de la patrie, de la section de l'Unité, viennent se plaindre de ce que la section ne leur fournit pas le secours qu'elle leur avait promis ; elles demaniJent qu'on leur donne des secour?.
Cette dernière expression étant contraire à l'esprit de républicanisme et d'amour de la patrie, on demande que la Société, en applaudissant à l'intention pure des pétitionnaires, prenne des mesures pour faire connaître les principes du rédacteur de la pétition.
Conformément à cette proposition, la pétition est renvoyée au Comité des secours et à celui de sûreté générale.
Séance levée à dix heures.
XXY
PRÉSIDENCE DE LE BAS
La Société d'Heyrieux reconnaît l'abus du grand nombre de Sociétés populaires et de Comités révolutionnaires ; elle applaudit à la motion faite par la Société de Màcon d'en diminuer le nombre, mais elle pense qu'il faut s'assurer du républicanisme des membres qui composeront les Comités révolutionnaires que l'on placera dans les chefs-lieux de district, et les passer au scrutin épuratoire avant de les admettre. [Renvoyé au Comité de salut public.)
Une lettre de Levasseur, datée de Sedan, le 14 floréal, annonce que le système d'oppression qui existait dans ce pays est détruit; il a découvert chez des ennemis du bien public une liste de proscription contre les patriotes ; des mesures sûres ont été prises à celte occasion. Les autorités constituées ont été épurées ; les aristocrates avaient intrigué ce jour-là ; mais le peuple fut bon et juste, et les aristocrates furent épouvantés. Les citoyens se disaient l'un à l'autre : « Comme on nous a trompés ! » La tranquillité règne maintenant dans Sedan; le représentant du peuple part pour Mézières. Une lettre de la Société de Sedan annonce que le patriotisme est relevé, que les patriotes, naguère persécutés avec tant d'animosité, ont oublié leurs maux ; la tourbe audacieuse des aristocrates est rentrée, grâce à l'énergie de Levasseur, dans la fange dont elle n'aurait jamais dû sortir. [On applaudit.)
lui. \1. 8
114 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [7 mai 1794]
Une députation de la section des Lombards fait lecture d'une adresse qu'elle doit présenter à la Convention, où elle demande que l'hospice des Catherinettes soit employé à loger les aveugles travailleurs qui sont obligés de sortir de la maison des Célestins, et que les sœurs hospitalières logées aux Catherinettes soient transférées rue Denis, seclion de Bonne-Nouvelle, où elles seront surveillées par une bonne administration, qui détruira tous les abus existant dans cet hospice. — Des commissaires sont nommés pour accompagner la députation à la barre de la Convention.
La section de la Fontaine-de-Grenelle vient communiquer une adresse dans laquelle elle annonce la dissolution de la Société populaire qui existait dans son enceinte, et qu'elle a présenté à la Convention les deux cavaliers qu'elle a équipés et armés à ses frais. — La Société applaudit aux sentiments exprimés dans l'adresse ; le président donne le baiser fraternel à l'orateur et aux deux cavaliers,
Lequinio. — La République a eu des jours de triomphes éclatants, mais celui-ci est sans doute un des plus beaux et des plus sublimes. C'est aujourd'hui que les calomnies dirigées contre les représentants du peuple ont été à jamais confondues ; c'est aujourd'hui que les perfidies de tout genre ont été détruites. Un des plus beaux rapports qui aient jamais été faits à la tribune de la Convention lui a été présenté dans la séance de ce jour par Robespierre *. Il a été applaudi à chaque phrase ; nous aurions voulu l'applaudir toutes les fois qu'il imprimait dans nos âmes des sentiments élevés et dignes de la liberté. Il est grand dans ses idées politiques et morales, il est grand dans tous ses détails. Ce discours a été suivi d'un autre rapport, que je pourrais appeler pratique, sur les fêtes nationales. Il est également intéressant dans son ensemble. Je demande que la Société entende la lecture de tous les deux. {On applaudit.)
Bourbotte, député, passe au scrutin épuratoire, et est admis.
Robespierre donne lecture du rapport qu'il a fait à la Convention. Les citoyens l'accueillent par de fréquentes acclamations, et par les démonstrations les plus vives des sentiments qu'il leur fait éprouver. La Société en arrête l'impression et la distribution.
Séance levée à dix heures.
1. II s'agit du fameux discours de Robespierre sur le culte de l'Être suprême et du décret qui fut voté à la suite de ce discours. Entre autres dispositions, ce décret portait que le peuple français reconnaissait l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme, que la liberté des cultes était maintenue conformément au décret du 18 frimaire an II, et qu'une fête serait célébrée en l'honneur de l'Être suprême le 20 prairial. Moniteur, t. XX, p. 411. Voir aussi F.-A. Aulard, Le Culte de la Raison et le culte de l'Être suprê^ne, Paris, 1892, in-12.
PRÉSIDENCE DE LE BAS
[La Société de Nantes écrit qu'ayant déjà offert deux cavaliers à la patrie, ■elle n"a pas cru avoir fait assez : elle en offre à présent quatorae, dont dix ont été équipés par les républicains des tribunes. {Applaudi.) — Une So- ■ciété populaire du département du Mont-Blanc fait passer copie d'une adresse dans laquelle elle félicite les soldats républicains qui ont franchi le Saint-Bernard. — Un membre de la Société populaire de Brioude et le commissaire qui lui a été adjoint font lecture d'une lettre dans laquelle Pissis, administrateur du département de la Haute-Loire, déclare qu"il s'est trompe en dénonçant la Société de Brioude. — Une députation de la section de Brutiu^ présente deux cavaliers offerts par la section : « Déjà, dit l'orateur, nous avons fabriqué 8,000 livres de salpêtre ; nous avons offert à la patrie dOO paires de bas, 2oO paires de souliers, 88 couvertures, 1,800 chemises, et 71 fusils. Le rôle de l'emprunt forcé présente un résultat de près de 2 millions. » L'orateur ajoute plus loin : « Nous avons été les premiers à nous élever avec vigueur contre la faction des Hébertistes, et nous nous glorifions d'avoir consigné nos sentiments dans une adresse que nous avons présentée à la Convention, avant que le rapport du Comité de salut public fût connu et eût dévoilé cette faction. Nous offrons à la Société plusieurs exemplaires de cette adresse. Nous nous glorifions encore de ce que la Société populaire de notre section a été la première à donner l'exemple en suspendant le cours de ses séances pour se réunir d'esprit et de cœur à tous les citoyens de la section, et, en marchant de front avec eux sur la ligne des principes dans les assemblées générales, elle a reconnu qu'il ne devait y avoir à Paris qu'une Société, celle qui siège dans cette enceinte. » En terminant, l'orateur déclare que les intrigants ont dénoncé au Comité de sûreté générale et fait traduire au Tribunal révolutionnaire les citoyens qui avaient le plus travaillé à régénérer la section ; mais les accusés, parmi lesquels étaient le citoyen Chardin, ont prouvé leur innocence et ont été acquittés. Le Président donne l'accolade à l'orateur et aux deux cavaliers*. — Un député d'une Société de la Haute-Saône annonce que les membres de la Société dont il fait partie ont pris sur leur absolu nécessaire pour combattre les armées des tyrans. « C'est à vous, ajoute-t-il, que nous devons la sainte émulation dont nous sommes animés. »]
Un membre fait, au n'om du Comité de présentation, un rapport sur la question de savoir si la Société doit admettre dans son sein des députés suppléants, nouvellement appelés à remplir les fonctions de représentants du peuple, avant la fin du scrutin épuratoire. Après