‹ La société des Jacobins; recueil de documents (volume 4)Chapitre 5 sur 187 · Tome VL · texte numérisé non relu

Tome VL

18 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [20 maks 1794]

ont été chargés par leurs frères persécutés de venir réclamer justice. L'ordre a été donné de tirer sur eux, s'ils voulaient sortir, et ce n'est qu'à travers mille dangers que les commissaires des patriotes de la commune d'Arbois sont parvenus à sortir du Jura. » Tel est le tableau présenté par l'orateur sur la situation de son pays ; il demande des commissaires pour examiner tous ces faits, et faire rendre justice aux opprimés.

Dumas prend alors la parole pour donner des éclaircissements sur la situation du Jura.

Dumas. — La situation du Jura est vraiment alarmante ; vous devez donner à la réclamation qui vous est présentée toute l'attention qu'exige une affaire importante. La situation du Jura est telle que les crimes s'y sont perpétués, et qu'il est absolument perdu. Ce sont les lieux où le fédéralisme prit naissance et reçut ses accroissements ; c'est là qu'autrefois on médita la dissolution de la représentation nationale et l'assassinat des patriotes. Au mois d'avril, le Jura avait signé des traités avec les rebelles de Lyon, pour se fournir réciproquement des subsistances ; c'est un pays qui a été totalement corrompu par le poison des Lameth. Trois députations de la Convention y ont été envoyées ; elles n'ont envoyé aucun conspirateur à l'échafaud , et cependant les hommes qui habitent ces contrées sont, à l'exception des vrais sans-culottes, des Pétion, des Buzot, en un mot des hommes mis hors la loi. Ce sont des partisans et des défenseurs du prétendu Comité de salut public que les fédérahstes avaient créé, de ce Comité qui disait avec impudeur : « Quelle est cette Convention qui nous envoie des décrets ? Croit - elle nous épouvanter par ses lois ? Nous resterons fermes à notre poste, et nous lui apprendrons comment on se comporte dans le Jura. » Ces hommes se prononcent aujourd'hui à l'ombre de l'impunité; plusieurs même ont été remis en place. J'ai été témoin de ce que j'avance ; je le reproche au représentant du peuple Bassal ; c'est lui que j'accuse d'avoir perdu le département ; c'est lui- qui a refusé d'employer les mesures rigoureuses dont il pouvait disposer, et qui est la cause de beaucoup de malheurs ; c'est lui, et les pièces sont déposées au Comité de sûreté générale, c'est lui qui écrivait aux scélérats du Jura qu'il rendrait compte à la|Convention de la régularité de leur conduite et de la bonté de leurs principes, et que, si la justice ne leur était pas rendue, il irait partager leur sort. Les rebelles du Jura avaient médité au mois d'avril la perte de la République ; les patriotes résistèrent tant qu'ils purent à leurs coupables efforts ; mais, quand il n'y eut plus

aucun centre d'union, il fallut avoir recours à la Convention pour en obtenir un représentant.

Bassal nous avait été désigné comme un bon Montagnard ; nous lui demandâmes s'il voulait partir, il y consentit • ; mais Bassal trompa notre attente ; il commença sa mission en écrivant qu'il fallait fraterniser avec eux. Est-ce avec des rebelles, est-ce avec des Autrichiens, est-ce avec ceux qui ont voulu perdre la République, est-c« enfin avec ceux qui ont mis la corde au cou des patriotes et les ont traînés en prison que nous devons fraterniser? Voilà cependant ceux avec qui Bassal voulait fraterniser à Dijon. Il voulut bien concerter avec moi les mesures qu'il venait de prendre contre les rebelles ; il jugea qu'il était absolument indispensable d'avoir à sa disposition une force armée pour résister à la force départementale. L'âme de tous ces moyens était sans doute le secret et l'activité ; mais Bassal, au lieu de s'en occuper, écrivait aux scélérats qu'il venait pour fraterniser avec eux. Nous arrivons à Dôle' ; nous y trouvons Garnier (de Troyes)^. Il part pour aller requérir à Besançon une force respectable ; il revient sans les forces qu'il était allé chercher, et il amène avec lui trois ou quatre fédéralistes. Bassal les voit et les accueille ; il croit pouvoir se servir de leur médiation. Je lui dis alors : « Il est infâme et horrible de trahir ainsi les intérêts de la République, de voir un représentant entouré de fédéralistes, lorsque les patriotes ne peuvent être entendus. » Je lui répétai les mêmes considérations pendant près d'une heure et demie ; il ne me répondit pas un seul mot, parce que l'homme coupable n'a rien à répondre devant celui qui n'a rien à se reprocher. S'il ne se rappelle pas ce que je lui dis alors, il se rappellera du moins de la pâleur imprimée sur son front et de l'espèce de terreur qu'il éprouvait en face d'un patriote ; il se rappellera ce que je dis à ceux qui l'entouraient, et les reproches que je lui adressai. Bassal était alors dans une situation humiliante, embarrassée ; en un mot, il ne savait que répondre. Il continuait toujours d'être entouré de fédéralistes, signataires d'arrêtés liberticides ; des émissaires allaient et revenaient ; ils rapportaient à Bassal qu'il fallait fraterniser avec le peuple du

1. Le conventionnel Bassal fut envoyé deux fois en mission dans le Jura : la première fois, le 18 juin 1793 ; la seconde fois, le 17 août suivant. II fut rappelé le H décembre 1793.

2. Il semblerait ressortir de ce passage que l'orateur était également un représentant en mission. Il n'en est rien, et on verra par la réponse de Bassal que ce Dumas était un habitant du Jura.

3. Ce conventionnel, plus connu sous le nom de Garnier '^de l'Aube), avait été envoyé en mission dans le Jura, avec Bassal, le 18 juin 1793.

20 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [26 mars 1794]

Jura; que, s'il venait avec l'autorité du représentant pour apporter (les mesures de rigueur, le peuple s'opposerait tout entier à son passage, tandis que, s'il apportait la conciliation et la paix, tout le peuple irait au devant de lui. Bassal se décida enfin à paraître à la barre d'une administration rebelle qui avait armé quinze mille hommes contre la Convention. J'avais alors des intelligences dans le sein même des révoltés ; quarante patriotes bien armés et bien déterminés attendaient le moment favorable pour s'emparer des canons et des postes importants ; et certes quarante patriotes comme ceux-là sont dans le cas de faire trembler et de faire reculer des milliers de scélérats ligués contre l'autorité légitime. Dix de ces vertueux citoyens furent découverts et arrêtés par les fédéralistes. Bassal savait que je m'étais ménagé cette ressource; il me disait: « Faites ce que vous pourrez ; pour moi, je ne puis me mêler de tout cela. » Quand on lui reprochait sa lâcheté, sa connivence avec les rebelles, il répondait : « Croyez-vous que je voudrais souffrir que mon nom filt accolé à côté de ceux de Marat et de Robespierre ? » C'est de Garnier (de Troyes) que je tiens ce fait ; il m'a encore répété la même chose ces jours derniers. Bassal, arrivé alors de Lons-le- Saunier, éprouve en descendant à son auberge toutes les horreurs que pouvaient imaginer des hommes qui voulaient avilir la représentation. La fille d'auberge qui lui porte la lumière est insultée, et le représentant est obligé de monter à sa chambre dans l'obscurité. Cependant la foule criait dans les rues : « A bas les Marat ! à la guillotine ! » Des envoyés de l'administration rebelle venaient lui dire qu'il n'avait rien à craindre, s'il paraissait pour fraterniser. Enfin cette criminelle administration fixa le jour où elle voulait bien l'entendre. C'est là qu'il entendit vomir les injures les plus grossières contre la représentation nationale. « Que viennent faire ici, lui disaiton, des représentants indignes d'une Convention plus indigne encore?...» Bassal ne répondait que par des flagorneries avilissantes. Enfin il part avec beaucoup de peine. On s'attendait qu'ayant été témoin de toutes les infamies qui se passaient dans le Jura il prendrait contre les rebelles les mesures les plus terribles ; mais il entre de nouveau en négociation. Dans ces entrefaites arrive le décret qui ordonne la dissolution du prétendu Comité de salut public étabh par les rebelles, et qui met hors de la loi les membres qui ne voudraient pas obéir. A celte nouvelle, le Comité s'insurge et déclare qu'il veut mourir à son poste. Tout cela n'empêche pas Bassal de négocier avec lui et de lui écrire une lettre honorable, que les rebelles ont fait imprimer au nombre de dix mille exemplaires. Il leur dit dans cette

lettre que jamais il n'a douté de la pureté de leurs principes et de leurs intentions. Les fédéralistes se servirent de cette lettre fatale pour porter le dernier coup aux patriotes. Bassal partit, espérant obtenir l'absolution des scélérats ; je le trouvai dans la cour de la Convention au moment de son arrivée ; là il me parla d'une manière très amère ; il employa même le persifilage, en me disant : « Il est bien aisé de faire rendre des décrets ; il faut avoir des moyens pour les faire exécuter. » Indignés de ce qui s'était passé, nous sollicitions, nous autres patriotes, un décret de rigueur contre les fédéralistes ; il fut rendu ; mais Bassal repartit bientôt, dans le dessein de s'opposer à son exécution. Postérieurement à tout cela, il écrivit encore aux administrations rebelles que, s'il ne pouvait pas faire rapporter les décrets rendus contre elles, il s'estimerait heureux d'aller partager leur sort.

[Telle est la série des faits imputés par Dumas à Bassal. Nous avons retranché ' toutes les réflexions épisodiqucs, et rapproché les griefs, afin de pouvoir conserver l'ensemble de la dénonciation dans l'analyse resserrée d'un discours qui a duré nne heure et demie. L'orateur a présenté quelques observations relativement à Prost ; il a demandé que l'on écrivit au représentant du peuple Lejeune pour s'informer s'il est vrai que Prost s'oppose à l'exécution des lois, afin de prendre à ce sujet des mesures efficaces. — Bassal obtient la parole pour répondre.]

Bassal. — Dans une affaire si compliquée, vous me permettrez un peu de développement. Mon récit pourra être long, mais il sera vrai, exact, et environné de circonstances si notoires que votre conscience n'aura aucune peine à me juger. Je ne vous parlerai ni des motifs de la dénonciation, ni des circonstances où elle est faite, ni de l'occasion qui y a donné lieu, ni même des injures dont on l'a chargée. Je n'ai devant les yeux que l'intérêt de la République, et ne vous dirai que ce qu'il importe qu'on sache dans cette grande affaire.

Je partis de Paris au milieu du mois de juin, avec la mission expresse de rétablir l'ordre dans les départements du Doubs, du Jura, de l'Ain et de la Côte-d'Or, y éclairer le peuple et faire rentrer dans leur devoir les autorités constituées. Arrivé à Dijon, j'apprends que le Jura arme un bataillon de quinze cents hommes pour l'envoy'er contre Paris ou pour le réunir aux Marseillais. Je demande au département de la Côte-d'Or trois cents hommes de la garde nationale, et Garnier part pour Besançon à l'eifet de requérir neuf à dix compagnies d'infanterie avec deux pièces de canon. L'un et l'autre nous

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