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MARS 1791] AVIS AUX FKANÇAIS SIR LES CLUDS

Teffervescence a été grande! On serait tenté de croire que l'opinion seule a fait la Révolution. Mais il vaut mieux dire que le Français n'est pas fait pour la chose publique. Les discussions politiques et les grands intérêts qui en sont la suite ont une sorte d'élévation à laquelle il n'est guère présumably que les Français puissent atteindre.

Cette opinion va paraître une hérésie aux yeux des démagogues et de tous les clubistes.

Mais croit-on que la science des gouvernements soit la science d'un jour, que, pendant près de deux années passées en l'Assemblée nationale, les députés aient acquis de grandes lumières en politique, et que ces clubs éphémères soient une bonne école en l'art de gouverner? Une pareille o[)inion serait erronée. Je m'autorise, pour la combattre, de l'exemple des Anglais. Ils sont et seront toujours nos maîtres en politique. C'est un hommage que nous leur devons. Quelques réformes qu'ils admettent pour perfectionner leur gouvernement, ils conviennent eux-mêmes de ses défauts. Mais, comme ils sont persuadés de cette vérité que le mieux souvent est l'ennemi du bien, que trop de perfection nuit à la solidité de l'ouvrage, les Anglais se seraient bien gardés de bouleverser en entier leur gouvernement. Ils savent qu'il est plus aisé de détruire que d'édifier. La liberté chez eux dépend des lois, au lieu que les députés des Français ont commencé par établir la liberté avant de faire leurs lois. Comme si les lois devaient dépendre de la liberté, et non pas au contraire la liberté être soumise aux lois ! C'est cette erreur qui a produit l'impunité et causé tous les désordres qui déshonorent le nom français.

Que, dans l'état de nature, les hommes soient libres et égaux, c'est une vérité reconnue avant l'existence de l'Assemblée nationale ; mais que, dans l'état de société, dans un royaume ou gouvernement quelconque, les hommes soient libres et égaux de la même manière, c'est une chimère, une absurdité, dont l'invention n'était due qu'à notre siècle.

Dès que les hommes vivent réunis, ils doivent être soumis à des lois. Si l'on admet la proposition contraire, on introduit l'anarchie; c'est ce qu'a fait l'Assemblée nationale. Ce reproche est mérité. Elle a dit aux Français : Vous êtes libres et égaux.

Dans leurs transports, ils ne se sont pas permis d'écouter la voix de leurs législateurs qui ont crié peu après que la liberté était subordonnée aux lois.

Cependant la faute n'en retombe pas sur le peuple. Il était accoutumé à vivre sous des lois qui contenaient sa liberté dans de justes bornes, qui lui apprenaient qu'il n'avait de liberté que pour faire le

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bien, qu'il était iiiailre île toutes se? actions pourvu qu'il ne blessai pas Tordre |)ublic et qu'il ne portât aucune atteinte aux droits ou aux propriétés de ses voisins. Il n'était beureux et libre qu'avec ses lois; on lui dit que désormais il sera beureux et libre sans elles: il doit le croire.

Comment soupçonner en effet que ses représentants eussent pu le tromper? Cependant ils l'ont fait, ils ont pris l'inverse pour en venir à leur but. Il eût été mille fois plus avantageux de laisser au peuple ce qu'on a appelé sa servitude, que de le délier un moment pour l'encbaîner ensuite plus étroitement. L'homme n'est plus libre avec les nouvelles lois. Ses pensées sont encbaînées, sa liberté est entravée de toutes parts. S'il regrette l'ancien régime, on lui accorde un bonteux brevet d'aristocratie; s'il blâme un décret désastreux, on le llétrit dans l'opinion publique. La fatale lanterne l'avertit ensuite que l'usage de sa liberté est restreint à ne faire que ce que les sectateurs de la nouvelle constitution Acculent bien lui permettre. 11 est si aisé de confondre la liberté avec la licence qu'il n'est pas surprenant que des esprits hardis et téméraires se soient ingérés de diriger l'Etat conjointement avec l'Assemblée nationale. Cette opinion, née de la liberté, a infailliblement produit l'impunité avec laquelle tous les clubs cherchent à s'emparer d'une autorité quelconque. Il est contre la nature d'un bon gouvernement d'être soumis à l'autorité de différents corps dirigés sans mission et sans principes, tels que les clubs.

Cette vérité deviendra encore plus sensible si l'on considère que ces établissements sont contraires à la nouvelle constitution, quoiqu'ils semblent autorisés par l'Assemblée elle-même. Elle est imparfaite, elle est révoltante, cette constitution. Quoique les pouvoirs soient trop divisés, comme il a été déjà dit, Français, vos députés s'autorisent de cette division pour vous dire qu'ils sont répartis avec ordre. Votre faiblesse à les croire sans les examiner devient leur force. L'administration est partagée entre les municipalités, les districts, les départements. Ces corps sont sans doute plus que suflisants pour gouverner. De quoi donc vont servir ces clubs inqulsileurs, qui s'arrogent le droit de faire des pétitions aux corps législatifs ou administratifs, de surveiller les administrateurs, etc.? Lorsqu'ils s'établissent ainsi, les clubs s'élèvent au-dessus des municipalités, des districts et départements. A la vérité, ils préviennent qu'ils n'auront aucune administi-ation légale, mais ils jouiront d'une inspection et d'une surveillance qui les dédommageront beaucoup de leurs soins. >'e sufïisaif-il d<mc pas que tous les corps fussent soumis à leurs

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concitoyens en particulier, sans voii- naître au milieu d'eux des Sociétés dont l'occupation la plus chérie sera de les inspecter?

Français, où est donc votre liberté ? Bientôt ces Sociétés isolées porteront le trouble dans vos foyers. Mais le but de leur institution prouve combien elles sont dangereuses, et par là avec quel zèle vous devez vous hâter de les anéantir.

II a été un temps en France où les conversations politiques auraient suffi pour bannir les hommes des sociétés. Alors la France était un royaume monarchique, et les Français n'avaient point encore ravi à leur roi son autorité; ils s'en rapportaient à sa prudence sur le choix des ministres; ils lui laissaient supporter seul le fardeau du gouvernement, et n'avaient point encore imaginé de s'administrer eux-mêmes. Aujourd'hui que le roi est dépouillé, que la face du gouvernement est changée, que bientôt la France ne sera plus qu'une république, il n'est pas surprenant que les novateurs cherchent à se réunir pour entretenir l'esprit de révolte et d'indépendance. La politique doit devenir l'objet de leurs entretiens; les clubs nécessairement doivent être l'école du droit public et de l'art du gouvernement. Ces établissements sont si multipliés qu'il n'est plus douteux que bientôt la France entière ne fera plus qu'un seul club'. Alors les Français en seront-ils plus heureux? Je décide cette question par ce que les clubs sont aujourd'hui ; pour le bonheur des Français, il est loin d'être réalisé. A'euille la Providence que la génération qui se prépare ne nous reproche pas nos fautes présentes! Puisse cette génération ne nous pas accuser de ses malheurs I Puisse le fléau qui nous accable ne pas atteindre nos descendants ! Qu'un ciel plus pur les éclaire, et que notre exemple leur fasse éviter les écueils où nous sommes allés nous briser!

Tous ces sociétaires se parent du nom d'Amis de la constitution. Le titre seul est imposant. Les clubs qui les recèlent ne présentent réellement que des établissements destructeurs du bon ordre, faits pour armer les bons citoyens les uns contre les autres, et dont le but

1. J'avais conçu cette idée, lorsque j'ai lu depuis, dans la feuille de Mercier du M janvier, un article où le fanatique Carra dit que « bientôt nous verrons des départements tout entiers, que dis-je"? la France entière, ne former qu'une seule Société des amis de la constitution, comme elle ne forme qu'une seule famille depuis la Révolution ». {Note de l'auteur du j^aniphlet.) Cette phrase se trouve en effet dans les Annales patriotiques et littéraires, n° il2, p. 92S. Toutefois Carra ajoute : « Mais, dira-t-on, des clubs aristocratiques ou monarchiques s'élèvent aussi de toutes parts. Tant mieux! c'est le moyen de connaître et de distinguer le nom et le nombre des mauvais citoyens par le nom et le nombre de ceux fui comnosent ces clubs... »

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est de devenir les tyrans du peuple, sous prétexte de le protéger.

Ces Atnis, réunis sans pouvoirs et sans mandats, ne cherchent qu'à s'emparer de ro[)ini()n publique pour la diriger, la corrompre et la faire servir à leurs propres desseins. Rien n'est si aisé. Ils publient qu'ils veulent faire le bien; la prudence s'endort, la confiance s'aveugle, et, ces deux sentinelles une fois écartées, les Amis de la constitution font le mal avec sûreté. Ils s'arrogent le droit d'inspecter et de surveiller les corps administratifs; le motif est louable sans doute. Je demande aux corps s'ils doivent le souffrir? S'ils en ont la faiblesse, les bons citoyens doivent s'y opposer. Il est de leur intérêt que, quoique l'état des choses soit désespéré, les corps administratifs conservent la confiance du peuple; sans cela ils ne peuvent rien, sans cela la vie, les fortunes, sont en danger. Les clubs la leur feront perdre, cette confiance.

Comme les mots de vertu, de patriotisme, de ùicufaisance, de tolérance, àliuruanité, de liberté et d'égalité, en imposent toujours à la multitude, ceux qui les emploient aussi fréquemment deviennent à coup sûr ses favoris; ils peuvent tout entreprendre avec succès. Le peuple n'a pas un sens assez pénétrant pour voir que ces mots viennent expirer sur les lèvres de ces enthousiastes. Jamais leur cœur ne ressent le feu des vertus dont ils se disent pénétrés. Ils ne courent qu'après la réputation, et, comme il leur suffit de paraître vertueux, ils adoptent toutes les formes qui peuvent déguiser leur nullité. S'il est un projet heureux, dont l'exécution soit due ou réservée aux municipalités, les clubistes, chauds amis du peuple, s'en emparent. Quelques phrases sentimentales servent de passeport à leur entreprise illégale, et quelques expressions équivoques lancées avec adresse sur les officiers municipaux préviennent le peu[tlo contre eux. C'est ainsi que par la ruse les clubistes s'acquièrent de la consistance. On ouvre des souscriptions' ; des trésoriers sont établis avec éclat, et le bon peuple se laisse prendre à cet appât séducteur. Ne croyez pas, Français, que dans leur enthousiasme ces clubistes veuillent venir à votre secours: ils ne songent qu'à se faire des créatures. Le bien du peuple n'est que le prétexte dont ils usent pour satisfaire la perversité de leur c(cur. On a vu le Club de Vienne faire circuler un projet de loi contre l'émigration. Le désir l)rûlant de secourir la classe malheureuse des indigents en est le véhicule. On s'y plaint que le numéraire sort de France pour aller alimenter au delà des monts des princes et

l. On a vu à Paris une Société se préseuter à l'Assemblée nationale pour lui demander d'autoriser le projet qu'elle avait conçu de donner des mandats de 3 livres, 6 livres, etc., en échange d'assignats. {Note de l'original.)

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