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Hion demande qu'on ne s'occupe pas des intérêts particuliers de quelques citoyens opprimés, mais de la chose publique.
Gouly déclare que l'affaire dont il s'agit est très importante ; il demande que la Société ajourne tout ce qui pourrait être dit à ce sujet jusqu'à ce que les Comités de salut public et des colonies aient fait leur rapport. [Adopté.)
Lequinio. — J'observe qu'il ne peut y avoir de mal à s'instruire, et que ce n'est pas influencer les délibérations des Comités et de la Convention que de s'éclairer sur une affaire importante. Si aujourd'hui on empêche de parler sur un objet, demain ce sera sur un autre, et enfin la liberté se trouvera compromise. Je pense au contraire que ce qui sera dit à, la tribune de la Société pourra éclairer les Comités eux-mêmes, et qu'ainsi la publicité ne peut être qu'avantageuse. Je demande le rapport de l'arrêté.
Léonard Leblois appuie cette proposition, en rappelant que le scélérat Robespierre lui coupa un jour la parole lorsqu'il voulait donner des renseignements sur les événements des colonies, parce que la publicité était contraire à ses vues criminelles.
Gouly combat la proposition. « Je pense, dit-il, que, si on a des renseignements à donner, il faut les porter à la Convention et aux Comités, et qu'on ne doit point parler aux Jacobins sur cette matière, soit pour ne pas influencer les délibérations des Comités, soit pour ne pas donner à de grands coupables le temps et l'occasion de se soustraire au glaive de la loi. »
MoNESTiER. — Si la vérité pouvait se perdre, ce serait aux Jacobins qu'on la retrouverait; la liberté ne peut être sauvée, si par des condescendances particulières on ferme la bouche à quelqu'un, et si on lui ôte la liberté de parler et d'écrire. Qu'on se rappelle que, quand l'oppression existait dans l'Assemblée constituante , des députés fidèles à la cause du peuple accouraient à la Société pour y préparer les discussions et s'éclairer sur les décrets que l'Assemblée devait porter.
Monestier fait sentir enfin que les représentants doivent faire en sorte de porter à la Convention des lumières uniformes, qu'ils ne doivent pas attendre qu'elles leur viennent par la voie d'un Comité, mais qu'ils doivent les puiser dans une Société parfaitement libre.
Hion répond au préopinant que, du temps de l'Assemblée constituante, on discutait des matières de législation, mais que dans la circonstance présente il s'agit d'objets relatifs à des mesures de gouvernement. Dans le cours de ces observations, il lui échappe de dire: « C'est ainsi qu'en voulant discuter les matières du gouvernement, la
Société a rivalisé la Convention nationale. » De violents murmures ne permettent pas à l'orateur d'achever, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il parvient à demander le maintien de l'arrêté.
Lequinio. — Je rappelle à la Société qu'une faction tyrannique ne s'est élevée que parce qu'on a interdit la liberté de discuter, et qu'un despote prétendait avoir seul le droit de parler; c'est en disant que le silence est nécessaire au bien de la chose publique, que la liberté a été plongée dans le précipice. Ayons le cœur pur et la conscience droite ; marchons avec les principes, et développons ici l'instruction. Quelle différence y a-t-il entre discuter ici et discuter ailleurs? Qui pourra m 'empêcher de dire la vérité sur un banc, dans la rue et dans toute place ? Serait-ce dans cette Société, où se sont développées les plus grandes vérités, que l'on porterait une atteinte criminelle aux principes? Non, vous ne le souffrirez pas.
La Société applaudit et rapporte son arrêté.
Le citoyen qui avait commencé à parler des colonies veut continuer; il est de nouveau interrompu par Thirion^ qui demande qu'on ne s'occupe pas de ce qui s'est passé il y a dix-huit mois dans les colonies, mais de ce qui se passe actuellement dans la République, attendu que le dernier objet intéresse infiniment la liberté.
Léonard Leblois répond que les colonies font partie intégrante de la République, et que leurs intérêts sont les mêmes. 11 déclare qu'il est de la plus haute importance d'en parler, parce que les deux tiers de Saint-Domingue sont encore à la République, et qu'il s'agit de les conserver, ou de laisser périr tous les Français libres qui habitent encore le pays qui n'est pas envahi.
Après quelques débats, la parole est maintenue à Yoralenr. 11 développe une longue série de faits relatifs à la trahison qui a eu lieu dans les colonies; il fait lecture d'une adresse envoyée à M. Pitt par des colons traîtres, qui promettent de se soumettre à l'Angleterre et de lui livrer Saint-Domingue.
Cette adresse excite des mouvements d'indignation.
Real obtient la parole sur le grand ordre du jour.
Real. — Je pense qu'il faut s'occuper des plaies qui ont frappé la République au cœur, et que c'est d'ici que doivent sortir les remèdes qui conviennent à nos maux. Il y a deux dangers principaux qui environnent la liberté renaissante : le premier est le gouvernement révolutionnaire, dont on a trop prononcé les abus en conférant à quelques hommes le pouvoir de tenir la France sous le joug; le second danger est le modérantisme, qui commence à relever la tête, et qui essaie de profiter de la dernière révolution. Ce sont ces deux
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écueils que nous devons éviter; il nous faut du courage et de la sagesse pour marcher sûrement entre ces deux extrémités.
La Convention s'occupe de l'organisation du gouvernement : nous n'entrerons pas dans les détails de cette matière importante ; nous nous occuperons seulement des moyens d'empêcher l'abus du pouvoir. Nous savons qu'il faut une grande force d'action dans les mains de ceux qui gouvernent, mais aussi la liberté exige que l'on donne un contrepoids à cette puissance. Je crois que, pour y parvenir, il est un moyen unique et très puissant : c'est la liberté de la presse. On me dira peut-être qu'il existe sur cet objet des lois bienfaisantes ; mais je répondrai qu'il me suffit de jeter les yeux sur ce qui s'est passé depuis plus d'un an, pour faire voir que la liberté de la presse a été anéantie. Il ne suffit pas d'avoir les lois qui existent, puisqu'il est constant qu'elles ont été violées; il faut qu'il y ait une garantie sûre et indestructible, et que l'on ne craigne plus d'être guillotiné pour avoir écrit telle chose à telle époque. Pour bien détester le régime qui vient de finir, je crois qu'il est nécessaire d'en faire voir les dégoûtants effets; c'est dans la peinture des maux que l'on faisait souffrir dans les prisons que l'indignation des bons citoyens doit trouver son aliment. Je laisse aux citoyens que la persécution avait plongés dans les différentes maisons d'arrêt le soin de faire connaître les horreurs dont ils ont été les témoins; pour moi, je vais dire ce qui se passait au Luxembourg. Je ne crois pas, comme on l'a dit dans certain rapport, que la Révolution soit une vierge dont on ne doit pas lever le voile.
Un régime de fer, un état de mort, la sombre défiance peinte sur tous les visages, et qui était profondément imprimée dans l'àme des prisonniers, à cause des espions répandus parmi eux, dont les occupations étaient de faire des listes et de donner de l'aliment au Tribunal révolutionnaire ; la situation physique et morale des prisonniers, tout annonçait que le Luxembourg n'était qu'un vaste tombeau destiné à ensevelir les vivants. Nous avions d'abord, dans ce séjour de mort, un bon geôlier , père de famille , compatissant pour le malheur ; sa conduite déplaisait aux tyrans, ils l'ont chassé, et il a été conduit au Tribunal révolutionnaire, d'où il a eu le bonheur de s'échapper, je ne sais comment. On l'a remplacé par un autre individu, que je ne puis mieux désigner que par le nom de tigre; il n'y avait ni femmes, ni enfants, ni vieillards dont l'état et la faiblesse pussent lui arracher aucune marque de sensibilité. 11 frappait, il insultait avec une barbarie de cannibale. Un jour un malheureux goutteux marchait avec beaucoup de peine pour se rendre à la table
commune ; il le traitait durement pour le faire marcher plus vile qu'il ne pouvait le faire, et lui disait : « Marche donc, coquin ; je n'ai pas le temps de l'attendre. »
Un autre jour, on appelait un grand nombre de prisonniers pour aller au Tribunal révolutionnaire, et on les assemblait dans une salle jusqu'à ce que le nombre fûl complet; les malheureux désignés pour aller au Tribunal serraient la main des autres prisonniers en leur disant adieu, s'attendant bien qu'ils iraient à la mort. On avait appelé un jeune homme par son nom de famille, et il était descendu; mais quand on l'appela une seconde fois par le prénom, il vil bien que ce n'était pas lui qu'on avait voulu appeler, et il le dit à l'huissier. Celui-ci, convaincu de la vérité, exige que l'on fasse venir la personne qu'il a ordre de demander. Le barbare geôlier lui répond : « Qu'importe ? si celui-ci ne passe pas aujourd'hui, il passera demain, >>
Dans celte fatale maison, les malheureuses victimes de l'oppression hésitaient à chaque moment pour savoir si elles devaient se donner la mort. Je vous citerai à cette occasion un fait dont j'ai été le témoin. Un malheureux courrier, nommé Legrand, fut arraché du sein de sa famille pour être traîné en prison. A peine y fut-il rendu qu'il apprit l'arrestation de son épouse; ses quatre enfants en bas âge se trouvaient par ce mo\en à l'abandon. Depuis son entrée au Luxembourg, il pleurait, il gémissait, il cherchait à parler à tout le monde pour se consoler. Il s'adressait à un Allemand qui faisait les fonctions de guichetier; cet homme dur ne savait que lui dire ce qu'il disait à tous les prisonniers : « La justice est juste, la vérité est véridique; prenez patience. C'est un petit moment de durerie à passer. »
Chaque jour Legrand se promenait triste et rêveur sur les toits; un matin, le désespoir l'emporte ; il profile d'un moment où il y a peu de monde dans la cour pour se précipiter, de dessus les plombs, sur la balustrade qui est dans le bas. On voit aussitôt sa cervelle sauter, et son sang répandu sur la terre forma un spectacle affreux. Le concierge, qui arrive peu de temps après, dit avec sang-froid : « C'est un homme fou, qui s'est jeté par la fenêtre. » Quelques personnes eurent l'infâme complaisance de répandre dans la prison que c'était un bandit et un scélérat qui craignait la guillotine à cause de ses crimes. Malgré ces faux bruits et ces discours calomnieux, tout le monde a plaint le sort horrible et effrayant de cet infortuné ; il se trouva même un être sensible qui jeta des fleurs sur le lieu où Legrand était tombé. Ces fleurs, ce sang, confondus partout, offraient un spectacle si attendrissant que jamais l'impression qu'il m'a faite ne sortira de mon âme et de ma mémoire.
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{Cette peinture affreuse excite des cris et des mouvements d'horreur,' quelques citoyens manifestent le désir que Vovateur ne continue pas ces descriptions révoltantes.)
Legendre. — Non, non ! Il ne faut pas nous cacher ces objets; vous ne devez pas être étonnés de ce qui se passait dans les prisons, puisque les Jacobins mêmes étaient une prison où il se passait des actes d'oppression atroces et tyranniques. Vous devez vous rappeler que Ton menaçait ici de la prison quiconque osait s'asseoir à côté de quelqu'un que le tyran avait fixé avec des yeux farouches. Quand ce scélérat, qui portait sur sa figure un vernis composé de fiel de tyran, fixait un patriote, ses regards étaient ceux d'un animal qui tue les hommes de sa vue (le basilic). Sans doute le peuple ne le laissait vivre que parce qu'il ne connaissait pas son âme traîtresse ; s'il l'avait connue, il serait venu lui-même l'arracher de cette enceinte, le percer de coups, et jeter son cadavre hideux dans la rivière. Il est des hommes qui étaient menacés de la prison, s'ils m'approchaient, et le scélérat m'avait tellement proscrit qu'il a fait incarcérer un citoyen pour m'avoir donné la main aux Tuileries. Pendant quinze jours deux coquins ont été sur mes pas pour m'engager à aller chez le tyran; je leur ai dit que, si jamais j'y allais, ce serait pour me couper la langue et la lui cracher au visage. Au reste, je déclare que Robespierre a fait plus de dupes que de complices; les bons citoyens doivent s'empresser de mettre ces derniers sous la main de la justice. Soyons fermes, pimissons les scélérats: plus de tyran; n'ayons plus de partialité pour un homme; que tout citoyen puisse jouir de la parole pour dire la vérité; faisons-nous un devoir de ne jamais applaudir un individu sans l'avoir entendu 1 Real peut et doit continuer, pourvu qu'il parle toujours avec décence.
REAL. — Il est évident que l'on voulait un soulèvement dans les prisons, et que l'on avait besoin d'inventer des conspirations pour faire marcher la guillotine plus vite. Quand il y avait un prisonnier sur le compte duquel on n'avait pas d'indices certains, Fouquier- Tinville disait : « Il n'y a qu'à le remettre à la première conspiration que nous ferons. » Il y avait au Luxembourg neuf ou dix individus qui étaient toujours appelés au Tribunal pour servir de témoins, et qui s'en faisaient une qualité. Toutes les fois que l'on faisait une conspiration de prisons, on était sûr de voir appeler les mêmes figures. Je connais ces scélérats, j'ai des renseignements utiles sur leur compte : je ne sais par quel hasard il y en a eu deux qui ont obtenu leur liberté.
Les conspirations que l'on i faisait étaient composées de trente.
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quarante, cinquante personnes ; un jour même, la liste s'est montée à cent cinquante-six. L'accusateur public avait soin de laisser sur cette liste des places en blanc pour ceux qui pouvaient venir dans la journée augmenter le casuel. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est que des citoyens, qui n'étaient en prison que depuis quinze jours, étaient mis sur la liste des conspirations qui avaient existé longtemps avant leur entrée.
Un jour, les témoins revenaient du Tribunal, et ils annoncèrent que cinquante-neuf avaient été condamnés à mort. Un de ces lémoins eut la franchise de découvrir une atrocité qui avait lieu eu au Tribunal. Un des accusés interpellait ce témoin de déclarer des faiis à sa décharge, et celui-ci faisait avec sa tête des signes qui marquaient que ce que l'accusé disait était la vérité. Lorsqu'il voulut prendre la parole, le président et l'accusateur public lui dirent : « Tais-toi; ne parle que lorsque tu auras quelque chose à dire contre l'accusé. » Un jour, des administrateurs de police firent une commande de deux cents personnes pour la prochaine décade, comme s'il se fût agi d'envoyer des troupeaux à la boucherie.
Quand on apprit au Luxembourg la révolution du 10, les agents de Robespierre se dénonçaient les uns les autres ; il y en avait qui rejetaient tout sur Robespierre, et qui venaient même dans leur désespoir jusqu'à inculper les Comités de salut public et de sûreté générale. J'ai recueilli soigneusement toutes les déclarations qui furent faites par ces scélérats. Les prisonniers, en apprenant l'arrestation de Robespierre, s'écrièrent tous : « Vive la liberté ! Vive la République ! » Des femmes s'étant présentées dans la rue de Tournon pour ouvrir les portes de la prison et rendre la liberté aux détenus, ceux-ci jurèrent qu'ils ne sortiraient pas, et ils nommèrent des orateurs pour faire entendre la vérité au peuple , s'il parvenait à enfoncer les portes.
Real fait part ensuite des intrigues employées pour lui ravir des papiers qui contenaient les déclarations intéressantes qui lui avaient été faites par les scélérats agents de Robespierre, dans les prisons. Il annonce qu'il fut mis au secret pour n'avoir pas voulu les donner, et qu'il eut beaucoup de peine k obliger le concierge à lui donner du papier pour écrire à la Convention. Il déclare qu'en cette occasion des lois ont été violées, et que sa lettre, au lieu d'être portée à la Convention, a été déposée au Comité de sûreté générale. Il termine son récit par le trait d'un faiseur de listes qui déposa contre un malheureux peintre pour le faire guillotiner, et qui, étant revenu du Tribu-
.'<4fi SOCIÉTÉ DES JACOBINS [ib agit 1794]
nal, fal trouvé rugissant d'amour aux pieds de la femme désolée de cet artiste que l'on conduisait au supplice.
{Ce récit douloureux est sonvent interrompu par des soulèvements d'indif/nntion et d'horreur.)
Dufourny, qui succède à Real, entre aussi dans quelques détails relatifs au régime barbare de la prison dite des Carmes. Après avoir fait observer q.ue le féroce Robespierre avait manqué à ses principes politiques en ne l'envoyant pas sur-le-champ au supplice, parce qu'il devenait chaque jour plus difficile de tenir les yeux du peuple fermés sur regorgement des patriotes, il ajoute que son entrée dans la prison fut un sujet de réjouissance pour les aristocrates et de désespoir pour les patriotes, les uns et les autres s'imaginant que la contrerévolution était une affaire terminée. « Ainsi que Real au Luxembourg, j'ai trouvé, dit-il, aux Carmes, de lâches coquins, de vils scélérats qui faisaient l'infâme métier d'espions. Je vous citerai un de ces abominables individus, qui nous fut expédié du Luxembourg même ; c'est le nommé Benoît. Il s'accrocha d'abord à Destournclles et à plusieurs autres patriotes qui frayaient avec lui; mais ils reçurent ce monstre comme il le méritait. Cependant il parvint à former une vaste conspiration d'un projet fort ordinaire mis en avant par quelques détenus pour s'évader de la prison, et soudain une liste de quatre-vingts victimes fut dressée. L'administration de police divisa cette liste en deux parties, qui devaient, chacune à leur tour occuper le tribunal, et elle délibéra gravement si je serais, oui ou non, compris dans la première de ces listes. Malgré le vœu bien prononcé d'un nommé Farrau, administrateur, il fut décidé que je ne serais placé que dans la seconde. Heureuse décision, sans doute, puisque c'est à elle seule que je dois la vie, la révolution étant survenue dans l'intervalle du temps qui s'est écoulé entre le jugement des personnes comprises dans la première liste et le jugement qui devait intervenir sur celles portées dans la seconde.
« Mon plus grand bonheur est que Robespierre n'a pas signé cette dernière ; il n'en eut pas le temps; le pressentiment de la chute de sa longue tyrannie et des événements terribles pour lui , qui devaient en être la suite, l'avait déjà glacé de frayeur; il n'avait plus la faculté de se livrer à des objets particuliers. C'est ainsi qu'un concours de hasards fortunés m'a sauvé.
« Parmi ceux qui se trouvaient portés sur la première liste, je comptai plusieurs scélérats qui avaient formé le complot de me dénoncer au Tribunal et de m'entraîner avec eux à la mort : je vous nommerai deux de ces individus, Boucher d'Argis, et un abbé De-
bruges. Beauharnais eut connaissance de ce complot ; mais en homme d'honneur, il les menaça fortement de découvrir leur turpitude et leur infamie aux juges et aux jurés : cette menace n'empêcha pas Debruges de demander la parole contre moi ; mais, par une suite du despotisme très familier au président, celui-ci la lui refusa, refus qui certes n'aurait pas eu lieu, s'il eût su que c'était une dénonciation que l'on voulait faire contre moi. »
L'opinant termine par déclarer qu'il y avait aussi aux Carmes un geôlier très humain, très compatissant, mais qu'à l'instar de celui du Luxembourg, il fut la victime de sa probité, de sa sensibilité pour les malheureux ; à peine fut-il chassé qu'on le remplaça par un barbare, un exécrable bourreau.
« Au surplus, dit Dufourny en finissant, j'ai communiqué au Comité de salut public beaucoup de faits relatifs à cet objet, et il m'est impossible de rien ajouter aux détails circonstanciés que vous a donnés Real sur l'affreux régime des prisons du temps de la tyrannie. »
LXXXYI
PRÉSmENCE DE THURIOT
La Société populaire de la Teste-de-Buch témoigne la plus vive impatience de recevoir par la correspondance des témoignages de l'amitié fraternelle des Jacobins. Elle fait part qu'aucun banqueroutier n'est admis dans son sein.
La Société populaire et montagnarde de Lorient fait passer une adresse aux braves Parisiens, dans laquelle on lit ce qui suit : « Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, vous vous êtes montrés dignes de conserver le dépôt sacré que la République vous a confié. Les dangers de la Convention nationale ont été partagés par tous les bons citoyens que Paris compte dans son sein ; sa gloire devient aussi la leur. Oui, la liberté est assise plus que jamais sur des bases inébranlables; du rocher ferme et élevé où le peuple français l'a placée, elle foudroie tous les dictateurs, tous les tyrans, tous les hypocrites qui osent profaner le sol qu'elle habite. Braves Parisiens, tandis qu'à la porte du Palais national vous êtes des sentinelles vigilantes qui en
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écartez les conspirateurs, nous sommes aux portes du Morbihan pour en défendre l'entrée aux Anglais, qui avaient chez nous les crimes à leurs gages. Votre conduite passée nous est garant de celle que vous tiendrez sans cesse. Vous avez commencé la Révolution, votre courage l'a maintenue jusqu'à ce jour; votre civisme vous fait un devoir sacré de la maintenir toujours. Les vrais Jacobins sont ceux qui ont fait de leurs corps une égide à la Convention ; c'est à eux que nous nous rallions pour défendre les droits et la liberté du peuple. »
La lecture de cette adresse patriotique excite les applaudissements les plus vifs et les mieux mérités.
Un membre du Comité d'épwation invite les citoyens qui ont déjà été admis, à se rendre assidûment aux séances du matin, destinées à l'épuration. Cette proposition est accueillie par la Société ; il est arrêté ensuite que le Comité d'épuration tiendra ses séances le soir, le duodi et le quartidi.
Un membre prend la parole sur le grand ordre du jour ; il commence par rappeler les détails donnés dans la séance d'hier sur les atrocités qui se sont commises dans les prisons sous l'affreuse tyrannie de Robespierre. L'opinant annonce que tout ce qui a été dit sur les deux maisons des Carmes et du Luxembourg est également applicable à toutes les autres. Le tyran avait placé partout des fauteurs et des complices de ses crimes, chargés d'espionner les détenus, de les faire parler, et de les envoyer au Tribunal révolutionnaire, lorsqu'il leur échappait un mot contre la personne infâme de ce conspirateur. Cet objet fournit à l'orateur l'occasion de développer ses principes sur la liberté de parler sur tous les membres du gouvernement ; il soutient que, dès le moment où les citoyens ne peuvent plus parler librement contre les hommes publics, la liberté est perdue et assassinée. Il rappelle que le tyran avait proscrit les amis de la liberté qui voulaient profiter du droit naturel qu'ont tous les hommes libres d'élever la voix pour défendre les patriotes, et de se mettre eux-mêmes à l'abri de l'oppression. La conduite sanguinaire de ce monstre fait aussi le sujet de ses observations ; il déclare qu'il voulait détruire du même coup et les chefs de l'aristocratie et les patriotes énergiques, parce que ni les uns ni les autres ne voulaient pas souffrir sa tyrannie. Il demande que la Société, profondément indignée contre les crimes de Robespierre, nomme une Commission pour faire son portrait et le dépeindre avec tous ses vices au peuple français et aux générations futures. Il propose également de main-
tenir dans lou'e son étendue le principe de la liberté de la presse et des opinions.
Dubois-Crancé obtient la parole sur le même sujet, et fait lecture d'un discours qui mérite les applaudissements de la Société, et dont elle ordonne l'impression'.
Dans ce discours, l'orateur déclare qu'il n'y a d'asile pour le peuple contre la tyrannie que dans l'insurrection, et que l'insurrection est préparée par l'exercice de la faculté de parler et d'écrire librement, 11 rappelle un principe, professé il y a quatre ans par Loustallot, que la calomnie même est une chose utile, et qu'elle sert de contrepoids à celte manie si naturelle aux Français de se jeter à corps perdu dans l'idolâtrie. Il pense que les tribunaux doivent être ouverts à toutes les réclamations que l'on veut faire contre les fonctionnaires publics, et que les tyrans et leurs suppôts ne se plaignent jamais d'être déchirés par la calomnie et d'être entravés dans leurs opérations par les dénonciateurs que pour jeter un voile sur leurs crimes et détourner les yeux du peuple de dessus leur conduite. Il semble qu'il vaudrait mieux vivre en Turquie, exposé au fatal lacet des muets, que de ne pouvoir pas franchement s'exprimer sur le compte de tout homme qui occupe un poste public important; il soutient aussi que jamais Robespierre n'aurait acquis un degré de pouvoir aussi grand que celui que la force de la Convention a su lui arracher, s'il n'avait pas fermé la bouche à ses dénonciateurs. Il déclare enfin que le peuple n'est véritablement instruit que quand il a sous les yeux le pour et le contre, et que jamais Brissot et Roland ne seraient parvenus à égarer les départements, s'ils ne s'étaient pas emparés de tous les papiers publics. L'orateur, après avoir développé en .rgiquement d'autres principes pareils à ceux ci-dessus, conclut en demandant que la liberté de la presse soit indéfinie comme celle de la pensée, et que quiconque voudra y mettre des entraves soit considéré comme ennemi du peuple, et puni de la même manière que les conspirateurs.
Un membre fait lecture d'un discours rédigé par un citoyen des tribunes, électeur du département, dans lequel il prouve que la liberté de la presse est nécessaire dans un gouvernement républicain, et qu'elle a été toujours proscrite par les tyrans, de quelque genre qu'ils fussent. Il termine en demandant qu'il soit rédigé une adresse à la
1 Motion d'ordre sur la qaranlie de la liberté des opinions, par Dibois-Grancé. Paris, iuiprimerie de J.-Ch. Laveaux, s. d., in-8» de 18 pages. Bibl. nat., Lb 40/185,
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Convention pour lui demander la garantie d'un droit qu'elle a proclamé.
Sur la motion de Lcqulnio, la Société ajourne cette proposition jusqu'à ce que la discussion ait produit des lumières suffisantes pour prendre une décision à ce sujet.
Des commissaires sont nommés pour accompagner au Comité de sûreté générale une députalion de la Société populaire de Vaugirard, qui se plaint d'avoir été calomniée et demande justice contre ses détracteurs.
Real, par motion d'ordre, observe que le régime qui vient d'être anéanti a rempli les prisons d'une multit'ude de citoyens qui méritent de jouir de leur liberté. Il attire l'attention de la Société sur les Commissions populaires, et annonce que cette inelitution a été viciée par Robespierre, qui s'était réservé le droit d'en nommer tous les membres et les agents. Il fait sentir la nécessité de ramener cette institution à son véritable principe, en disant que la prison est une punition trop douce pour les coupables, et beaucoup trop affreuse pour les innocents. Il demande que ce grand objet soit soumis à la discussion.
Dufourny fait observer au préopinant que les prisonniers doivent être divisés en trois classes : les coupables, les innocents et les gens suspects ; et que la prison, n'étant pas destinée à être le séjour continuel des innocents et des coupables, est celui des gens suspects jusqu'à la paix.
Thirion se plaint de persécutions exercées contre les patriotes dans les petites communes de la République, et pense que cette oppression venait des Comités de surveillance qui y sont établis. Ces Comités, remplis d'agents de ci -devant nobles et de prêtres, lançaient des mandats d'arrêt contre les patriotes qui leur déplaisaient, et ces malheureux gémissaient dans les prisons sans espoir d'en sortir, parce que le Comité de sûreté générale était surchargé d'occupations, et ne pouvait pas correspondre avec quarante-quatre mille Comités de surveillance.
Il annonce qu'un sans-culotte, qui s'était toujours bien prononcé et qui avait reçu Marat chez lui, s'était retiré dans son département, pour y cultiver quelques arpents de terre qui composaient son patrimoine. Il eut le malheur de professer hautement son patriotisme, et voilà qu'un ci-devant prêtre l'a fait conduire de brigade en brigade jusqu'à Paris, où il a été détenu pendant cinq mois. Thirion assure que ce malheureux serait mort en prison s'il ne l'avait fait mettre en liberté, ainsi qu'un autre sans-culotte, victime comme lui de la per-
fidie des aristocrates. L'orateur finit en demandant qu'il soit créé dans chaque chef-lieu de département une commission chargée d'éclairer de près les Comités de surveillance des petites communes.
La discussion est ajournée.
Un Secrétaire fait lecture de l'adresse suivante :
« La Société populaire régénérée de Marseille au peuple parisien, le 18 thermidor, Van II de la République une et indivisible.
« Encore une fois, peuple parisien, tu viens d'arracher des mains des nouveaux Catilinas le fer meurtrier dont ils voulaient assassiner la liberté française. Encore une fois tu viens de couvrir de ton égide la représentation nationale, que des monstres voulaient anéantir pour nous redonner des fers. Encore une fois tu as sauvé la chose publique. Eh quoi! serait-il dans la destinée de la France que des hommes, en qui le peuple avait placé sa confiance, viendraient à bout d'y établir la tyrannie, dont le nom seul fait horreur ?
NoH peuple français, la liberté ne périra pas; tous les usurpateurs de
renommée périront; tous les prédicateurs de vertu, et qui ne la pratiqueront pas, seront démasqués ; la tète de tous les traîtres roulera sur l'échafaud. Qu'ils tremblent, tous les Tarquins, tous les Cromwells ! Le peuple de Paris est là ; tous les Français sont debout pour les faire rentrer dans le néant.
« Continuez, braves Parisiens, à bien mériter de la patrie que vous avez tant de fois sauvée; continuez à surveiller les traîtres, les faux patriotes et les fripons; continuez à couvrir de votre corps la représentation nationale, sans laquelle point de gouvernement, point de liberté. Nous vous seconderons dans tous vos généreux cfTorls ; nous sommes encore ces Marseillais du 10 août, qui vous aidèrent si puissamment à renverser le trône des Capet, et qui vous aideront encore à exterminer tous ceux qui tenteraient de le relever.
« Rallions-nous donc, braves Parisiens, détruisons tous nos ennemis de l'intérieur, tandis que nos frères d'armes, sur les frontières, chassent devant eux tous les esclaves des despotes. Que notre Révolution, sans exemple dans l'histoire, apprenne à tous les peuples que les Français ne sont devenus libres que par la mort de leur dernier tyran, par le supplice de tous ses satellites, et par l'établissement d'une République fondée sur l'égalité, les mœurs et la vertu. Qu'ils sachent, tous les peuples qui couvrent la surface de la terre, qu'ils ne peuvent être heureux tant qu'il existera des tyrans !
« Les Amis de la Liberté et de l'Egalité de la Société populaire régénérée de Marseille,
« Signé : Maurin, président; Maillet cadet, secrétaire; E. Chompré ; RoDv; A. Mossv ; G. Carle ; Bastien fils, secrétaire; Charronmé, AuFFAfT, ViLOUT, Geilla vicux, Chabry et B.-J. Bellon, secrétaires. »
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PRÉSIDENCE DE TUURIOT
Après la lecture de la correspondance, Châles prend la parole et dénonce un jugement rendu le 26 messidor, par le tribunal de la police correctionnelle de Paris. En voici l'exposé et les motifs :
Quatre frères partent pour les frontières, au commencement de la guerre actuelle : deux de ces braves patriotes succombent dans les champs de l'honneur; les deux autres se retirent après avoir perdu, l'un un bras, et l'autre une jambe. Ce dernier obtient un ordre, qui l'autorise à demander un habillement complet pour récompense de sa valeur guerrière; il se rend au magasin et fait choix de l'habit qui lui convient, le tout avec l'agrément des préposés à la distrihution : à peine est-il sorti, qu'un des agents court après lui, l'arrête et le traite de voleur en lui reprochant d'emporter des souliers qui ne lui appartiennent pas. Indigné d'un propos si outrageant, peu s'en fallut que ce volontaire n'apprit d'abord d'une manière très énergique à son lâche provocateur que jamais on n'offense impunément un fier soldat républicain ; il parvient toutefois à se rendre maître de son premier mouvement. Comme il est plus expert dans l'art de se battre que dans celui de déchiffrer les écritures, qu'il ignore entièrement, il prie un citoyen qui se trouve là de lui lire l'état des effets qu'il a droit de réclamer; les souliers ne se trouvent point compris dans ledit état ; soudain le volontaire les rend avec autant de bonne volonté qu'il les avait pris avec bonne foi. « Eh bien, citoyens, ce brave défenseur de la patrie, cet homme qui a scellé de son sang l'affermissement de la liberté, ce soldat à qui la nation dans sa reconnaissance offre un habillement complet comme un léger dédommagement de la jambe qu'il a laissée sur le champ de bataille, ce soldat est dénoncé à la police correctionnelle; et que fait-elle, cette police correctionnelle? Citoyens, écoutez et frémissez ! Elle condamne votre généreux défenseur à une détention ignominieuse, à une amende infamante ; et non contente de l'avoir abreuvé de toutes ces humiliations, elle le dépouille du droit sacré que ses blessures et ses pertes lui assurent aux récompenses nationales. »
Châles termine par demander des défenseurs officieux pour le vo-
[18 SOIT 1704] SOCIÉTÉ DES JACOHLNS 3o:^
lontaire dont il parle, lesquels défenseurs sont chargés de présenter une pélitiou à la Conventidn nalionale en faveur de ce brave guerrier, et en outre de prendre des informations sur les membres du tribunal de la police correctionnelle.
Lcquinio appuie la demande de défenseurs officieux, et propose avant tout d'engager Châles à faire b-cture du jugement, u parce qu'il est convenable, dit-il, que la Sitciété ne [lorte aucune décision défavorable au tribunal sans qu'elle soit convaincue auparavant qu'il y a lieu à porter cette décision contre lui. »
A la suite de quelques légers débats, la dénonciation est renvoyée au Comité des défenseurs officieux.
Léonard Bourdon réclame la justice de la Société en faveur d'un guichetier d'Orléans, condamné à cinq années de fers, pour avoir fourni un peu d'encre à un prisonnier. Il annonce que, ce citoven ayant été exposé sur l'échafaud, l'exécuteur, par humanité, lui mit son propre chapeau sur la tète pour le garantir de l'ardeur d'un soleil brûlant; l'agent national, jeune homme de la première réquisitiitn, eut la barbarie de faire ôt<-r ce chapeau. Léonard Bourdon invite la Société à nommer des défenseurs qid fassent rendre justice à ce malheureux guichetier. [Adopté.)
« Ce n'est pas seulement dans les places d'agents nationaux, dit Maure, que l'on voit journellement des jeunes gens de la première réquisition : il s'en trouve aussi parmi les commissaires des guerres. Les ai'istocrates, toujours à la piste des abus, saisissent ceux-ci, et eu profitent pour calomnier la Révolution. .le demanile donc que la Société s'occupe promplement des moyens de faire envoyer toide cette jeunesse pétulante à l'armée. C'est dans les camps, et non sur les bancs, qu'elle doit trouver son uniijue et véritable piaci', »
JJuhois-Cranré, aux rélb.'xions de Maure, en ajoute d'autres qui méritent la plus sérieuse attention. << L"s états-inaj(M*s, qui sont, dit-il, l'âme des armées, sont remplis d'une foule de jeunes ucns de vingt à vingt-deux ans. Je demande que la Sociél(' s'aitache à l'aire cesser cet abus, dont il peut lésulter les suites b-s plus funestes au progrès de nos armes. »
La Socii'lt' arrête que le Comité de salut pid)lir et l'administration du mouvement des armées rie terre seront invitt's à prendre des mesures promptfs et vigoureuses contre les abus di-noncés tant par Maure <pie par Dubois-Crancé.
C/i'iles et Maure se réuniss(Mit pour demander cpie la Société ciierche lc»us les moyens d'etnpèchcr que les jeunes gens de la première réfjuisition ne puisseid obtenir di,'s places importantes dan.s nos T..MH VI. 23
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armées, à moins qu'ils ne prouvent de la manière la plus authentique qu'ils ont satisfait à la loi et qu'ils ont aussi puissamment concouru par leur courage que par leurs talents militaires à la défense de la patrie et de la liberté. {Arrêté.)
Un membre appuie toutes les propositions qui viennent d'être faites, en ajoutant que les prisons sont remplies de jeunes gens qui ne s'occupent à rien autre chose qu'à dresser des listes de proscription.
Perdry dénonce un fait qui s'est passé dans le jour même au tribunal du second arrondissement. Il s'agit de deux particuliers nommés Lieudon et Cellier, ci-devant membres de ce tribunal, et confirmés dans leurs places par le tyran Robespierre. Perdry les dénonce tous deux pour avoir joint à l'audace de venir siéger aujourd'hui celle de forcer le tribunal à les admettre; il déclare qu'il ne peut consentir à s'asseoir à coté des mêmes individus qui ont cabale pour le faire arrêter. Après quelques observations sur ce fait, il termine par demander que les Comilés de salut public et de sûreté générale soient invités à examiner si Lieudon et Cellier peuvent encore remplir les fonctions de juges au tribunal dont est question.
« Ce n'est pas dans un simple tribunal, ce n'est pas dans une assemblée de citoyens, dit Tallien^ qu'il faut considérer la République; c'est en grand qu'il faut l'envisager ; c'est à la discussion des intérêts généraux qu'il nous convient de nous livrer uniquement. S'il fallait s'appesantir sur les injustices particulières qui ont navré l'âme des patriotes sous le règne affreux de la tyrannie, quel est celui d'entre nous qui n'aurait pas de justes réclamations à faire ? N'avons-nous pas tous plus ou moins souffert pour la même cause ? Nous sied-ii bien de nous occuper de nos intérêts privés, quand l'intérêt général parle et commande? Le vaisseau de la liberté est-il donc remis à tlot? Non; et voilà cependant l'objet pressant, l'objet capital qui exige en ce moment le concours de toutes vos pensées, de tous vos moyens et des forces réunies et combinées de tous les bras. Déjà vous avez entamé la discussion la plus importante aujourd'hui, celle dont la solution doit anéantir à jamais parmi vous la liberté, ou la faire poser sur une base inébranlable et indestructible. A ces mots, citoyens, il n'en est pas un seul parmi vous qui ne s'aperçoive d'abord que je veux parler ici de la grande discussion sur la liberté de la presse '.
1. La discussion sur la liberté de la presse avait commencé à la Convention le 21 thermidor. Moniteur, t. XXI, p. 413. Le rétablissement de la liberté de la
SOCIETE DES JACOBLNS
Consacrez-vous avec plus d'ardeur que jamais à ce travail, dont le résultat est pour vous d'un intérêt si puissant et si majeur. Il est tel, cet intérêt, que sans l'adoption de cette devise : La liberté de la presse ou ta mort, sans son entière exécution, nous ne sommes plus que les vils esclaves des caprices et de l'humeur tyrannique du premier homme qui, revêtu de l'autorité, pourra impunément la tourner contre nous, et s'en servir pour nous écraser.
« Non, non, jamais la liberté n'eut d'existence réelle dans un pays où l'on peut fermer toutes les bouches, briser toutes les plumes, enchaîner jusqu'à la pensée. La faculté naturelle à tout individu d'expliquer librement la sienne n'existe plus aujourd'hui en France : le seul monument immortel que les Jacobins puissent élever à leur gloire, c'est de la faire renaître, c'est de nous la rendre dans toute sa force et toute sa plénitude. Ah ! sans doute, il est temps que le régime aflFreux de la violence, de la compression, de la tyrannie tombe et soit à jamais anéanti; il est temps que l'homme, l'égal de tout autre homme, jouisse sans trouble, sans peur et sans reproche, du droit d'émettre son vœu, d'énoncer son opinion, de repousser la calomnie, et de dire franchement ce qu'il pense des individus et des choses. Ce n'est que par la garantie de cette précieuse liberté de la presse et des opinions que vous pourrez attaquer toutes les institutions vicieuses et remédier à tous leurs abus ; ce n'est que sous l'égide impénétrable de cette liberté que vous pourrez trouver un abri sûr contre tous les coups du pouvoir arbitraire. Partout les sceptres des tyrans viendront mollir ou se briser contre la plume de l'écrivain patriote qui, dans sa généreuse audace, aura le droit de les peindre à grands traits, non pas tels qu'ils affectent de paraître, mais tels qu'ils sont en effet. Si l'on vous dépouille de cette liberté, toutes vos institutions pèchent, les tyrans triomphent, et la révolution est manquée. Je demande que la discussion sur la liberté de la presse soit continuée, »
Ici, quelques difficultés s'élèvent ; on pense que la Société ne peut pas discuter sur la jouissance absolue d'un droit qui existe réellement, et qui est inaliénable pour tout individu.
ffion et Lequinio font observer qu'il ne s'agit que de donner une garantie à ce droit.
Perdry demande que la Société envoie une députation à la Con-
presse était une des questions qui divisaient le plus les partisans du maintien du gouvernement révolutionnaire et les thermidoriens d'opinicm modérée.
La séance suivante (3 fructidor) de la Société des Jacobins fut occupée tout entière, comme on le verra, par de longs débats sur ce sujet.
vention, pour lui représenter la nécessité de maintenir la liberté de la presse.
JDufourny fait sentir que le véritable objet de la discussion est de prouver que la liberté dont on parle est conciliable avec le gouvernement révolutionnaire ; ce qui ne peut faire, selon lui, la matière d'un doute raisonnable, puisque ce gouvernement a l'instruction pour base, au lieu que, toute autre espèce de gouvernement n'étant point fondé sur l'instruction, il s'ensuit qu'il est nécessairement arbitraire et tyrannique.
Il demande donc que l'objet en question soit parfaitement déterminé, et que la motion du préopinant soit ajournée jusqu'à ce mo* ment. [Adopté.)
Lequinio soumet à l'examen de lu Société le projet d'une adresse en forme d'instruction pour les Sociétés affiliées. Des réclamations s'élèvent contre ce projet d'adresse.
Dufourny propose d'ajouter des faits à ceux rapportés dans l'adresse ; Maure en trouve la rédaction trop longue.
Mittié fils, de retour de l'armée des Pyrénées-Orientales, pense que le seul objet de cette adresse doit être l'bistoire des crimes du tyran Maximilien et de ses exécrables complices. Il demande que les Jacobins prouvent (|u'ils jouissent de la liberté de la presse, en dévoilant, dans cette tribune où la faction Robespierre a longtemps comprimé leur énergie, les crimes multipliés de cette même faction.
Il demande aussi que l'on combatte le machiavélisme de Robespierre, qui tendait à accaparer l'opinion; que l'on ne compare plus ce scélérat à Catilina et à Crom\vell, parce que par sa lâcheté il ne méritait pas d'être placé à côté de ces deux fameux ennemis de la liberté.
Il déclare que, plus il s'est éloigné de Paris dans sa mission, moins il a trouvé de lumières ; il invite en conséquence les Jacobins à s'empresser d'éclairer, le plus qu'ils pourront, les citoyens des départements sur la faction que la Convention a terrassée.
Après quelques déhats, la Société arrête qu'il sera rédigé une autre adresse, et que les commissaires déjà nommés pour la rédaction sont autorisés à s'adjoindre les membres qui auront des observations à proposer.
Des défenseurs officieux sont nommés pour accompagner au Comité de sûreté générale plusieurs citoyens de Dole, qui ont recouvré leur liberté, à TelTet d'y réclamer des indemnités ainsi que la levée des scellés apposés sur leurs papiers, et la mise en liberté de plusieurs de leurs compatriotes.
PRÉSIDENCE DE TUURIOT
Sur la motion de Boissel, la Société arrête qu'elle ouvrira désormais ses séances à six heures.
Le citoyen Bertin-Rinquet, demeurant au collège de Lisieux, fait passer copie d'une adresse à la Convention, au nom des militaires vétérans et invalides, tendant à obtenir un décret pour la levée d'un bataillon de vétérans de bonne volonté dans chaque légion de Paris, pour servir de garnison aux villes frontières, et, s'il le faut, y mourir glorieusement les armes à la main en défendant la patrie. Les braves pétitionnaires demandent l'appui des Jacobins.
Mittié fils demande, par motion d'ordre, après la lecture de la correspondance, que la Société s'occupe du soin de faire changer de conduite aux commandants de bataillon qui punissent arbitrairement par la prison des fautes de discipline. L'opinant est d'avis que de pareilles fautes ne doivent être punies qu'en forçant les délinquants à faire la garde du camp. Cette proposition n'a pas de suite.
Léonard Leblois lit un discours dans lequel il établit que la liberté de la presse doit exister dans toute son étendue et sans aucune restriction quelconque. La Société arrête l'impression de ce discours*.
MoNESTiER. — Je ne m'écarterai jamais des principes. Je trouve fort extraordinaire d'entendre mettre en avant la proposition d'examiner s'il faut restreindre la liberté de la presse pendant la durée du gouvernement révolutionnaire. Je soutiens que le prompt effet de ce gouvernement et l'infaillibilité de ses mouvements s'accordent parfaitement avec la liberté qu'on réclame, puisqu'elle en est la base la plus inébranlable. Je déclare que c'est cette liberté seule qui met les représentants du peuple à l'abri des fautes dans lesquelles il pourrait tomber, et des suites funestes qui en pourraient résulter pour eux et pour ce même peuple.
Qu'on nous indique un moyen plus prompt, plus expédient, plus
1. Opinion et discours de LtaskMi Leblois aux Jacobins^ 3 fructidor (an II). Imprimerie patriotique de J.-C. Laveaux, s. d., in-8» de 7 p. — Bibl. nat., Lb 40/765. — Le catalogue de la Bibliothèque nationale rapporte par erreur cette pièce au 20 août 1793. Cf. Tourneux, Bibliographie, t. Il, n° y44G.
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salutaire que cette liberté, pour avertir les membres du gouvernement des erreurs qu'ils peuvent commettre. Non, certes non, il n'en est pas d'autre que les écrits imprimés. C'est dans ce miroir de leur conduite journalière qu'ils doivent trouver la connaissance de leurs fautes, des abus dans lesquels on les entraîne, et le remède qu'il leur convient d'y appliquer. Leurs travaux continuels ne leur laissent point assez de loisir pour entendre toutes les réclamations ; ils n'ont pas le temps de donner des audiences particulières ; les lettres qu'on leur adresse ne sont lues qu'en courant, et ne font par conséquent sur eux qu'une impression fugitive. La multitude infinie des lettres qu'ils reçoivent rend leur inattention bien excusable ; mais le public en est-il plus satisfait? Non, sans doute. Ses plaintes se multiplient ; il éclate en murmures ; il s'aigrit, il s'irrite, et c'est précisément ce mécontentement général qu'il est juste et nécessaire de prévenir. Voulez-vous recueillir la certitude d'un succès si flatteur? Dans un journal ou dans tout autre écrit frappé au coin de la vérité, offrez aux administrateurs, aux représentants, les dénonciations, les demandes, le vœu des administrés ; cet écrit, présenté à ceux qui gouvernent, devient pour eux un trait de lumière, qui soudain les réveille, les électrise, les pénètre, et leur rend leur première énergie. C'est ainsi qu'à l'aide de la liberté de la presse et des utiles écrits qu'elle enfantera vous viendrez au secours des membres du gouvernement révolutionnaire, qui, loin de recevoir aucune atteinte nuisible de cette heureuse liberté, lui devra au contraire toute sa force et toute son activité. Je finis par demander que les Jacobins s'occupent biens moins à chercher si la liberté de la presse est compatible avec le gouvernement révolutionnaire qu'à prouver, comme un fuit constant, qu'il ne peut exister sans elle.
N. . . — Une grande question agite dans ce moment l'esprit et le cœur de tous les penseurs qui sont répandus sur la surface de la République, parce que sa solution doit rapprocher ou éloigner de nous et des générations futures la jouissance de la liberté. Les Français veulent garantir aux écrivains politiques la liberté des opinions de la presse, pourjles mettre à même de défendre les droits du peuple, d'en empêcher l'envahissement et de sauver la patrie dans toutes les circonstances possibles. Ils veulent en même temps garantir les droits du peuple et la liberté publique de tous les attentats que ces mêmes écrivains pourraient commettre contre eux. Voilà le double problème qu'ils cherchent à résoudre avec sagesse, et qui ne l'a pas encore été chez aucun peuple. Pour y parvenir sûrement, il faut rappeler certains principes, avoués et reconnus par tout le monde. Le premier,
c'est que les écrivains politiques n'existent que pour le peuple et pour son bonheur, qu'ils s'érigent en défenseurs naturels de ses droits aussitôt qu'ils prennent ce titre, parce que, dans l'état social, tout est dans la dépendance du corps politique, parce que la liberté n'a jamais été la licence; et en eflet, par le contrat social, tous les citoyens sont subordonnés à l'intérêt commun ; ils sont tous obligés de servir la patrie, et coupables de crime d"Etat lorsqu'ils l'attaquent parleurs opinions ou autrement; car, comme J'a très bien dit une autorité souverainement respectable en cette matière (Jean-Jacques, Contrat social, chapitre YIII), les sujets sont responsables au souverain de leurs opinions, si elles importent à la communauté'. Le second, c'est que les chefs de presque tous les gouvernements possibles ont subjugué dans tous les temps ces mêmes écrivains, ou par la force, ou par la corruption, et ont par conséquent enchaîné leur liberté et leurs pensées, au détriment de la société. Ce malheur, quoique général, est le plus grand qui puisse arriver à ime nation qui veut être libre et heureuse. Le peuple français, qui déteste les tyrans comme la tyrannie, et qui adore la liberté, s'attend que ses législateurs, secondés par tous les penseurs de la France, auront la sagesse et la force de tarir la source de tant de maax, et ses espérances ne seront pas trompées. C'est pour y répondre que je veux, comme citoyen d'un Etat libre, lui offrir ma pensée par votre organe sur ce double problème ainsi conçu :
1° La liberté des opinions et de la presse est illimitée comme la pensée; et quiconque tentera de la restreindre de quelque manière que ce soit sera puni de mort.
2° Tous les agents du gouvernement, à quelques postes qu'ils soient placés, sont chargés de la défendre par tous les moyens de force publique qui leur sont confiés, sous peine de mort.
3° Ils ont le droit de répondre, aux dépens de l'Etat, à une calomnie qui serait dirigée contre leur gestion, mais jamais de s'en venger devant les tribunaux.
40 Tous les écrivains politiques sont sous la surveillance et la protection de tous les citoyens qui n'ont aucune part au gouvernement.
50 Le peuple seul a droit de s'insurger contre un écrivain politique qui attaquerait ses droits, comme contre toute espèce d'oppresseur.
Tels S(mt, suivant moi, les principes qui doivent diriger les écrivains poUtiques envers le peuple, etje peuple envers eux, et que la
1. L'orateur fait allusion à cette ptu-ase du Contrai social, \i\rc IV, cliapitre vni (éd. Dreyfus-Brisac, p. 231) : « Les sujets ne doivent donc compte au souverain «le leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté. »
360 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [20 août 1794]
Convention nationale doit s'empresser de proclamer, au nom du peuple français, comme le boulevard et la sauvegarde de la liberté publique.
Caraffe. — Je demande si c'est pour les patriotes ou pour les aristocrates que l'on réclame la liberté de la presse. Il serait insensé de dire que c'est pour ces derniers; c'est donc pour les premiers ; mais je pense qu'ils n'en ont pas besoin ; je soutiens qu'ils ont toujours le droit de crier aux armes contre leurs oppresseurs et leurs tyrans, et que jamais les aristocrates n'auront le pouvoir de leur ravir la liberté de penser et de parler.
Ici l'opinant compare ceux qui réclament hautement cette faculté naturelle à des roseaux qui, après un orage sous la violence duquel le chêne orgueilleux a succombé, reh'vent leurs tètes bourbeuses pour insulter au chêne abattu. Il termine par une invitation aux hommes vérilablement révolutionnaires à fonder leur liberté sur leur courage, sur l'énergie qu'ils doivent en tout temps déployer contre l'aristocratie, et sur cette force d'âme supérieure à toutes les craintes vaines, pusillanimes et ridicules, que tentent de leur inspirer leurs trop lâches et trop vifs ennemis.
MoNESTiER. — Roland a fait le plus grand mal à la France en accaparant les journaux. C'est ainsi que ce perfide ministre est parvenu à diriger et à maîtriser l'opinion. Cette faculté laissée au gouvernement est en effet une arme bien dangereuse, puisqu'elle ne peut servir qu'à tuer la liberté. Je demande donc que l'on s'occupe sérieusement du soin de faire au plus tôt cesser cet abus si terrible.
Legendre. — Je demande au citoyen qui a parlé avant Monestier quelle motion il a faite quand le tyran dominait et que ses sbires fondaient sur tout patriote qu'il avait proscrit. Je lui demande ce qu'il a fait de plus que ceux qu'il accuse de relever leur tête bourbeuse pour défendre la liberté contre la tyrannie, et s'il n'a pas courbé comme les autres sa volonté sous la force de l'opinion et sous la popularité apparente de Robespierre. En appuyant toutes les motions faites jusqu'ici en faveur de la liberté de la presse, je déclare que le droit de tout écrire ne doit pas s'étendre jusqu'au pouvoir destructeur de saper les bases de la liberté et d'attaquer la Révolution dans son principe. Je pense qu'il doit être libre à tout citoyen dénoncé par un écrivain de se justifier devant les tribunaux, et à cet effet d'y appeler son dénonciateur; que tout colporteur d'un écrit doit être obligé de faire connaître son imprimeur, et celui-ci son auteur, seul responsable, en dernière analyse, de ce qu'il aura écrit. Quant à ce qui a été dit sur la faculté que le gouvernement a de tenir
des journalistes à ses gages pour le prôner et le flagorner, je pense que cette faculté ne doit pas exister, parce que quiconque paie un écrit fait dire tout ce qu'il veut au mercenaire qui lui vend sa plume. Que les journalistes soient intéressants par les lumières qu'ils répandent, par les vérités qu'ils annoncent, par les principes qu'ils soutiennent, et surtout par le mérite si rare de l'exactitude et de la fidélité dans leur rédaction : ils n'auront pas besoin de la protection et de l'argent du gouvernement pour voir leurs feuilles recherchées, courues, dévorées. Je conclus par l'adoption de cette devise vraiment républicaine : La liberté de la presse, ou la mort.
Lequimo. — Une fatale expérience ne nous a que trop prouvé que la liberté de la presse a été anéantie en France ; le citoyen qui a parlé contre ceux qui demandent une garanfie pour cette liberté n'a point donné à ses collègues l'exemple du courage qu'il fallait avoir pour attaquer en face le tyran Robespierre. Mais fera-t-on un crime aux Jacobins de n'avoir pas eu la force de combattre plus tôt le scélérat? On aurait le plus grand tort ; il n'était pas en leur pouvoir de l'attaquer : l'hypocrite avait tellement séduit le peuple, il avait tellement accaparé ses suffrages, ses opinions, ses sentiments, et jusqu'à ses pensées, que l'homme qui eût osé élever la voix contre lui aurait été sur-le-champ désigné comme un conspirateur, traduit comme tel au Tribunal révolutionnaire, et eût fini par payer de sa tête sa généreuse audace. Mais, je vous le demande, citoyens, quel est Ihomme probe et vertueux qui, bravant partout la mort pour son pays, peut consentir à la recevoir comme un perlide, un traîlre, comme le plus horrible et le plus infâme de tous les monstres?
Il n'est pas d'Etat, même despotique, dans lequel tout citoyen qui se dévoue pour le salut de la patrie n'ait le droit de saisir un poignard et de l'enfoncer dans le cœur du tyran ; mais comme une foule d'obstacles l'empêchent toujours de parvenir jusqu'à lui, il est certain aussi qu'il fera toujours de vains efforts pour délivrer ses concitoyens du brigand qui les opprime, et en purger sa patrie. Dans un Etat libre, l'arme la plus sûre contre la tyrannie, la manière la plus naturelle de défendre sa liberté, n'est autre que la faculté indéfinie d'écrire; et voilà celte faculté si précieuse que l'infâme Robespierre s'était arrogée, et qu'il s'était exclusivement réservée pour lui seul. D'après ces diverses considérations, je demande que la Société continue, dans sa prochaine séance, la discussion entamée ; qu'on s'attache spécialement à prouver que la liberté absolue de la presse est en tout point conciliable avec le gouvernement révolutionnaire.
Carap'fe. — L'on ne doit pas discuter sur les moyens d'avoir une
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garantie pour la liberté dont il s'agit; mais voici le principe. Le peuple français se divise en deux portions, l'une composée des patriotes, l'autre des aristocrates. Les premiers n'ont aucun appui et aucune protection à attendre de la part d'un tiers, et ils ne pourront jamais devoir leur liberté qu'à leur courage et à leur énergie. La garantie que l'on demande est donc tout entière dans l'âme des patriotes eux-mêmes; ils n'ont d'autre ressource que de lutter corps à corps, en toute occasion, avec les intrigants, et de se battre avec eux, comme nos braves défenseurs se battent sur la frontière avec les esclaves des despotes de l'Europe.
IsoRK. — Les lois de la République militent toutes en faveur de la liberté de la presse; le tyran étant abattu, elles ont assez de force par elles-mêmes pour que l'on n'ait pas besoin de les faire sanctionner de nouveau par d'autres. Les aristocrates font tous leurs efforts pour dire ce qu'ils pensent, et pour attaquer, non les écrits, mais les principes des patriotes. Je demande qu'on ne les enliardisse pas, et qu'on laisse la liberté de la presse comme elle est; qu'il soit toujours permis de dire la vérité, et que l'on punisse quiconque voudra s'opposer à l'exercice de ce droit imprescriptible.
Carrier. ^- J'observe que l'on s'écarte du véritable point de la question ; il ne s'agit pas de prouver que la liberté de la presse doit exister, puisque ce droit sacré est aussi indestructible que celui de penser et de respirer. Qu'avons-nous à faire? C'est uniquement de nous occuper de la garantie que l'on doit accorder aux écrivains.
Laugier. — Si quelqu'un nous dit que la République a des lois suffisantes en faveur du droit qui est l'objet de la discussion, nous pourrons lui répondre que, si la liberté de la presse a existé jusqu'ici, ce n'est que dans la Déclaration des droits de l'homme. Mais que m'importe, à moi, que l'on ait mis en avant les grands principes, si un citoyen ne peut prendre la parole pour dire la vérité sans se voir exposé à monter sur l'échafaud? Robespierre en mourant nous a-t-il laissé l'assurance qu'il n'y aurait plus après lui aucun tyran ? Ce ne sont pas les tyrans détruits que nous avons à combattre, mais ceux qui se présenteraient pour régner à leur place. C'était à la faveur des crimes illusoires qu'on met aujourd'hui en avant qu'on enchaînait autrefois votre courage, et la liberté de la presse a été anéantie, parce qu'on a eu la faiblesse de croire ceux qui prétendaient que la faculté de publier la pensée était favorable à l'aristocratie. Je dis que l'arme la plus redoutable pour les aristocrates est la vérité, qu'elle seule doit être notre guide dans la lutte que les patriotes ont à soutenir contre la tyrannie, et que la
liberté de la presse est l'unique moyen de se servir de cette arme terrible. Jamais il ne faut nous départir de ce principe. Et ne nous imaginons pas que les insinuations de l'aristocratie pourront ôter à la vérité quelque chose de sa force, et jeter le peuple dans l'égarement. Non, le peuple a beaucoup d'expérience ; il connaîtra la vérité dès qu'elle lui sera présentée ; il évitera les dangers qui menaceront la liberté et son bonheur. Des scélérats ne s'étaient érigés en assassins politiques que par l'oubli des principes et les outrages, trop longtemps tolérés, faits par eux à la liberté ; les dangers que courait le peuple, c'étaient la stupeur et la terreur. Veut-on nous mettre à même de le délivrer pour jamais de ces deux fantômes? qu'on nous rende la liberté de la presse pleine et entière ; les fantômes disparaîtront, et partout la liberté triomphante assurera l'empire immortel de la justice et des lois. Si un homme qui se dévoue pour ses concitoyens ne voit devant lui qu'un tribunal payé par celui qu'il attaque et des juges vendus au tyran qu'il veut abattre, quelle espèce de courage peut-il lui rester, s'il n'a pas d'appui et de ressources hors de lui-même? Il est évident qu'il faut des moyens et une garantie pour mettre à profit l'ardeur qui l'anime.
J'adopte aussi les réflexions de Legendre, et pense qu'on ne doit pas laisser aux gouvernants le pouvoir de marchander les écrivains et d'acheter leurs écrits. Je demande que l'on exerce la plus sévère surveillance, et que tout auteur qui abusera de la liberté pour attaquer la Révolution, pour publier, par exemple, un plan de campagne, soit puni comme un conspirateur. Quant à tout ce qui regarde les actions et la conduite des membres du gouvernement, je demande pour les écrivains le règne de la liberté la plus indéfinie.
Dufourny relève une expression qui a échappé au préopinant ; il l'invite à ne jamais se servir du mot gouvernant, parce que les agents transitoires du gouvernement pourraient s'en servir comme d'un prétexte pour prolonger la durée de leurs pouvoirs.
Cette discussion est ajournée aux séances suivantes.
Un citoyen invalide présente, au nom de plusieurs de ses camarades, une pétition tendant à engager les Jacobins à faire en sorte que la citoyenne Prat, infirmière, soit conservée dans sa place, où elle s'est montrée constamment compatissante envers les malades. Après quelques débats qui ont lieu à ce sujet, la Société nomme des commissaires pour se transporter à la maison des Invalides et y prendre des renseignements positifs sur cette affaire.
364 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [23 août 1794]
PRÉSIDENCE DE TIIURIOT
Le citoyen Priqueler, détenu dans une maison d'arrêt, invite la Société à prendre sa défense et à lui faire rendre la liberté.
Gouly fait observer que le citoyen Priqueler s'est fait connaître de la Société par ses principes patriotiques ; il demande que la Société adopte en sa faveur la même mesure qui a été prise en faveur des citoyens Laveaux et Dufourny, qui avaient été injustement incarcérés, et que des commissaires soient nommés pour solliciter sa liberté auprès du Comité de sûreté générale, pourvu que les motifs de son arrestation ne s'y opposent pas. [Adopté. )
Lequinio. — Les scélérats dont le règne a été détruit opprimaient tellement l'innocence que les prisons se remplissaient chaque jour de patriotes ; il pourrait encore y en avoir plusieurs qui n'auraient pas pu faire entendre leurs justes réclamations. Je propose que la Société nomme des commissaires pour se transporter au Comité de sûreté générale, à l'effet de lui demander qu'il prenne des mesures efficaces pour se procurer l'état actuel des prisons et réprimer les abus qui s'y sont introduits.
LÉONARD Bourdon. — Je pense aussi qu'il est instant de prendre des informations sur le régime des prisons, afin d'établir les réformes qui sont nécessaires ; il peut y avoir encore dans les prisons de Paris des cultivateurs et des artisans des départements, auxquels la liberté n'a pas été rendue, malgré le décret qui la leur accorde^. Je demande que le Comité de sûreté générale soit invité à faire élargir ces citoyens,
Lequinio appuie la proposition qu'il a déjà faite, en disant qu'il y a
1. Le Journal de la Montayiie date par erreur cette séance du 7 fructidor an II.
2. Le 18 thermidor, sur la proposition de Bourdon (de TOise) et de Bentabole, la Convention décida que tous les détenus qui n'étaient pas suspects aux ternies de la loi du 17 septembre 1793 seraient remis en liberté. Ce décret fut exécuté très promptement. Moniteur, t. X\I, p. 402 et 439; Procès-verbal de la Convention,i. XLIII, p. 134. Ces libéialinns de détenus amenèrent à la Convention et aux Jacobins de violentes discussions entre partisans et adversaires du gouvernement révolutionnaire. Voir la séance suivante des Jacobins.
peut-être dans les prisons des citoyens que l'on \' a jetés sans lancer contre eux des mandats d'arrêt.
Monestier propose un moyen qu'il croit capable d'éviter les erreurs dangereuses que l'on pourrait commettre ; ce moyen consiste à faire faire un tableau de ceux qui sont incarcérés à Paris.
Après quelques débats , la Société arrête la nomination de deux commissaires, pour inviter le Comité de sûreté générale à prendre des informations exactes sur l'état des prisons, et à examiner s'il ne se trouve pas des cultivateurs et des artisans qui doivent jouir de leur liberté d'après les lois, ou d'autres citoyens détenus injustement. Ces commissaires sont Lemarans et Lesage-Senault.
Raisson les invite à profiter de cette occasion pour demander l'élargissement de deux patriotes malades, incarcérés en vertu de fausses dénonciations, qui sont les citoyens Clémence et Marchand.
Boissel prend la parole sur l'ordre du jour ; il soumet à la discussion le projet de loi suivant :
Projet de loi sur la garantie de la liberté de la presse, sur son objet et les moyens d'en prévenir les abus.
Art. 1°'. La liberté de la presse, étant de droit naturel, demeure sous la garantie du peuple français.
II. Les représentants du peuple français, les tribunaux, les fonctionnaires publics, ainsi que tous les citoyens, sont tenus de veiller à ce qu'il ne soit porté la plus légère atteinte à la liberté de la presse et à. la circulation des imprimés.
m. Les actes et les négligences des représentants du peuple français, des tribunaux, des fonctionnaires publics, dans le civil comme dans le militaire, ainsi que tous les genres de productions et écrits, appartiennent à la censure de l'opinion publique.
IV. Tout citoyen a le droit d'émettre, d'écrire, d'imprimer et de faire circuler son opinion, sauf l'action d'injure contre la chose publique et contre l'intérêt privé.
y. Sont réputés nuisibles à la chose publique tous actes, tous écrits attentatoires à la jouissance des droits naturels de l'homme, à la constitution ou nouvelle existence politique de la République française, laquelle consiste dans l'unité, l'indivisibilité de la République, régalilê, la liberté générale et individuelle, la représentation nationale, unique, permanente et périodique.
VI. Sont réputés nuisibles ù l'intérêt privé tous actes et tous écrits
;JG6 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [23 août 1794]
attentatoires aux droits du citoyen, qui consistent dans la jouissance paisible de sa personne, de sa réputation et de ses possessions.
VII. Nul ne pourra être recherché pour raison de ses actes et écrits qu'après que, sur la dénonciation qui en aura été faite, l'acte ou l'écrit aura été condamné par un tribunal compétent.
VIII. Le tribunal compétent pour connaître des actes, écrits nuisibles à la chose publique, est la représentation nationale, qui sera tenue de les rapporter ou condamner sur la dénonciation des Sociétés populaires ou des sections, organes non suspects de l'opinion publique. Le tribunal compétent pour la recherche et la punition des auteurs sera le Tribunal révolutionnaire, auquel ces actes décrits seront renvoyés par la représentation nationale qui les aura condamnés, et le tout sous sa responsabilité envers le peuple souverain, auquel les représentants sont comptables et dénonciables.
IX. Le tribunal compétent pour connaître des actes et écrits nuisibles à l'intérêt privé sera celui des juges de paix du domicile du dénonciateur. Le tribunal compétent pour statuer sur l'intention et sur les réparations sera celui de la justice correctionnelle.
X. Nul écrit ne pourra être imprimé qu'il n'ait été signé par l'auteur, ni colporté sans le nom de l'imprimeur.
Lequinio fait lecture de la rédaction de l'adresse que la Société se propose d'envoyer aux Sociétés affiliées.
Quelques membres n'approuvent pas cette rédaction, dans laquelle ils trouvent des défauts.
Monestier avoue qu'il se trouve des défauts dans l'adresse, mais qu'ils proviennent moins des rédacteurs que du sujet qu'on leur a donné pour servir de plan à leur travail ; il propose que cette adresse expose aux patriotes des départements un parallèle de ce qui se passait aux Jacobins le 8 thermidor et de ce qui a eu lieu le 10 du même mois ; il pense que l'état dans lequel se trouvait la Société pendant la tyrannie de Robespierre, et celui dans lequel elle s'est trouvée après la chute de ce scélérat, fera un contraste frappant sur l'esprit des Sociétés affiliées ; il demande que l'on fasse apercevoir à ces Sociétés qu'après l'épuration solennelle de celle des Jacobins il n'y aura plus d'hommes qui osent espérer de se mettre à la place des principes et des choses.
Lequinio demande que Monestier et Dubois-Grancé soient nommés pour rédiger une autre adresse.
Cette proposition est adoptée ; il est arrêté que ces deux membres seront adjoints à Lequinio pour remplir cet objet.
La Société arrête ensuite qu'elle tiendra ses séances tous les jours impairs de la décade, et que, dans la séance de flemain 7, elle s'occupera spécialement de l'organisation de ses comités.
Sambat se plaint de ce que les aristocrates cherchent à répandre des calomnies sur le compte du nouveau Tribunal révolutionnaire', qu'ils accusent de modérantisme, parce qu'il ne veut pas, comme l'ancien, conduire à la mort de malheureuses victimes par charretées. Il déclare que l'un des mo^'ens dont se servent ces mêmes aristocrates pour mettre à profit leur système de calomnie est de fournir aux journalistes des notes insidieuses sur les travaux du Tribunal; il dénonce à ce sujet un article inséré dans le Journal de la Montagne^ dans lequel il est dit que des citoyens convaincus d'avoir insulté à l'arbre de la liberté, d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires, mais dans des intentions qui n'étaient pas perfides, ont été acquittés et mis en liberté. L'opinant assure que le fait est de la plus grande fausseté, et que les accusés dont on parle ont été acquittés sur la question de fait, et non sur celle de l'intention.
Ilaissen prétend que celte affaire ne regarde pas la Société, parce qu'elle n'était pas présente quand le jugement a été porté. Il déclare que c'est au tribunal à faire rectifier l'erreur.
Raffron pense qu'il est un moyen de connaître la vérité, et qu'il consiste à se procurer les propres expressions du jugement.
DuFOURNY. — Sambat a agi comme un véritable Jacobin, qui a le droit de dénoncer ce qui intéresse la chose publique ; or, il importe essentiellement à la chose publique de savoir ce que nos ennemis disent du nouveau Tribunal révolutionnaire. Il est bon que l'on sache que ceux qui regrettent le tribunal de sang qui a été détruit dirigent leurs calomnies et leur haine contre le nouveau, qui veut avoir le courage de sauver la patrie en punissant les conspirateurs et de défendre en même temps l'innocence.
Après quelques observations, Dufourny demande que Ton examine si l'erreur dont a parlé Sambat provient de la faute du journaliste, ou de la fausseté d'une note qui lui aurait été remise ; il se plaint à son tour d'un article qui a été inséré dans le même Journal de la Montagne, n" 114 ; il y est dit que les citoyens de Bergerac ont écrit à la Convention que, quand elle se réveille, le peuple se réveille aussi. L'opinant déclare que c'est une insigne fausseté de dire que jamais le peuple sommeille; il se plaint de ce que ce journal, qui est avoué
1. La Convention avait réorganisé et renouvelé le Tribunal révolutionnaire par décret du 23 thermidor an II i^lO août 1794).
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par la Société, fait choix de pareils principes pour composer son article Esprit public.
Bentahole trouve singulier que le Journal de la Montagne contienne depuis quelque temps des articles intitulés Esprit public; il pense que cette méthode pourrait devenir très-dangereuse, parce qu'il s'y glisserait fies principes qui ne conviendraient pas au véritable esprit public ; il demande que cet article soit supprimé.
Dubois-Crancé, revenant sur la proposition faite par Raffron, demande que Sambat se procure le jugement du Tribunal révolutionnaire, pour le faire insérer au journal.
Tallien déclare, comme Sambat, que les aristocrates veulent perdre le nouveau tribunal, et que quelques journalistes ont secondé leurs vues perfides, il fait observer que les calomnies des ennemis de la liberté ne font rien à ce Tribunal, et qu'il prouvera son zèle pour la chose publique en frappant les conspirateurs et les complices de • Robespierre.
Il entre ensuite dans la contexture du Journal de la Montagne^ qu'il dénonce pour avoir fait constamment l'éloge de Robespierre et de sespartisans, pour avoir servi la cause de ces scélérats et obéi régulièrement aux ordres du tyran, qui défendait de publier ses opinions sans lui communiquer les choses que l'on voulait dire. 11 demande l'ordre du jour pur et simple sur les propositions (jui ont été faites. Après quelques débats, cette proposition est adoptée. Dufourny prend la parole sur la liberté de la presse. 11 s'étonne de ce que dans la Convention une discussion s'est élevée, non pour demander l'exercice de cette faculté, mais pour proposer des peines contre ceux qui la violeraient par des inculpations sourdes, et de ce qu'il n'est résulté de la discussion qu'un renvoi au Comité de législation pour présenter un projet de décret contre la calomnie.
Il déclare que ce n'est pas là le véritable état de la question, et qu'il s'agit de s'occuper de donner une garantie sûre à la liberté de la presse, au lieu de penser à établir des moyens de vengeance pour des injures personnelles. Il demande que les membres qui sont députés à la Convention prennent cet objet en considération, pour faire tourner la discussion vers son véritable but, lorsqu'elle sera de nouveau entamée.
Dubois-Cranci':. — Je pense que l'on a voulu écarter la question plus que l'approfondir, et que, dès qu'il y aura une loi contre ceux qui calomnieraient le gouvernement, les tribunaux et les fonctionnaires publics, la liberté de la presse ne sera plus que le droit de flagorner les hommes en place. Je ne suis pas peu surpris de voir que
l'on veut la restreindre au droit d'émettre son opinion sur des vérités purement philosophiques, et ne pas laisser le pouvoir de parler sur la politique, sans l'assurance qu'on ne sera pas regardé comme contrerévolutionnaire pour avoir parlé contre le gouvernement.
Dans la Déclaration des Droits, la liberté est définie par le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui et qui ne contredit pas les lois. De même la liberté de la presse est, selon moi, le droit de s'exprimer sur ce qui ne nuit pas à l'ordre social ; or, exprimer sa pensée sur un gouvernement, sur les administrations et sur les fonctionnaires publics, ce n'est pas troubler l'ordre social ; c'est au contraire éviter les abus et prévenir les malheurs ; mais je regarde comme coupable un écrivain qui prêcherait le rétablissement de la royauté, de l'aristocratie et du fanatisme, parce que ces principes monstrueux, que la force du peuple a détruits, ne permettent pas d'établir une société dans laquelle on puisse trouver le bonheur.
Ce cas excepté, je déclare que le peuple a le pouvoir de se réserver le droit de juger ceux qu'il a nommés pour le gouverner.
Real. — M'étant trouvé à la Convention lors de la discussion sur la liberté de la presse et des opinions, ayant entendu la proposition faite d'établir une peine contre les calomniateurs, j'ai réfléchi que l'on ne semble considérer les Français que comme des hommes enchaînés, et auxquels on ne voulait pas rompre les chaînes sans se prérpunir contre le mal qu'ils pourraient faire dès qu'ils seraient déchaînés. Il me paraît étrange qu'on ne s'occupe que des abus, et non des avantages très nombreux de la liberté de la presse. Je demande que la discussion s'établisse sur les moyens de donner une garantie solide à cette liberté, afin que, si l'énergie de la Convention venait à être tyrannisée, les écrivains eussent une ressource contre l'oppression. Toute limite ou restriction qui lui serait donnée conduit nécessairement à une tyrannie pareille à celle dont la France vient de sortir ; et si elle n'existe pas dans toute son étendue, j'aimerais mieux être à Constantinople qu'en France avec le gouvernement révolutionnaire. Si la liberté de la presse était en quelque circonstance incompatible avec le gouvernement révolutionnaire, il faudrait retrancher du gouvernement ce qui serait la cause de celte incompatibilité, pour laisser la liberté de la presse entière, parce que sans elle il n'y aura jamais de liberté.
Tallien. — La garantie que l'on demande est placée dans le gouvernement ; si l'on a un gouvernement tyrannique, il n'y a plus de garantie, et cette garantie est indestructible quand le gouvernement est bon et juste. Si la tyrannie avait à se rétablir, on verrait se re-