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Tome II

514 SOCIETE DES JACOBINS [17 juin 1791 i

M. RcEDERER. — Rien ne peut être plus honorable pour cette Société, rien n'est plus propre, je ne dirai pas à réfuter les calomnies qui ont été répandues contre elle, mais à lui assurer l'estime de tout ce qu'il y a de bons citoyens, que le parti qu'on lui présente. Cet objet, comme règlement de société, est excellent à établir, et vous n'avez pas lieu de craindre que, pour cela, on vous accuse de vous ériger en autorité supérieure faisant des luis. — Au Comité d'imposition, dont je suis membre, nous n'avons pas vu établir, comme condition d'admission dans les assemblées primaires, le payement de l'inipùt, parce que nous avons craint, vu la tiédeur que l'on voit pour se rendre à ces assemblées, nous avons craint, dis-je, de ne rien faire pour le Trésor public, et d'en éloigner par là beaucoup de personnes qui y sont bonnes d'ailleurs. — Cet exemple est donc excellent de la part de la Société ; mais il faut éviter les inquisitions. Il y a des personnes qui ne peuvent fournir cette preuve. La réduira-t-on alors aux seules personnes en état de le faire? Cela demande des mesures, et des mesures réfléchies. Je suis donc d'avis d'émettre sur-le-champ le vœu énoncé, de l'adopter même ; mais, en même temps, de nommer des commissaires qui, dans le plus court délai possible, nous rendront compte du mode d'exécution qu'ils auront à nous proposer.

M. le Président met successivement aux voix les différentes propositions faites jusqu'ici : elles sont toutes adoptées.

M, BoTiDOUX. — Je demande la parole. [A Vordre, à l'ordre; tout est arrêté.) Messieurs, j'ai la parole.

M. Prieur. — Eh bien! Monsieur, parlez.

M. BoTiDOUX. — Je n'ai rien à dire.

M. Laclos. — • Au moment où vous avez délibéré promptement sur toutes les propositions, j'avais demandé la parole pour vous observer que le Comité de correspondance ne se rassemblera que demain soir; que, de là à dimanche matin qu'il serait obligé de se rassembler encore pour voir la rédaction, il faudrait que quelqu'un se chargeât de rédiger cette adresse. Or, je ne crois pas que personne entreprenne cette tâche dans un délai aussi court. — M. Anthoine, auteur de cette motion, annonce avoir fait une adresse aux quatre-vingt-trois départements, qui, sans doute, est fort bonne. Qu'il l'apporte au Comité pour servir de base à son travail; au moins (ju'il soit adjoint comme commissaire à cet effet, comme cela se fait souvent. Mais, malgré cela, je demande l'ajournement pour l'adresse à lundi.

M. BoTiDOUX. — Je demande la parole sur une motion dont le préopinant semble mettre beaucoup d'humeur contre M. Anthoine. [On lui coupe la parole, on fait f/rand bruit; il insiste pour garder la parole.)

[ITjuun 1701] SOCIÉTÉ DES JACOBINS Slf)

M. Prieur. — Monsieur l'opinant, j'ai Thonneur de vous informer que ni vous ni moi ne [)Ouvons forcer l'Assemblée à vous entendre.

I\f. BoTiDOUx. — Monsieur le président, j'ai la parole, je garderai la parole.

M. Prikur. — Mais, Monsieur, la discussion est fermée.

M. D... — Je demande que, sur la motion de M. Laclos, on ajourne à lundi, et que, sur tout ce que M. Botidoux peut nous dix^e aujourd'hui, on ajourne à demain huit heures.

M. Prieur. — La discussion est fermée.

M. Botidoux. — La discussion sur quoi? Est-ce qu'on sait ce que j'ai voulu dire?

Une voix. — Vous ne le savez pas vous-même.

Le Président consulte l'Assemblée pour savoir si on entendra M. Botidoux. Sur la proposition négative, tout le monde se lève.

M. Boederer donne à la Société un imprimé intitulé : Opinion de MM. de Cazalès et de BoulhiUier sur rengagement d'honneur exigé des troupes '. Il désire que quelqu'un des membres des six Comités le dénonce à l'Assemblée nationale. — On dit que, les six Comités étant assemblés sur l'heure, il faut le leur adresser, — Personne ne se présente pour cette députation. M. de Préfeln s'offre courageusement. Au même instant, ou apprend (jue les six Comités viennent de se séparer.

M... lit un projet de fête pour le 14 juillet, et propose d'y inviter quatre députés de Ipi Société de la révolution de Londres, auxquels il veut envoyer aussi une dé[)utation. Le fond est accepté; le renvoi pour le mode d'exécution aux commissaires.

Los membres de l'Assemblée nationale portent à la [)résidence M. de Beauharnais.

La séance a été levée à dix heures.

1. Nuus rectifions le litre de cet iiupriuié, qui est donné inexactement par le Jouni'il. et dont on trouvera un exemplaire à la Bihl. uat., sous la cote Le 29/1. j7(i.

516 SOCIÉTÉ DES JACODINS [19 jlin 1791]

SÉANCE DU DIMANCHE id JUIN 1791

PRÎ:S1DEXCE DE AI. PRIEUR

M. LE Président annonce que M. du CDuedic demande qu'il lui soit nommé des commissaires pour Texamen d'un ouvrage qu'il se propose de publier sur l'administration.

M... — Le zèle de M. du Couedic est bien louable, sans doute; mais des commissaires pour examiner un livre ressembleraient trop aux censeurs de l'ancien régime pour que cela puisse nous convenir.

M. Legexdre. — Tous ceux qui veulent écrire en ont le droit. Nous n'avons pas besoin de commissaires. Si leurs principes sont bons, nous les adopterons; sinon, ils trouveront des écrivains patriotes pour les redresser.

On demande à passer à l'ordre du jour. M. le Président annonce les différentes personnes inscrites pour la parole, les unes pour le rapport des matelots de Lorient, les autres sur les diverses motions qui s'agitent aujourd'hui dans les sections, d'autres enfin sur un écrit attribué à M. Sieyès. Plusieurs personnes demandent la priorité pour le rapport des matelots, qui sont dans le plus pressant besoin, et auxquels le Comité d'administration a donné quelques secours provisoires pour leur simple subsistance.

M. MoRETON. — Le rapport est sans doute très intéressant, Messieurs, pour l'humanité. Mais l'intérêt public doit encore passer avant toute autre considération. Les objets que l'on traite dans les assemblées de sections seront décidés demain. 11 serait de la plus grande importance que chaque citoyen pût reporter dans sa section les lumières qu'il aurait puisées dans notre discussion. Je demande la priorité pour ces objets.

M. Préfelx. — Messieurs, si l'intérêt public doit passer avant l'intérêt particulier, il est aussi, parmi les affaires publiques, des objets de divers degrés d'importance. L'écrit de M. Sieyès est du plus grand intérêt. Il ne s'agit pas moins, dans cet écrit, que d'établir la liberté française sur de nouveaux fondements. Je demande la priorité pour la discussion de cet écrit.

M. Lege.xdre. — J'appuie l'une et l'autre motion. Mais je demande que, puisque nous ne pouvons pas entendre leur rapport, la Société

[i9.inNl79I] SOCIÉTÉ DES JACOBINS al7

autorise ses commissaires, après avoir donné du pain à ces malheureux matelots, à leur donner aussi des vêtements.

M. RoussiLE {sic). — Le Comité d'administration ne manquera pas de s'en occuper, suivant le désir de la Société.

M. Laclos. — Messieurs, je connais toute l'importance de l'écrit de M. Sieyès : il m'a été communiqué. Je demanderai la parole quand on le discutera. Mais j'observe à M. doufiil, dont nous connaissons tous le patriotisme, qu'il peut, sans danger pour la chose publique, être renvoyé à la discussion pour demain. (Non, non, non.) Je ne demande ici d'autres juges que M. Goupil, auteur de la motion, et M. Sieyès. Mais Tintérct de la capitale exige que l'on s'occupe des motions qui s'agitent dans les assemblées de sections, car elles sont bonnes ou dangereuses : il est essentiel que les esprits soient éclairés sur ces objets. Demain il ne sera plus temps : les décisions seront prises. Je demande donc qu'on remette à demain la discussion de l'écrit de M. Sieyès. Je connais M. de Préfeln assez juste , assez éclairé, pour ne vouloir que lui pour juge. Je lui demande donc s'il croit l'intérêt public tellement attaché à ce que cette discussion soit faite aujourd'hui. Je lui demande encore s'il ne croit pas que la tranquillité de la capitale ne dépende en grande jmrtie des objets que l'on traite dans les sections.

M. Préfeln.— J'aurai l'honneur de vous représenter que je ne crois pouvoir mieux prouver combien je suis de l'avis du préopinant qu'en retirant ma motion et en demandant que l'ouvrage de MM. Sieyès et Condorcet soit discuté immédiatement après les objets dont M. Laclos propose de s'occuper maintenant.

M. Salle. — Je ne reviens pas. Messieurs, discuter cet écrit de M. Sieyès. Je viens le dénoncer, et cette dénonciation est d'autant plus pressante que cet écrit dangereux va gagnant du crédit dans le silence. On cherche à avoir des signatures. On veut le répandre dans les départements, et cet écrit ne va pas moins qu'à détruire la constitution. Ce n'est pas la discussion que je veux en faire, ce n'est qu'une dénonciation. Il y aura encore assez de temps pour les objets que propose M. Laclos.

M. Laclos. — Je m'oppose à toute dénonciation avant la question de la priorité. {Xon, non, à bas, à bas.)

M. Salle. — L'écrit de M. Sieyès est très dangereux. Les manœuvres que l'on emploie pour avoir des signatures le rendent plus dangereux encore. L'Assemblée nationale est en danger. Tous aurez du temps pour M. Laclos; vous n'en aurez plus pour moi. Je demande la priorité pour la dénonciation que je veux faire. {Oui, oui, oui, on applaudit.)

518 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [19 juin 1791J

M. Robespierre. — Je vous demanderai la parole pour M. Goupil, après que vous aurez entendu la lecture de l'adresse que vous avez ordonné à votre Comité de correspondance de rédiger, pour être envoyée aux assemblées primaires. — M. Goupil a motivé sa motion sur ce que l'écrit de M. Sieyès contenait des principes contraires à la liberté; M. Laclos n'a pas motivé les sujets des motions à discuter, j'ignore donc s'ils sont bons ou mauvais. — 11 existe dans les départements un parti d'autant plus dangereux qu'il se pare de l'amour de la liberté et d'attachement à la constitution. Le but de ce parti est, à l'abri de la précipitation des élections, de porter dans la prochaine législature une grande quantité de gens de ce parti. — J'ai demandé la discussion après la lecture de l'adresse aux assemblées primaires, qui, quoique tardive, peut encore être d'une grande utilité. Je vous prie donc d'accorder quelques instants à la lecture de cette adresse, que le Comité de correspondance m'a chargé de rédiger.

M. MoRETON. — Je demande qu'avant d'entamer cette lecture M. Robespierre veuille bien nous dire s'il a fait part de sa rédaction au Comité qui l'en a chargé.

[M. liobespierre dit qu'il n'a reçu d'invilalion du Comité que le matin même: il n'a donc pu consacrer que très peu de temps à la rédaction. — Les élections prochaines sont de la plus haute importance, et il importe surtout aux électeurs des Assemblées primaires de faire un choix éclairé. Ils doivent rechercher avant tout la vertu dans leurs représentants; mais ils doivent se défier des apparences trompeuses, et être bien renseignés sur le passé politique des candidats. Ils doivent choisir des hommes d'une fermeté de caractère et d'une bonté bien connues, et rejeter ces faux amis de la liberté qui « appellent ordre tout système qui convient à leurs arrangements, décorant du nom de paix la tranquillité des cadavres et le silence des tombeaux ».]

On demande l'impression sur-le-champ et l'envoi aux sections assemblées.

M. Laclos. — Je demande un amendement. J'adopte les principes de l'adresse lue dans cette tribune. Mais je ne crois pas que la Société puisse donner aux électeurs l'espoir qu'ils seront payés. Je demande que l'article soit relu avant de passer à l'impression.

M. ÂNTiioiNE. — Quand une Société arrête l'impression d'un discours, d'un ouvrage, elle ne s'en rend pas responsable ; mais , ici , nous sommes dans un cas différent. J'ai applaudi avec vous aux grandes vérités contenues dans cette adresse. Mais j'en demande le renvoi au Comité de correspondance. (JVon, non, l'hnpression, l'envoi aux sec-

(ions. J'entends dire que les sections sont assemblées. Mais les sections sont-elles donc tout l'empire ?

M. Robespierre. — Je ne m'oppose pas à la motion de M. Anthoine, mais je crois devoir répondre à M. Laclos. Il croit qu'il est dangereux de manifester l'opinion de la Société sur le payement des électeurs. Pour moi, je crois que, s'il est un moj'en de dégoûter les citoyens peu aisés de la chose publique, c'est de les placer entre cet intérêt et leur intérêt particulier. Tel est l'effet de l'opinion de ceux qui, sous l'apparence de désintéressement, veulent éloigner des élections la partie peu fortunée du peuple. Il ne doit pas être douteux que les électeurs soient payés, afin que la classe nombreuse et intéressante pour qui je parle soit dédommagée des sacrifices qu'elle est forcée de faire à la chose publique. Lorsqu'on assure des traitements aux représentants du peuple, aux juges, à des places de finances, lorsqu'on donne vingt-cinq millions au chef du pouvoir exécutif, pourquoi n'en donnerait-on pas à la partie intéressante des citoyens, lorsqu'elle sacrifie son temps et ses travaux? {On applaudit.)

M. RoEDERER. — Je demande que M. Robespierre veuille bien relire l'article concernant les élections, parce que, quelque fondé que soit son principe, l'application pourrait en être dangereuse pour cette année, car il n'y a i»as de fonds faits iMiur les électeurs de cette année.

M. Robespierre. — L'observation de M. Ro^derer porte sur un fait qui n'est pas exact. Il suppose qu'il était décidé que les électeurs ne seraient pas payés cette année, et cela n'est pas décidé. La motion en fut faite il y a quelques jours à l'Assemblée nationale. M. Démeunier, rapporteur, n'a pas du tout éloigné cette idée, et l'avis des membres de l'Assemblée m'a paru y être favorable. J'ai donc cru pouvoir annoncer cet avis, dans un moment où il s'agit de porter un plus grand nombre de citoyens dans les assemblées primaires, qui, en général, sont peu nombreuses.

Après la lecture de la phrase, on la change en celle-ci : « La raison, la justice et l'intérêt public, sollicitent pour vous. » — L'impression est arrêtée au nombre de trois mille, ainsi que l'envoi aux Sociétés affiliées et aux quarante-huit sections.

[Le Journal ne donne pas le texte de cette adresse. Le voici, d'après l'imprimé intitulé : Adresse de la Sociclè des amis de la constitution aux Sociétés qui lui sont affiliées. — Paris, Imp. nationale, 1791, in-8 de 7 pages (Dibl. nat., Lb 40/603; :]

520 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [20 jlin J791]

Paris, le 20 juin.

Ce serait perdre un temps précieux à débiter des lieux communs superflus, de vous parler de Textrême importance des élections auxquelles vous allez procéder. Vous savez, vous sentez aussi bien que nous, que les électeurs choisis par les assemblées primaires doivent choisir à leur tour les membres de qui dépend en grande partie la destinée de la nation, qui doit reverser sur vous la prospérité ou la misère, tous les biens qu'enfante la liberté ou tous les fléaux de la tyrannie, suivant la sagesse ou l'imprudence des choix que vous allez faire.

Vous vous ferez donc un devoir sacré de vous rendre avec assiduité, avec constance, à ces assemblées, où vous devez en quelque sorte fixer vous-mêmes votre propre sort, en exerçant le plus précieux et le plus sacré de vos droits. Vous ne laisserez point à l'intrigue la liberté de vous replonger dans tous les maux dont vous êtes à peine affranchis. Vous surtout, à qui la modicité de votre fortune pourrait rendre pénible la nécessité d'abandonner vos affaires personnelles pour remplir cette tâche importante, songez que c'est vous qui avez le plus grand intérêt à la réforme des abus qui pèsent sur vous, et dont l'affermissement de la constitution peut seul vous délivrer sans retour; faites ce sacrifice à la patrie, ou plutôt à vous-mêmes. Ne vous inquiétez pas du retard que l'on a mis à vous assurer une indemnité que la raison, la justice et l'intérêt public, sollicitent. Songez que votre j^résence aux assemblées est le seul moyen de faire cesser l'injustice qui tend sans cesse à immoler l'intérêt des faibles à celui des hommes puissants. .

Dans ces assemblées, des principes très sûrs et très évidents pourront guider le patriotisme.

La réunion des vertus et des talents paraît seule digne de fixer le droit du peuple; mais la vertu est infiniment plus nécessaire que les talents, et c'est elle qu'il faut chercher d'abord. Si la vertu sans talent peut être moins utile, le talent sans vertu n'est qu'un fléau. Il y a plus. En général, la vertu suppose ou donne assez souvent le talent qui convient aux représentants du peuple. L'énergie d'une âme élevée et pure est la principale source des saines idées politiques. Quand on aime profondément la justice et riiumanité, on sent vivement les droits des hommes et des citoyens; on les défend avec courage. On a déjà une grande disposition à distinguer les procédés de la franche probité, le langage pur de la raison et du civisme, des

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manèges perfides de l'intrigue et du faux jargon du charlatanisme.

Le charlatanisme et l'intrigue se pareront,à vos yeux., des couleurs du patriotisme et de la vertu, et c'est là le principal écueil que vous aurez à éviter. Quelques règles très simples vous aideront à les deviner. Tenez-vous d'abord en garde contre des apparences trompeuses. Les ennemis et les amis de la liberté, dans les circonstances où nous sommes, se présenteront à vous avec les mêmes dehors, et vous parleront le même langage, avec cette seule différence, peutêtre, que les premiers tiendront de leur ancien genre de vie et des vices mêmes de l'éducation le talent d'attirer votre confiance par des paroles iusinuantes et par des manières plus aimables. Pour vous défendre de toute surprise, remontez au delà de l'époque où vous êtes; considérez d'abord quelles furent leurs habitudes et leur conduite avant la Révolution. L'homme ne se détache pas tout à coup des avantages qui pouvaient flatter son orgueil, de tous les préjugés qui pouvaient flatter son orgueil, de tous les préjugés qui ont dirigé toute sa vie. Que cette raison-là seule ne soit cependant pas, contre ceux que nous vous désignons, une raison absolue d'exclusion; qu'elle vous engage seulement à exiger d'eux des preuves constantes d'un amour sincère pour l'égalité, d'un respect religieux pour les droits du peuple et pour l'infortune. Si, une fois dans sa vie, un homme s'est montré lâche ou impitoyable dans quehiue condition qu'il ait vécu, ne balancez point à le rejeter. Rejetez tous ceux que l'on a vus empressés à capter la faveur de ceux que l'on appelait grands; ceux que l'on a vus ramper dans les cours et s'humilier avec succès aux pieds d'un ministre ou d'une femme, pour obtenir le droit de dominer insolemment sur leurs concitoyens. En dépit de toute la pompe de leur patriotisme nouveau, ils sont encore ce qu'ils étaient. Les événements, les moyens de parvenir, sont changés; leur cœur est resté le même. Ils flattent leurs concitoyens comme ils flattaient les rois ou les tyrans subalternes. Ils vous opprimeraient si le règne du despotisme durait encore. On ne devient point en un jour d'un lâche courtisan, d'un méprisable valet, un héros de la patrie, un défenseur de la liberté.

Mais connaissez-vous des hommes qui, ayant consacré leur vie à la défense du faible opprimé contre l'oppresseur puissant, qui, dominés par l'ascendant d'une àme fière, courageuse et sensible, ont repoussé la fortune, bravé les tracasseries des petites cabales ou les persécutions d'un gouvernement tyrannique, pour adorer la vertu et venger l'innocence ou l'humanité? Soyons moins exigeants. Connaissezvous quelqu'un qui ait montré un caractère à la fois ferme et probe

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dont lindignation ^'allumait au récit d'une injustice, dont les entrailles s'émouvaient à Taspect d'un malheureux? Quelque rude que soit sa franchise, quelqueaustère que paraisse son humeur, ne halancez pas à le choisir; allez le chercher jusque dans la retraite où le renferme son caractère aussi modeste qu'intrépide. Priez-le, s'il le faut, d'accepter la charge honorable et périlleuse, redoutable et douce, de défendre la cause auguste du peuple et de la hberté contre leurs ennemis déclarés, et surtout contre leurs ennemis hypocrites, beaucoup plus redoutables que les autres. Ne vous inquiétez pas si l'on vous dit que de pareils hommes ^oni exagérés, moroses, extravagants, propres à troubler l'ordre et la tranquillité publique. C'est ainsi que naguère (vous devez vous le rappeler) un gouvernement tyrannique osait désigner les hommes dont il redoutait la vertu et l'énergie; c'est ainsi que de faux patriotes, des charlatans politiques, osent nommer encore les fidèles amis de la raison, de la justice et de la lijjerté. Il est bien facile à ces vils détracteurs de tout ce qui est juste et honnête, à ces sacrilèges calomniateurs du peuple, de paraître patients et modérés. Ils souffrent avec tant de résignation les crimes de la tyrannie et les maux de l'humanité! La liberté, la justice, le liorilieur puJtlic, sont pour eux des objets si indilTért-nts! Ils appellent l'ordre tout système qui convient aux arrangements de leur ambition et de leur intérêt personnel; tranquillité, la sécurité des imbéciles et la stupidité des esclaves; paix, l'immobilité des cadavres et le silence des tombeaux. Ils appellent révoltes les saintes réclamations que le courage des bons citoyens élève contre les coupables machinations et contre la perfide audace avec laquelle ils violent les lois protectrices de la liberté puldique. Ce sont ces personnages faussement pacifiques et cruellement modérés dont il faut vous défier. Les aristocrates déclarés sont bien moins à craindre, puisqu'ils sont connus. Nos véritables ennemis, ce sont ceux que nous venons de vous peindre; ce sont ceux qui, après vous avoir trompés un jour, vous accableront durant des années entières et profiteront du sommeil où ils vous auront plongés pour vous garotter de tous les liens du despotisme et de l'aristocratie; ce sont ceux-là qui assiègent, qui agitent en ce moment toutes les assemblées primaires, pour obtenir du peuple trompé le ilroit de le vendre à ses tyrans et de l'opprimer constitutionnellement; ce sont ceux qui, si leurs desseins pouvaient réussir, présenteraient bientôt à la France et à l'univers le plus honteux de tous les spectacles, celui d'une assemblée représentative corrompue, liguée avec les oppresseurs du peuple contre leurs commettants, et qui ne vous laisseraient plus d'autre alternative que la

guerre civile ou la servitude. Évitez leurs pièges, et la patrie est sauvée. Si vous y tombez, il ue uous restera plus, peut-être, qu'à réaliser la devise sacrée qui uous rallie : La Liberté ou la Mort.

Prieur, président.

CiiÉPY fils, lluoT-GoNCOURT, Danjou, Lépidor, secrétaires.

[3/. Salle^ : L'écrit de .V. Sieijès- « est une déclaration que l'on propose à signer aux citoyens français pour assurer les sentiments des véritables patriotes «. Il contient trois articles. « Dans le premier article on déclare que l'on veut être libres tous, et non pas seul. Le deuxième roule tout entier sur l'acceptation des deux chambres dans la législature, si l'Assemblée nationale les décrète. Enfin, les signataires déclarent qu'ils veulent être soumis aux lois. » Il est étrange qu' « on n'insiste que sur l'objet des deux chambres », et celte proposition unique « semble avoir été exigée pour convenir à tous les partis ». Aux aristocrates on ne montre que « la déclaration de l'égalité des droits rédigée par (leur) ami Mounicr » ; aux patriotes on fait espérer qu'en accordant les deux chambres ils donneront « de la tranquillité à des hommes qu'il est bon de ramener ». D'autre part, en cherchant les signatures, on a soin de dérober cet écrit à « l'œil vigilant du patriotisme». Grâce à ces signatures, on espère faire passer à réassemblée nationale le vote des deux chambres, que M. Sieyès désire depuis Versailles, en même temps que M, de La Fayette, grand admirateur dos constitutions américaines. Mais, «en demandant des suffrages sur un décret à rendre », on veut donc « reporter au peuple le soin de discuter ses lois, et ôter cet emploi à ses représentants ».

M. Sieyès : Ces accusations sont faites pour l'étonner, car rien dans son écrit ne peut y donner lieu. En ces temps de défiance générale, il a seulement voulu connaître l'opinion sur quelques points importants de la constitution, pour, « s'il faut se battre, savoir contre qui ». S'il y a un effort d'imagination dans le moment choisi pour publier cet écrit, c'est uniquement l'intention « de faire commémoration du 17 juin ». Il n'y a là aucune manœuvre anticonstitutionnelle. Quant aux attaques personnelles de M. Salle, il n'est que « l'instrument d'une manœuvre infernale » dont M. Sieyès « laisse à d'autres le soin de vous dévoiler les trames ».]

Le tumulte, le tapage, durent assez longtemps. Enfin, après un grand nombre de délibérations, d'amendements proposés et rejetés, l'impression et l'envoi du discours de M. Salle sont ordonnés sans aucuns changements. — On arrête, de plus, que la discussion sur le fond de l'écrit de M. Sieyès sera à l'ordre du jour demain, et que, d'ici

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