MARS 1791J DISCOURS DE M. CHARLES LAMETH
le pouvoir exécutif; en conséquence, j'ai résolu, pour faire cesser les croassements de cette vile engeance, de faire le sacrifice de la somme que maman avait reçue autrefois.
Tout le monde a su, et personne encore autre que mon frère et moi ne l'a oublié, tout le monde, dis-je, a su que le livre sanglant appelé jadis le Livre rouge, livre abominable aux yeux d'un patriote, livre instrument de la tyrannie, livre enfin dont le compère Camus a si bien déchiré les pages; on a su que le nom des Lameth était écrit sur les feuilles de ce livre', tracé en lettres de sang avec le sang du peuple. Ce n"est pourtant pas, Messieurs, que ma famille ne méritât quelque récompense, sans parler de mon cher papa, ([ui fit autrefois des prouesses sur les galères du pape, dans les escadrons de Tordre de Malte. Ma mère était fille, petite-fille, arrière-petite-fille, femme, tante, cousine, mère, filleule et marraine d"une multitude étonnante de spadassins qui, dans la dernière convocation de Tarrière-ban , avaient fait des merveilles.
Pour récompenser toute la vaillance des Lameth, le pouvoir exécutif qui vivait alors, et ce n'est point celui d'aujourd'hui, car il fait le mort, le pouvoir exécutif donna à maman une somme de 60,000 livres pour nous faire apprendre à lire. A laide de cet argent on nous envo\'a à l'école, et c'est à vous, Messieurs, à juger si nous avons profité de la dépense qu'on fit pour nous.
Le pouvoir exécutif d'alors ne se doutait pas qu'il nourrirait de son argent deux petits rois futurs. Eh bien. Messieurs, cela prouve que le pouvoir exécutif n'avait pas le don de deviner. Il fut question d'assembler les États généraux; mon frère et moi nous intriguâmes pour être membres de cette assemblée : nous y parvînmes. Le pouvoir exécutif absorbait tout; le peuple voulait être quelque chose; nous jugeâmes alors à propos, mon frère et moi, Chariot, qui vous parle, de faire notre cour au peuple plutôt qu'au roi. En conséquence, nous fûmes les premiers à crier. Le peuple nous crut, et nous éleva de terre pour nous accrocher... aux nues. C'est alors que, l'aristocratie des grands expirant pour faire place à notre démocratie souveraine, on m'accusa, moi spécialement, d'être un ingrat envers le pouvoir exécutif. J'aurais pu, Messieurs, prouver facilement le contraire, en démontrant que j'ai toujours bassement flatté le plus fort. J'ai flatté le pouvoir exécutif, parce qu'il était alors le maître, je flatte aujourd'luii le peuple, parce que de lui seul dépend tout; je n'ai donc pas changé de caractère, mon adulation a seulement chanjié d'objet... Ainsi, je pouvais d'un
1. Alexandre de Lameth y était égalcmeut inscrit | our 2,0UU livres.
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seul mot écarter... Mais nun, j'aime mieux ôt.er à l'aristocratie tout prétexte. En conséquence, je vais, Messieui-s, faire remettre au Trésor national les 60,000 francs que ma chère mère a reçus autrefois pour me faire apprendre à lire.
Pour que ce sacrifice soit bien public et bien connu, je vais déposer ici sur le bureau la somme ci-dessus, et je prie M. le président de la Société de la faire porter lui-même au Trésor national.
Yoilà d'abord une obligation de 10,000 francs souscrite à mon profit par M. d'Orléans pour un mois de mes appointements, échu en juillet dernier, lors de la Fédération, où je cabalai pour lui. J'observe seulement qu'il faut se hâter de le faire payer, dans la crainte que par la suite on n'en puisse rien tirer.
Yoilà ensuite un bon de pareille somme de 10,000 francs qui m'a été remis sur la Prusse par M. Ephraïm, agent secret du roi de Prusse auprès de l'Assemblée nationale'. Cette dette est sûre; je l'ai bien gagné d'ailleurs, car j'ai travaillé dans le sens qu'on exigeait.
En troisième lieu, ceci est un billet de 15,000 livres que m'a passé l'administration de la Caisse d'escompte, lors d'un décret que mon éloquence fit passer à l'Assemblée nationale pour le remboursement d'une partie de ces billets. Celui-là sera payé à bureau ouvert, aussitôt qu'on se présentera.
Plus, je dépose pour 25,000 francs d'assignats qui m'ont été donnés, aussitôt leur émission, par une compagnie d'agioteurs, pour me faire parler dans l'Assemblée nationale en faveur de l'opération des assignats. Vous voyez, Messieurs, que ces sommes réunies forment entre elles celle de 60,000 livres que le pouvoir exécutif avait donnée à maman. Je les remets toutes au Trésor national, et j'attendrai de pied ferme les railleurs et les aristocrates qui voudraient encore me reprocher mon ingratitude. Ces sommes sont à moi, je l'atteste sur mon honneur et ma délicatesse, et chacun sait que
Des chevaliers Lamelh Ici esl le caracLère-.
i. Sur le rùlu de cet agent, voir ScitI, l' E u ropp. cl lu liérola/iDf. fniuraise, II,
2. La Société, api-i's avoir longtemps craché, applaudi, mouché, embrassé l'orateur, a gardé un silence respectueux, voyant que monsieur le président bâillait, et croyant qu'il ouvrait la bouche pour parler. En etl'et, quand il eut baillé trois fois, il donna, au nom de la Société, de grands éloges à M. Chariot Lauieth; puis, mettant dans sa poche les assignats et les billets, sans doute pour les faire reporter au Trésor national, il leva la séance. i.Vo/e de l'uri;/uud.)
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