MARS 1791] AVIS AL'\ FRANÇAIS SUR LES CLUBS
qu'il ne payerait [tins d"ini})ùts. La suppression des dimes et des gabelles a servi d'otage à l'exécution de ses promesses. Mais le chefd'œuvre de la politique exigeait encore que le bon peuple, avili depuis une longue suite de siècles, coopérât à la régénération, et qu'en vertu de l'égalité' il pût voter et être élu. C'est ce qu'ont fait les députés. Depuis longtemps, ils savaient que l'ambition seule fait des révolutions. L'expérience l'avait appris à plusieurs d'entre eux, qui ne doivent leur cboix qu'à cette passion. Ils en ont fait jouer tous les ressorts pour affermir leur constitution.
Ils ont donc appelé aux places tous les hommes indistinctement, et, afin que l'ambition pût parcourir une vaste carrière, la France a été morcelée en quarante-quatre mille miuiicipalités, divisée en quatrevingt-trois départements, subdivisés eux-mêmes en plus de cinq cents districts.
C'est ici que j'aperçois la nullité des Français. Il ne nous reste de leur antique splendeur qu'un triste souvenir. On blâme, on déchire les hommes qu'autrefois les talents ou les protections appelaient à l'administration; le choix du souverain n'était jamais celui du peuple. Mais aujourd'hui le choix de la nation serait celui du roi? Non, sans doute : si l'on veut juger sainement de la nouvelle constitution, qu'on regarde, non les places, mais les hommes qui les occupent; non les nouveaux honneurs qu'elle dispense, mais ceux à qui on les accorde.
Jamais le système de Machiavel n'a reçu de plus parfaite exécution que de nos jours. Cet auteur pensait, dans le XVP siècle, que le meilleur moyen d'affermir une autorité était de la diviser. Les députés ont parfaitement exécuté son système.
Tous les corps administratifs par eux érigés sont devenus une armée innombrable dont tous les bras soutiennent rédilîce chancelant de la Hévolution. Les membres de ces différents corps sont attachés au nouvel ordre de choses avec d'autant plus d'ardeur que, sans cet effort de l'Assemblée nationale, l'opinion publique ne les aurait peut-être jamais fixés. Ce que l'intérêt général n'aurait peut-être jamais fait, il y a quelques années, l'intérêt particulier l'exécute ici sans obstacle. La difficulté n'était pas de mouvoir les passions, mais de les diriger à propos, de s'en servir avec avantage, et, plus encore, d'en faire le choix. Quoique toutes les passions présentassent assez de ressources, l'Assemblée n'a flatté que l'ambition et l'intérêt. Un municipal revêtu de son écharpe aux trois couleurs se croit une des colonnes de l'État; un notable se dit être au moins très essentiel à l'administration. Ainsi,
1. Art. li=r de la Déclaration dos droits de l'iiomme. (Note de l'or'Kjinal.)
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les honneui's forment l'homme.' Pour les districts et les départements, ce sont des corps utiles dont on se glorifie d"ètre membre. Le sang des peuples, transformé en impôt, se volatilise en leurs mains; quoiqu'ils soient inutiles en aussi grand nombre, et plus destructeurs qu'autrefois les intendants, la nation assemblée a décrété qu'ils seraient payés. De sorte que, si l'ambition n'était pas capable d'attacher seule les Français à leur constitution nouvelle, l'intérêt viendrait au secours, et ce que l'une n'aurait pas fait l'autre l'achèverait. Mais le patriotisme pourrait se refroidir. Le hochet municipal peut cesser d'amuser les grands enfants;* la discorde peut se glisser dans les districts et les départements. Ces maux arriveraient infailliblement sans la sage prévoyance de nos législateurs. La licence, parée du nom de la liberté, a formé les clubs. Ils sont inconstitutionnels, un mot de l'Assemblée les anéantirait; mais, comme ils servent aussi à propager les lumières, à entretenir chez le peuple l'éveil de la surveillance, les députés les ont autorisés de leur exemple. L'Assemblée elle-même, qui leur doit maintenant tous ses succès, n'a pas eu de plus beau moyen pour s'acquitter envers eux que d'autoriser leur établissement, à la charge d'observer les lois qui gouvernent tous les citoyens'. Mais, comme ces lois sont inconnues ou méprisées, il s'ensuit que les clubs n'en ont aucune, puisque les citoyens eux-mêmes sont réduits à vivre sans lois.
Le plus célèbre de tous est le Club des Jacobins de Paris. Il serait difficile de donner le caractère de tous ceux qui le composent. Ce sont des fanatiques chez qui la raison ne peut exercer son empire. Choisis dans toutes les classes de la société, ils forment un composé de tous les vices qui la troublent. L'indépendance, voilà leur cri de guerre; l'impunité, voilà leur devise; liberté et égalité, voilà le fanal qui les conduit. Tous ces clubistes sont indépendants, et, par ce moyen, ils se sont élevés au-dessus de la loi. Car il existe, dans les décrets de l'Assemblée, certaine loi qui défend aux citoyens de s'assembler hors les cas prescrits. Les seules assemblées primaires permettent ces réunions; mais, dès que les nominations sont faites, les citoyens ne peuvent plus rester assemblés.
C'est en vain que, pour couvrir l'illégitimité de leurs associations, les partisans des clubs disaient que^ tous les citoyens actifs ont le
i. Décret du l;J iiuvcuibre 179U, coiUre lu uiuiiicipalilé de Dax. {Xole de l'orifjinal.) — Par ce décret, la Constituante donnait torl à la nninicipalifé de Dax, qui avait voulu inquiéter la Société des auiis de la constitution établie dans cette ville. Voir, sur cette affaire, le rapport de Salle, dans le Moniteur, YI, 376.
2. Art. 62 des lettres patentes du roi sur le décret pour la constitution des municipalités. {Sole de rorir/inal.)
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droit de se réunir paisiblement, et sans armes, en assemblées particulières, pour rédiger des adresses et pétitions, etc. Ce décret ne pourrait avoir ici aucune application. Si l'Assemblée nationale a d'abord accordé cette faculté à tous les citoyens actifs, ce n'a été que dans le cas où le bien général exciterait leur zèle, ou que le salut de la chose publique le solliciterait. Mais l'Assemblée nationale n'a-t-elle pas fixé ailleurs à cent cinquante le nombre de citoyens nécessaires pour légitimer les réclamations?... La contradiction de ces décrets est frappante. Mais les contradictions ne coûtent rien à l'Assemblée nationale. La plupart des députés sont membres de ce Club. Les plus ardents réformateurs sont les coryphées dans l'une et dans l'autre assemblée. Il fallait un règleuient au Club des Jacobins : on y a porté les lois de police adoptées à l'Assemblée nationale. De même qu'à la salle du Manège, les clubistes ont un fauteuil où s'assoit tous les quinze jours un nouveau président ; c'est là que se fait l'essai de ceux que les démocrates appellent à présider l'Assemblée nationale. Des secrétaires tiennent registre exact des séances, et souvent en envoient des expéditions aux Sociétés affiliées. Là est aussi une tribune où l'on essaye de discuter les motions qui doivent agiter les esprits des députés. C'est, pour ainsi dire, le creuset où s'épure la matière du gouvernement. Mais il ne suffit pas de discuter, il faut décider. Or, ce sont les décisions de ces clubistes desquelles dépend presque toujours le sort des Français. Dans cet antre, le poison se compose et se subtilise. On le présente tout préparé à l'Assemblée, et comment le refuserait-elle? Il a été élaboré par ses membres les plus chéris, qui n'ont pas craint d'en faire eux-mêmes l'essai. D'ailleurs, ce Club est indépendant, nulle puissance ne peut le détruire. Serait-ce le roi? Il n'est et ne peut rien. Serait-ce le peuple? Non, il n'en connaît pas les dangers. De plus, ce mal extrême s'est communiqué partout, et l'on aurait plutôt abattu les cent têtes de l'hydre que l'on n'aurait anéanti le Club des Jacobins. Serait-ce enfin l'Assemblée nationale? Je conviens que, dans cette anarchie de pouvoirs, elle seule aurait peut-être assez d'autorité. Mais, lorsqu'elle a permis aux clubs de se former, n'a-t-elle pas déclaré par là qu'elle les protégerait? Comment les abandonnerait-elle maintenant? Elle est si reconnaissante que jamais l'ingratitude ne souillera ses opérations. Elle est si ferme en ses principes qu'elle s'est fait un devoir de ne se jamais contredire. Et il ne faut attribuer qu'à un peu d'irréflexion l'incohérence que plusieurs de ses décrets semblent présenter. D'ailleurs, elle manquerait son but, s'étant elle-même déclarée indépendante, ayant promulgué la liberté et l'égalité, c'està-dire la licence et tous les désordres qu'elle traîne à sa suite; elle ne
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peut pas anéantir le corps qui la soutient. Oui, le Club des Jacol)ins soutient l'Assemblée nationale dans son indépendance; cette Société forme comme un corps à part, qui prête tout secours à TAssemblée nationale. Comme les discussions sont les mêmes, tant au Club qu'à l'Assemblée, les décisions aussi sont les mêmes. C'est après avoir tenté l'opinion publique aux Jacobins que l'Assemblée nationale ne craint point de lancer ses décrets pernicieux et d'être arrêtée en ses courses rapides.
Mais je vais plus loin : ce GluL est plus que l'Assemblée. Si les députés avaient encore un peu de cette francbise naturelle autrefois aux Français, ils vous diraient que l'on prescrit aux Jacobins les objets qui doivent les occuper; qu'ils ont l'infamie de forger dans ce repaire les malheurs qui jaillissent de toutes parts sur le peuple français; que souvent, pour ne pas dire toujours, des décrets meurtriers n'auraient pas été admis par l'Assemblée, si le fameux Club des Jacobins les avait rejetés. De sorte que ce Club est une seconde Assemblée plus nombreuse, par conséquent plus dangereuse mille fois que la première.
Si l'Assem-blée nationale commet le mal, au moins les bons Français savent qu'il existe parmi ses membres des hommes rares et vertueux, que la contagion n'a pu atteindre, qui n'ont pas encore perdu l'habitude de dire la vérité, et qu'il se trouve encore à l'Assemblée nationale des orateurs qui ne laissent pas la bonne cause indéfendue.
Mais c'est tout le contraire au Club des Jacobins. Les mêmes vices et les mêmes passions y conduisent tous les individus. La même partialité préside à leurs délibérations; la même fureur agite les orateurs; la même corruption dirige tous les esprits. Partout et sur tout même irréflexion, mêmes inconséquences. Tout y est outré; le système de la liberté comme celui de l'égalité, l'indépendance comme l'impunité, l'humanité comme le patriotisme, rien n'est à sa place. La démocratie et le républicisme y sont également confondus. Ces jacobites ne s'accordent que dans leurs idées de bouleversement. L'intérêt particulier des hommes est nul pour eux, et ils n'ont d'énergie que pour le mal. Ils ne veulent pas savoir que la liberté est subordonnée aux lois. Ils se croient indépendants ; c'est de là que nait leur imi»uiiil('', d'où découle ensuite le virus qui infecte la société.
Dans toutes les révolutions, on voit onlinairenient des partis divers balancer leurs opinions. Tantôt la victoire se déclare pour un parti, tantôt elle se déclan- [tour un autre. Mais en France nous ne voyons rien de semblable. Tous les esprits i)araissent s'accorder pour soutenir la faction régnante, tant la commotion a été violente, tant