ARTICLE DU « LENDEMAIN » DU 17 MAI
Le Journal de la Révolution n''offre plus guère rien que le bulletin des séances du Club jacobite, mais ce bulletin est toujours peu sincère. Il est tronqué, incomplet, souvent déguisé, et l'on sent bien que ce n'est pas dans une feuille jacobite qu'il faut chercher un rapport exact des séances des Amis de la constitution. Il s'y passe tant de choses qu'ils voudraient caclier à tous les yeux, soit pour leur intérêt, soit pour leur honneur, que ceux de leurs membres qui en rendent compte doivent nécessairement s'écarter de la vérité et de l'impartialité. Par exemple, le bulletin donné par le Journal de la Révolution ne dit pas un mot de la manière dure, ennemie et vraiment indécente avec laquelle Charles Lameth a été traité dans la dernière séance.
d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION )) DU 20 MAI 1791
Parmi les réceptions, celle de M. Rutledge a été ajournée.
La Société de Lorient improuve la conduite de M. de la Bague, à Martinique, et celle des commissaires envoyés dans les colonies. La Société de Tulle fait part de toutes les trames, de tous les efforts de M. Masses, officier de Royal-Navarre, pour massacrer les citoyens et ensevelir la ville sous ses ruines. Il a commencé ses brigandages par assassiner de nuit un patriote. La multitude a voulu en tirer vengeance ; elle s'est précipitée sur la maison du ci-devant baron de Ponsac, où il s'était réfugié, et, malgré la garde nationale, son crime a été lavé dans son sang... On a trouvé sur lui plusieurs lettres dont nous allons donner l'extrait; elles méritent d'être connues. Nous devons observer d'abord que tous ceux qui étaient dans le repaire infernal de l'ex-baron de Boissac, où se tramait le carnage de la ville de Tulle, ont été chassés, notamment un ci-devant comte de Lyon, nommé Lantillac :
444 SOCIÉTÉ DES JACODINS [18 mai 1791]
Première lettre: de M. Cazalès, député ù rAssemblée nationale, à M. Massés, en date du 30 décembre 1791. — « J'étais trop flatté de Tobligeante lettre dont vous m'avez honoré pour laisser à un autre l'avantage de vous répondre. Ce n'est qu'aujourd'hui que mes chirurgiens m'ont permis d'écrire. Votre estime m'est précieuse ; elle me soutiendra. J'ai défendu la noblesse et la monarchie, que je crois inséparables ; mais c'est surtout du jugement de mes frères d'armes que je suis jaloux. C'est à vous, c'est à votre régiment, et à tous les autres, de vous rallier autour du petit-fds de Henri IV, pour préserver la royauté des maximes réput)licaines, etc.. (c'est-à-dire détruire la constitution, l'Assemblée nationale, rétablir la noblesse, le clergé, les droits féodaux, les parlements, les antres ministériels, etc.. Tel est le langage de chaque membre du côté noir dans sa correspondance). »
Seconde lettre: de M. Lepol à M. Massés, du G mai 1791. 11 lui marque que le séjour du régiment à Limoges ne paraît pas assuré, quoique le ministre ne veuille pas le déplacer ; que les enragés clubistes cherchent à le séduire, et que sa position est cruelle : « Je voudrais, dit-il, être en campagne, n'ayant autre chose à faire qu'à combattre les ennemis de mon roi »; il ajoute que M... dit qu'il a beaucoup à craindre du Club jacobin de Paris, que M... est arrivé, et que la Révolution lui coûte 20,000 livres. (C'est là que le bat les blesse, lorsqu'ils parlent des prétendus ennemis du roi, qui sont ses meilleurs et ses seuls amis, lorsqu'ils redoutent les clubs patriotiques, qui sont, en effet, la terreur des esclaves, des factieux et des pervers.)
Troisième lettre, sans date, par M... à M. Lantillac, ci-devant comte de Lyon : « On vient de faire à Tulle une pièce de carnaval ; on a nommé les évéques. On vous avait annoncé que tous les électeurs avaient été assommés, mais les chiens se portent à merveille, et tout va comme à l'ordinaire. »
Il a été admis luie députation des jeunes citoyens-soldats du bataillon de Henri IV, qui, au nom du patriote Palloy, ont fait hommage à la Société d'une des pierres de la Bastille, pour être conservée dans la salle où elle tient ses séances.
[Même séance, d'après le Lendemain du 21 mai 171)1 :]
Cette séance, qui a été très nombreuse, n'a offert rien de remarquable que de très longs discours sur la question de la réégibilité des députés de législature à législature. Parmi ces discours, on a distingué ceux, de M. Rœderer, qui a parlé contre la réégibilité, d'une manière aussi modérée que raisonnable, et de M. du Port, qui a trouvé
le secret, dans une oraison de deux heures, bien vide de choses, de ramener à chaque phrase les mots peuple, souveraineté du peuple, liberté, constitution, contre-révolution, de semer partout les sarcasmes et les injures contre le roi, et qui, néanmoins, a fait très peu d'effet.
Quelques personnes ont dit : « Le pouvoir exécutif dort. — Non, a-t-on répondu, il fait le mort », et ce lazzi réchauffé n'a plus fait rire.
On s'est séparé fort tristement.
CLAUDE FAUGHET
A LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA COIS'SïITUÏIOX RÉUNIS AUX JACOBINS
A PARIS (Paris, Imp. nationale, s. d., in-8 de 3 pages.)
Frères et Citoyens,
Vous m'avez admis, avec une faveur sensible, dans votre immortelle Société. Mon civisme et mon caractère ne vous sont pas inconnus : je justifierai votre estime. La patrie, qui m'appelle dans un autre département, me prive de l'avantage d'assister à vos assemblées; mais j'irai soutenir vos principes dans les Sociétés sœurs de la vôtre. Je dois auparavant consigner ici ma profession de foi sociale; elle est pleinement conforme à la croyance de tout ce qu'il y a parmi vous de plus fervents zélateurs des droits de l'homme et du citoyen. La voici :
La liberté, sans laquelle on n'est jDas homme;
L'égalité des droits, sans laquelle on n'est pas citoyen;
La souveraineté du peuple, sans laquelle il n'existe ni liberté ni égalité ;
La représentation et la division des pouvoirs législatif, exécutif, administratif et judiciaire, qui, non représentés, réduiraient la législation même et le gouvernement à l'impossible, et qui, non divisés, faciliteraient le retour du despotisme ;
Le rassemblement périodique du souverain, son droit suprême de sanctionner définitivement les lois, ou d'en exiger la réformation par ses représentants, droit sans l'exercice duquel la souveraineté serait aliénée et anéantie;
4iG SOCIÉTÉ DES JACOBINS [18 mai 1791]
Enfin, pour omettre les principes intermédiaires et s'arrêter à celui qui renferme toute bonne institution de l'ordre social, l'assurance des moyens de la suffisante vie à tous les individus de la Société, de l'aisance proportionnelle au travail et à l'industrie, de la grande abondance aux travaux largement productifs et à l'industrie supérieure.
Frères et citoyens, voilà les principales maximes que je professe, et dont les développements, tels que je me propose de les continuer, ne présenteront aucun des inconvénients qu'on paraissait craindre. Loin de produire des perturbations dangereuses, ces développements offriront les moyens les plus doux d'assurer à la constitution, dont nous sommes les fidèles amis, le perfectionnement dont elle est susceptible, et la plus heureuse stabilité.
C'est parmi vous, invincibles défenseurs de la liberté française, qu'il me serait plus avantageux de développer cette doctrine, et de recevoir, du génie qui vous anime, l'électricité qui doublerait mes forces et les dirigerait plus rapidement au but. Mais votre souvenir m'animera, et le désir d'obtenir vos suffrages me donnera la puissance de les mériter.
reponse du president
Digne et vénérable Frère,
Votre patriotisme est devenu justement célèbre; vous avez signalé, pour la défense de la liberté nationale, une intrépidité qui aurait honoré le plus brave militaire. Vos exemples et vos éloquents discours confondent ceux qui ont avancé que les vertus chrétiennes sont incompatibles avec les vertus civiques : c'est pour cette Société un jour de fête que celui où elle vous reçoit dans son sein. Qu'il me soit permis d'ajouter qu'il m'est bien doux d'être l'organe des sentiments d'estime que vous témoignent vos frères les Amis de la constitution.
Imprimé d'après un arrêté de la Société, le 18 mai 1791.
Signé : Goupil-Préfeln, président, CiiÉPY fils, Jean Lépidur, Danjou, secrétaires.
d'après le « JOURiNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 23 MAI 1791
M. Noailles annonce à la Société que M. Gisfly, membre du Club de la Révolution de Londres, et actuellement à Paris, a fait un tableau où la Déclaration des droits, la constitution française et les différents pouvoirs sont traduits en langue étrangère, et se réuniront vers le même centre, comme pour se prêter un mutuel secours. Cet ouvrage est infiniment précieux : car, pour imprimer dans le cœur des hommes les principes immortels de la raison et de la liberté, il ne suffit pas toujours de parler à leur esprit, il faut encore parler à leurs yeux. Il a proposé : 1" de nommer cinq commissaires pour l'examiner, afin d'éviter toute erreur dans notre langue (il y a déjà un travail fait), et qu'aucune des expressions de la Déclaration des droits et de nos lois constitutionnelles ne soit même changée; 2° de permettre au vertueux et patriote Gisfly d'assister aux séances de la Société pendant son séjour à Paris. Ces propositions ont été adoptées.
Plusieurs Sociétés demandent le licenciement des officiers de h'gne, et un décret qui défende à la législature prochaine de toucher aux lois constitutionnelles.
Une députation de la Société des Nomophiles, séant rue Saint-Antoine à Paris, se plaint du décret sur le droit de pétition.
M. Fabre d'Églantine, sur la disette du numéraire, observe que le Mont-de-piété non seulement se livre à cet affreux agiotage, mais refuse des assignats : il faut absolument de l'argent pour retirer une ou plusieurs reconnaissances. Un particulier s'est présenté avec un assignat de 100 livres, il est porteur de cinq reconnaissances, montant à la même somme : on refuse son assignat, sous prétexte que les reconnaissances ont des numéros différents, et on force ce malheureux à perdre une partie de la somme en achetant de l'argent.
Les messageries et diligences ci-devant royales (qui, lors du décret sur l'adjudication de ces établissements ', firent, comme on sait, de si vastes promesses de patriotisme) ne se contentent pas non plus de trafiquer de leurs recettes. Si unvoyayeur, qui doit payer 48 ou 49 livres,
1. C'est sans doute le décret du 2o iivril-5 mai 1790, concernaut le service des maîtres de poste et rindemnité des privilèges dont ils jouissaient.
4i8 SOCIÉTÉ DES .lACOBINS [-20 mai 1791]
leur présente un assignat de oO, on a rindignité, disons plutôt Tinfamie, de refuser de lui rendre les 20 ou 40 sols. Le voyageur alors consent de perdre cet appoint. Ces messieurs refusent encore son assignat; on est trop honnête, trop délicat, pour lui faire perdre 40 ou 20 sols, et on attendra qu'il apporte de l'argent; et le voyageur, appelé ailleurs par ses affaires, est forcé d'en acheter à quelque prix que ce soit...
Nous ajouterons que ce sont les directeurs eux-mêmes des messageries et diligences qui, le plus souvent, se trouvent vendre au voyageur l'argent qu'il lui faut. 0 infernale soif de l'or! tu ne connais ni patrie, ni honneur, ni vérité! Quand donc tous les citoyens s'élèveront-ils à la hauteur du patriotisme et de la liberté?
Un membre a fait à la Société le rapport de plusieurs scènes de sang qui se sont passées à Mennecy' au mois de novembre. M. La Neuville, ci-devant duc de Yilleroy, s'était approprié, avant la Révolution, plusieurs objets dépendant de la commune. Lorsque les Etats généraux, devenus Assemblée nationale, ont été convoqués, la commune de Mennecy avait été maîtrisée par le duc d'alors. Elle ne put faire entendre ses réclamations. Enfin, depuis les décrets qui ont autorisé les communes à rentrer dans leurs propriétés envahies, le curé maire a fait restituer, au nom de celle de Mennecy, 70,000 livres au ci-devant duc, sans compter ce qu'il doit encore. Alors, il transforma ses laquais en citoyens actifs et en gardes nationales, pour disposer de la commune; et, pour mieux réussir, il fit poursuivre le curé maire, jusque chez lui, par quatre assassins, au mois de novembre. Cela fit du bruit; on sonna le tocsin, toute la paroisse fut en mouvement. Les quatre scélérats, n'ayant pu égorger le curé, allèrent à la mairie, où ils pillèrent tout ce qu'ils purent; de là, chez le commandant de la garde nationale, où ils enlevèrent les drapeaux. Un officier municipal fut assommé, plusieurs personnes grièvement blessées par des coups de fusil, etc.. Information au district de Corbeil, où on ne veut entendre que des gens achetés par le ci-devant duc, qui obtint tout ascendant sur les directions de départements et de districts; le maire est déclaré l'auteur des attentats du mois de novembre (du 21). Assassiné, lui et la municipalité, on les poursuit comme assassins. Par une pétition signée de quatre-vingt-dix citoj-ens actifs, ils récusent pour juges le tribunal de Corbeil. La Société nomme des commissaires pour en
1. Il y a dans l'original : Melcy. C'est uuc faute d'iaipression évidente, comme le prouve le décret de la Constituante du 11 juin 1791, où cette aiî'aire se trouve exposée en termes qui ne laissent aucun doute sur la manière dont il faut ici identifier ce nom propre. Cf. Moniteur, VIII, 6u4.
rendre compte et solliciter auprès du Comité des rapports de l'Assemblée nationale (qui en est saisi depuis deux moisj l'expédition de cette malheureuse affaire.
[Môme séance, d'après le Lendemain du 22 mai 1791 :]
Cette séance, présidée par M.Bonnecarrère, où le nombre des membres n'est pas monté à 300, n'offre rien d'intéressant; beaucoup de bavardage, et pas une dénonciation.
d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 20 MAI 1791
[Nous n'avons pas le commencement du compte rendu de cette séance, qui se trouve dans le numéro précédent du Journal de la Révoluliou, lequel manque à toutes les collections de ce journal que nous avons pu consulter. La partie du compte rendu que nous donnons est intitulée : Suite de la séatice du 23 mai et du récit des désastres de Castcluau, et elle débute par la citation de la lin d'une lettre de Castelnau relative aux troubles de cette ville '. Puis, le Journal de la Hévolution achève son compte rendu dans les termes suivants :]
Un grenadier de Charlemont monte à la tribune pour se plaindre encore de l'état déplorable où sont les places de Charlemont et de Civet. Il en a instruit le ministre de la guerre, qui l'a reçu très mal. « J'ai ensuite réclamé justice, a-t-il ajouté, de l'assassinat commis en ma personne par un olTicier (nous en avons rendu compte dans le temps) en présence de M. La Fayette et d'un mouchard à épaulettes, son aide de camp... » Cette expression excite beaucoup de murmures, on observe à l'opinant de ne se livrer à aucune personnalité. 11 continue: « M. Duportail et M. La Fayette m'ont blâmé; le ministre refusant d'entendre mes raisons, je me suis présenté au juge de paix pour dénoncer ce déni de justice; il m'a répondu que ce n'était pas de sa compétence; alors j'ai porté ma dénonciation à Taccusateur public du tribunal du 1" arrondissement... Sur ces entrefaites, on a com-
\. Sur Taffairc de Castelnau-Montratier (Lot), voir un article détaillé de XL J. Viguier dans la Révolution française, revue d'histoire moderne et contemporaine, t. XVIII, p. 260.
4oO SOCIÉTÉ DES JACOBINS [23 mai 1791]
mandé un détachement pour m'enlever de l'hùtel des Invalides, et où l'on pourrait me trouver. Il faut donc que je sois assassiné et assailli de toutes parts, et, parce que j'ai affaire à des hommes puissants, il faut que ma liberté soit exposée et que je dévore en silence l'oppression I Ma patrie est-elle donc libre? »
On a nommé des commissaires pour examiner sa réclamation.
M. du Port a lu, sur le Code pénal, un travail très profond, très philosophique, et très conforme (à quelques erreurs près) aux principes de l'humanité, de la justice et de la raison, qui doivent être la boussole d'un peuple libre. Il ne pense pas que la société doive jamais prononcer la peine de mort, ni même des peines perpétuelles, parce qu'ôter l'espoir à un homme, c'est lui oter plus que la vie. L'excessive rigueur des supplices multiplie les crimes. Il faut que le peuple trouve dans le sanctuaire des lois l'exemple non d'une vengeance barbare et sanguinaire, mais celui de la générosité, de l'humanité.
[Même séance, d'après le Lendemain du 3 juin 1791 :]
La Société des Jacobins de Paris fait faire des réparations à l'église, pour y tenir ses assemblées. Le 23 mai, après la lecture du procèsverbal, M. Feydel a observé que la Société n'avait pas chargé ses commissaires pour l'administration du nouveau local de faire exécuter un fronton sur la porte de la nouvelle salle d'assemblée, que cependant les ouvriers y étaient occupés, qu'il demandait que les commissaires eussent à s'expliquer à cet égard. M. Ilyon a répondu : « Les ouvriers ne font pas un fronton, mais il y avait sur la porte de l'église un saint dans une niche; vos commissaires n'ont pas cru que, pour enseigne, sur la porte d'entrée de vos séances, vous voulussiez un saint. » Et l'assemblée de rire.
d'après LK « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION » DU 28 MAI 1791 '
Un ecclésiastique du département de la Meurthe a fait un tableau
1. Ce compte rendu est intitulé : Suite de la séance du 23 w!«i. Le comuienccment de cette séance doit se trouver dans le numéro précédent du Journal de la Révolution, mais nous ne Tavous pas.
[2o M\i 17'Jj; SÉANCE DU 2o MAI 1701 431
alarmant de rarislocratie de toutes les couleurs qui y règne. Les réfraetaires veulent perpétuer la vacance du siège épiscopal, pour épouvanter les citoyens crédules et peu instruits. A Nancy et dans les campagnes, complots nocturnes, argent, menaces, promesses, ils mettent tout en usage. Parmi les réfractaires, il n'en est pas un qui ne déchirât de sang-froid les entrailles de la patrie; parmi les assermentés, il en est beaucoup de mauvaise foi et qui ne se feraient pas une grande violence pour se parjurer... Les électeurs sont ou paraissent embarrassés pour trouver un évèque; on a envoyé des députés extraordinaires à Paris à la poursuite de M. Lalande,qui parait ne pas vouloir ou ne pas pouvoir accepter... Le directoire du département est muet, et travaille en secret pour nos ennemis... « Je dénonce, a ajouté l'opinant, les six députés de Nancy, dont le séjour est au moins inutile à Paris; je les dénonce pour avoir osé former le projet de faire remplir la vacance du siège par des commissaires... On cherche à donner aux pervers le temps de se rallier. Le directoire du département a eu l'audace de faire payer 2.000 livres à un réfractaire. sous prétexte de son traitement, mais pour soudoyer les contre-révolutionnaires. Je demande que les députés extraordinaires renoncent à leur projet, ou bien que l'Assemblée nationale soit priée de donner des ordres pour que les lois concernant l'élection des évéques soient exécutées sans retard dans le département de la Meurthe. »
M. Biauzat ne pense pas que la Société puisse et doive délibérer làdessus, sous prétexte que l'opinant peut se pourvoir au Comité ecclésiastique de l'Assemblée nationale et lui adresser à elle-même une pétition. — Un membre s'est écrié : « Mais on pourrait en dire autant de toutes les affaires, et nous ne délibérerions jamais sur rien. »
M. Danton s'est aussi élevé, avec son énergie ordinaire, contre une semblable proposition : « Rien de ce qui regarde l'intérêt public n'est étranger à cette Société. Quel inconvénient y a-t-il à presser les électeurs de la Meurthe à faire leur devoir, ou à les charger de l'indignation publique, s'ils ne le font pas? » On arrête de nommer des commissaires pour savoir les intentions précises des députés extraordinaires de Nancy, sauf à exposer à l'Assemblée combien il est instant de donner des ordres pour la nomination d'un évèque.
Un membre se plaint avec chaleur de ce que plusieurs députés prétendus patriotes ne se sont pas trouvés à l'appel nominal lors du décret concernant Avignon. « Il faut, s'est-il écrié, les tirer de leur sommeil léthargique et funeste. La nation les paye pour assister à toutes les séances, et'surtout à celles où il s'agit, comme dans l'affaire d'Avignon, du sort de plusieurs milliers de citoyens.» Il propose que
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les députés à l'Assemblée nationale, membres de cette Société, prennent ici l'engagement solennel de ne jamais manquer de se trouver aux séances imi)ortantes. Et, s'ils ne s'y conforment pas, que la Société lance contre eux une exclusion irrévocable. » {Vifs applaudissements.) M. Noailles est monté à la tribune pour avouer qu'il ne s'était point trouvé à l'appel nominal, qu'il était sorti de l'Assemblée à midi trois quarts, pour aller s'occuper de dépêches extraordinaires de Bordeaux sur les moyens d'exécution du décret des colonies. Ce prétexte n'a pas satisfait tout le monde, et nous devons dire qu'il est une tache au patriotisme de M. Noailles.
Quelqu'un s'est plaint du Comité des assignats. Il a ditque M. Jannot ofTrait le papier beaucoup au-dessus de celui que le Comité avait acheté de M™'' de la Garde, qu'il y avait par ce moyen une économie considérable dont on aurait pu faire profiter la nation.
Un membre du Comité des assignats a répondu qu'on n'avait pas cru devoir -regarder à vingt ou trente mille livres pour faire jouir plus promptement le peuple du bénéfice des petits assignats; qu'il eût peut-être d'ailleurs été dangereux d'avoir du papier de deux fabriques.
[Même séance, d'après le Lendemain du 28 mai 1791 :]
La séance, ouverte à six heures par 200 membres, s'est trouvée, vers huit heures, de 250 membres; et ce nombre, décru des deux tiers jusqu'à dix heures, était réduit, lors de la clôture, à moins de 100.
M. Reubell a tenu la sonnette jusqu'à huit heures, que M. Goupil est venu la prendre.
Lecture sérieuse du procès-verbal. Adresses, parmi lesquelles il faut distinguer celle des Jacobins de Bordeaux, qui offrent une armée de -4,000 hommes pour aller aux îles faire exécuter le décret sur les gens de couleur, et cela à leurs dépens.
M. Biauzat a voté des remerciements aux Jacobins bordelais, et l'envoi de l'adresse à toutes les Sociétés affiliées pour les engager à créer de leur part une armée pour former sur nos frontières une barrière de garde-fous. Si les expressions de M. Biauzat ne sont pas nobles, du moins ne peut-on pas nier qu'elles sont justes.
Au reste, sa motion a été accueillie.
Un abbé du département de Nancy a dénoncé tous les prêtres de ce département; et, à propos de prêtres, il a, on ne sait comment, trouvé le moyen de dénoncer aussi le ministre de la guerre; puis, revenant à ses moutons, il a montré une vive, mais sincère colère, de
[2d MAI 1791] SÉANCE DU 25 MAI 1791 433
voir le troupeau de Nancy sans pasteur. Un membre a trouvé tout simple de confier ce troupeau à l'abbé dénonciateur, ce qui a beaucoup fait rire, et n'a pas fait néanmoins de peine à notre charitable prêtre, qui a demandé des commissaires pour examiner le cas.
M. Biauzat a soutenu que la Société n'avait ni le droit de nommer ces commissaires, ni de se mêler de l'administration d'un département; mais on a haussé les épaules de voir M. Biauzat avoir une idée si mesquine de Taulorilé du Club jadis dictateur; on a nommé les commissaires, et, pour donner une leçon à M. Biauzat lui-même, on l'a accolé à Danton.
Un membre s'est plaint de la négligence des députés à se rendre à l'Assemblée nationale, et il a attribué à l'absence des meilleurs patriotes la chute réitérée des Jacobins dans TafTaire d'Avignon. M. Louis Noailles a observé qu'à la vérité il était absent, mais qu'il n'en était pas moins utilement occupé pour le bien de la Société.
Une lettre des Jacobins de Saint-Malo annonce une émigration nombreuse de nobles et de gentilshommes, avec armes et bagages. Nomination de commissaires.
On parle ensuite sur le Gode pénal, mais alors la salle reste vide, et le président lève la séance.
d'après le « JOURNAL DE LA RÉVOLUTION >' DU 31 MAI 1791
Elle a tenu sa première séance dans le nouvel emplacement de l'église.
MM. de Beyma, Huber, de Kock, Yan Hoey, de AVacker van Zon, patriotes hollandais', ont obtenu l'entrée aux séances de la Société pendant quinzaine.
M. Machenaud fDesgranges) a ramené avec chaleur la sollicitude de la Société sur l'état de l'armée de ligne, qui devient de plus en plus alarmant. « Je n'ai pas insisté, a-t-il dit, dans l' avant-dernière séance sur une de mes propositions qui tendait à ce que les commissaires fissent leur rapport sur le licenciement des chefs et officiers, parce
1. Ce sont, on se le rappelle, les signataires de la pétition lue le 15 mai 1791 au club des Jacobins par les réfugiés hollandais.
4o4 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [27 mai 1791]
que je pensais que le Comité militaire était dans l'intention rie faire le sien à l'Assemblée ; mais j'ai appris qu'on ne cherche qu'à l'éliider, et qu'on regarde ce licenciement comme impossible. Cependant, Messieurs, le temps presse, nos ennemis nous harcellent; ils prennent de nouvelles forces, quand les nôtres diminuent... J'interpelle ici M.M. les membres du Comité militaire, au nom de la patrie, au nom de la liberté, au nom du salut public, de déclarer franchement, loyalement, si le Comité veut ou non faire son rapport, et, en attendant leur réponse, je leur fais ce dilemme : Si la France avait à repousser trente, cinquante, cent mille iKjmmes et plus, comme cela est possible, de deux choses lune : ou les chefs et officiers de ligne abandonneraient nos régiments et leurs postes avant ou pendant l'action, ou bien ils ne les abandonneraient pas. Au premier cas, je demande ce que feraient nos soldats. Au second cas, c'est-à-dire s'ils restaient à la tête des troupes, comment les dirigeraient-ils, comment les feraient-ils manœuvrer? L'idée en fait seule frémir. Ils auraient, comme ils ont déjà, des intelligences avec l'ennemi, qu'ils dirigeraient dans ses attaques, et nos soldats, quelque patriotes qu'ils soient, ces misérables les conduiraient à la boucherie comme des troupeaux... Ce sont des serpents; que dis-je? ce sont des ennemis féroces et implacables que la France nourrit dans son sein... On a parlé d'un serment individuel; mais, Messieurs, les guérira-t-il de la gangrène aristocratique? On ne manie pas comme de la cire des hommes endurcis dans le crime et plastronnes, si je puis parler ainsi, de la rouille d'une autorité qui n'est plus. Leur bouche fera le serment de défendre la patrie, tandis que leur cœur jurera d'égorger tous les patriotes... Et les faits ne parlent que trop contre ces tourbes jadis privilégiées; chaque jour est marqué par quelques scènes de sang... Et, s'ils ne peuvent réussir d'une autre manière, ils continueront à chercher les moyens de faire entre-déchirer nos régiments, et de grossir avec des hommes égarés les hordes contre-révolutionnaires. Je me résume. Que MM. du Comité militaire veuillent bien s'expliquer, et qu'on s'occupe sérieusement et promptement d'un objet de si haute importance... Craignez qu'on ne dise que cette Société s'est endormie sur le bord de l'abîme. »
Ce discours a été interrompu plusieurs fois par les applaudissements.
M. Alexandre Beauharnais, membre du Comité militaire, a répondu n'avoir rien négligé auprès du Comité pour trouver des moyens efficaces; que le licenciement avait paru dangereux et le serment individuel insuffisant.
M. Rœderer, l'un des commissaires de la Société, a observé encore
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qu'ils n'avaient pas cru devoir faire leur rapport avant celui du Comité militaire, parce qu'en présentant leurs vues à l'Assemblée nationale, elle les aurait renvoyées à ce Comité.
M. Alexandre Lameth, membre du Comité militaire, a demandé que M. Rœderer s'y transportât et [promis] qu'on présenterait à l'Assemblée nationale le plus promptement possible les vues les plus convenables.
La discussion a été continuée sur le Code pénal. M. A'asselin a prononcé un discours plein de philosophie et d'humanité contre la peine de mort. Un bon homme a proposé, pour débarrasser Paris des filous et des brigands, de les contrôler à la figure. Ils n'oseront plus, dit-il, se présenter. On a beaucoup ri de cet ingénieux expédient.
M. Goupil a cédé le fauteuil de la présidence à M. Prieur. M. Noailles est venu faire ses adieux à la Société avant son départ pour la cidevant Alsace.
La Société a arrêté de prendre le deuil le lendemain pour l'anniversaire de la mort de A'oltaire.