MEMBRE DU CLUB DES JACOBINS
(S. 1. II. d., in-8 de 8 pages.)
Voilà donc encore, mon ami, une nouvelle scène occasionnée a Wissembourg par un de nos clubs affiliés ' ! Les soldats et les officiers de Beauvaisis se sont battus; il y a eu du sang répandu, et cela, suivant l'usage, par la faute de nos très chers et très imprudents frères.
Notre crédit baisse, mon ami ; et, si nos fautes se multiplient de la sorte, insensiblement nous deviendrons odieux à toute la France, et je crains bien que, malheureusement, le jour n'en soit pas loin. Convenez donc avec moi que la conduite de toutes nos Sociétés est bien impolitique! Les soldats des régiments français sont patriotes, ils le sont, et ils devaient l'être : partout où Tintérèt individuel est joint à la voix de la raison, l'homme ne balance point sur le parti qu'il a à prendre. On dit les officiers aristocrates, je ne conçois pas trop pourquoi; mais, cela fût-il vrai, c'étaient donc les officiers que nos Sociétés devaient essayer à gagner, à s'attacher, et nullement les soldats, dont on était sûr; alors on aurait reconnu que l'amour du bien, le désir de propager une doctrine que nous croyons bonne, la juste envie de faire connaître les avantages réels d'une constitution fondée sur la sagesse et inspirée pour le mieux être de l'empire, étaient vraiment l'esprit dominant de nos Sociétés, et que nous étions de vrais citoyens, qui se plaçaient entre la loi nouvelle et les ennemis de cette même loi pour les concilier ensemble. On ne catéchise point les convertis; on ne catéchise que les incrédules ou les infidèles. Point du tout, ce sont ceux mêmes que nous avions tant de besoin d'éclairer et de nous approprier, si je puis parler ainsi, que nous avons repoussés loin de nous par nos hauteurs, notre arrogance et nos cris perpétuels à V aristocratie! tandis que nous avons usé de tous les moyens
1. Sur ces événements, voir le rapport de Beauharnais du 29 avril 1791. [Mon., VIII, 257.)
de suggestion pour nous entourer et nous encamarader avec leur? soldats.
Comment voulez-vous que l'homme le moins prévenu ne se figure pas, en portant un œil observateur sur notre manière d'agir, que ce n'était pas l'instruction du soldat que nous avions en vue, mais bien le désir d'accroître nos forces, d'étayer notre parti de la chose armée, de fomenter l'indiscipline, et de profiter de l'insubordination pour écraser une classe de citoyens dont tout le crime, à nos yeux, est d'avoir été nobles?
Nos ennemis nous ont devinés, et ils ne s'en taisent pas; et, malheureusement pour nous, mon cher, ils ont la raison de leur côté ; ils prouvent, par nos fautes, que nous sommes les seuls ennemis de la patrie, car toute société dont les mesures et les données ne tendent qu'à la division et au désordre est de fait l'ennemie d'une nation, quelque titre qu'elle prenne.
Dans les premiers moments de l'effervescence d'une révolution, les noms semblent sacrés, et comptent pour quelque chose dans l'opinion publique. Ce sont les lieutenants d'un conquérant qui sont presque aussi redoutés que lui dans les premières heures de la conquête; mais, quand le calme de la réflexion succède au tumulte, on scrute les titres, on détache les intentions véritables de l'homme des intentions apparentes que ses titres annoncent; on voit les choses enfin sous leur véritable point de vue; voilà la position où se trouvent aujourd'hui tous les Jacobins de la France. Et l'opinion publique est à la veille de nous traiter comme l'Assemblée nationale a traité les nobles et les prêtres, c'est-à-dire de nous dépouiller d'un nom qui n'est rien en lui-même quand on ne le soutient pas.
Nous avons eu tort, mon ami; ce n'est pas au moment où l'on efface toutes les distinctions que nous aurions dû chercher à élever, en France, une classe privilégiée, car le peuple vous dira avec justice : que m'importe qu'un homme s'appelle M. le duc ou M. le Jacobin, si je retrouve en lui le même orgueil, la même intolérance, le même despotisme? Si les vexations de l'un me pesaient, pourquoi dois-je trouver légères celles de l'autre? Si la noblesse accaparait toutes les places, tous les honneurs, que gagné-je à les laisser prendre aujourd'hui par les Jacobins? La Révolution n'a donc été heureuse que pour eux? Et moi, le peuple, je serai toujours compté pour rien?
Et vainement lui répondriez-vous : Faites-vous recevoir aux Sociétés jacobites, et vous jouirez de tous les avantages qu'elles ont pu se procurer. Point du tout, vous dira-t-il, cela ne se peut pas : si je ne puis payer le marc d'argent pour être de la législature, comment vou-