Voir plus haut, ji. 3o
414 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [13 mai 1791]
nationale par MM. Moreau, Barnave, etc., avec cette sensibilité d'une âme noble et pure, avec cette énergie que donne le sentiment de sa propre cause, surtout lorsqu'elle est bonne. Il a tiré ses meilleures raisons politiques :
1° De la population nombreuse des hommes de couleur;
2° De leur utilité pour contenir les nègres esclaves et s'opposer aux incursions des ennemis du dehors ;
3° De l'état civique dont ils jouissaient même sous le despotisme;
4° De l'absurdité à supposer que, propriétaires eux-mêmes, ils chercheraient à se liguer avec les noirs esclaves pour bouleverser les colonies, au lieu de sentir le prix des bienfaits de leurs frères et de s'élever à la dignité de l'homme vraiment libre et du citoyen. «Voyez, a-t-il dit, ces hommes qui achetaient des lettres d'anoblissement lorsqu'il y avait en France plusieurs classes d'hommes. Quels étaient les plus jaloux de leur nouvel état ou de ceux qu'on appelait nobles de race, ou des anoblis?» 11 a rappelé que, dans une des dernières guerres, on demanda six cents hommes à la colonie de Saint-Domingue, qu'il n'y eut que cent petits blancs, et le reste des hommes de couleur.
Son discours a été interrompu quelquefois par des murmures ; mais ils étaient couverts par les plusvifs applaudissements.
[Même séance, d'après le Lendemain du io mai 1791 :]
Grande foule, de l'ouverture à la clôture.
Procès-verbal, adresses.
Le président était absent. Le fameux Robespierre prend la sonnette. Il la cède pour pérorer : car c'est sa manie.
Un soldat lit une lettre d'un de ses camarades en garnison à Givet. Il en résulte que les deux municipalités des deux Givet et les officiers de la troupe sont d'une aristocratie affreuse. — Grand sabbat. Fracas épouvantable. Une motion se fait néanmoins entendre, pour adjoindre le général Luckner aux commissaires nommés pour s'occuper du licenciement de l'armée. Un nouveau tumulte atteste l'approbation de l'assemblée, et la motion est adoptée au milieu du tapage.
Un sieur Constantini paraît à la tribune. Il vient dénoncer une contre-révolution qui doit arriver incessamment, peut-être d'ici à dimanche. Aussitôt les mugissements étouffent sa voix et nous privent des grandes nouvelles qu'il allait nous apprendre.
Robespierre quitte le fauteuil pour venir faire un discours bien plat, à l'ordinaire, sur la question des gens de couleur, mais bien hérissé de sarcasmes contre les deux Lameth et Barnave.
Charles Lameth s'avance pour ramasser le gant; mais il est accueilli par des huées, et il entend, en frémissant, crier autour de lui : Ih nous ont trahis,' ils nous ont tourné le dos.
Un sieur Raimond, métis, parle, et l'on sent bien que c'est dans le sens de Robespierre.
Un Arménien, ou Turc, paraît à la tribune, et parle en faveur des gens de couleur. Il donne à MM. Lameth et Barnave une petite leçon, par l'apologue de ce père qui disait à son fils qu'un seul faux pas pouvait perdre les fruits de cinquante ans de vertus.
Charles Lameth a fait de nouveaux efforts pour obtenir la parole : ce fut en vain. Il a fait mine de sortir de l'assemblée, il n'a obtenu que de l'indifférence, et le petit Robespierre, qui avait repris la sonnette, ne l'a point fait parler en faveur de Lameth, dont la popularité court un grand danger.
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