SÉANTE A PARIS, AUX JACOBINS, RUE SAINT-HONORÉ , LU 6 JUILLET
PAR J.-M. COLLOT-d'hERBOIS
POUR TRENTE CARABINIERS VICTIMES d'UNE GRANDE INJUSTICE
ORDONNÉE PAR LE GÉNÉRAL BOUILLE A LA SUITE DE l'aFFAIRE DE NANCY
(luip. de Baudouin, s. d., in-8 de 11 pages.)
Messieurs,
Vingt-un carabiniers, qui séjournent aux Invalides, sollicitent depuis plusieurs mois une justice, une réparation qui leur est due, et qu'ils ne peuvent obtenir. Ils vous ont déjà inspiré un vif intérêt lorsqu'ils furent, il y a quelque temps, présentés à celte Société. Déjà vous avez fait le vœu de les servir; je viens donc seulement réclamer la constance des généreuses intentions que vous leur avez témoignées : ils en sont dignes. Ce sont, la plupart, de vieux et honorables vétérans; deux d'entre eux ont été députés de leurs corps à la fédération du 14 juillet de l'année dernière; enfin. Messieurs, ce sont encore des malheureuses victimes de l'affaire de Nancy.
Vous vous attendez que je vais vous retracer des faits bien déplorables, puisque Bouille, puisque Malseigne en sont les auteurs; il n'y a pourtant pas ici des tableaux aussi déchirants que ceux que j'ai mis nouvellement sous vos yeux'; mais c'est toujours la même et profonde injustice, toujours la même perversité, inséparable des noms odieux que je viens de prononcer.
L'Assemblée nationale, par le décret qui a terminé toutes les suites de l'affaire de Nancy, a cru garantir à ces carabiniers, alors emprisonnés, la vie et l'honneur, qui leur est encore plus cher. Des manœuvres odieuses, concertées dans les bureaux du ministre par des commis de l'ancien régime, l'inimitié, la dureté des chefs pour les
1. Dans le rapport en faveur des soldais de Château- Vieux fait le :iG juin. {Sole (le l'orif/inal.)
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soldats, ont détourné l'influence de ce décret sur le sort des prisonniers : au lieu de se trouver libres et honorés comme ils devraient l'être, trente carabiniers, dont l'âge, les grades, les cicatrices, l'ancienneté de service, attestent la bonne conduite, après avoir gémi dans une longue captivité, ont fini par être renvoyés de leurs corps avec des cartouches déshonorants. Dans ce déshonneur, dans ces punitions arbitrairement infligées à de braves soldats, vous allez reconnaître une des plus détestables trames de l'aristocratie militaire. Vous n'avez pas oublié, Messieurs, que, le 28 août 1790, Malseigne, après avoir signalé tous les meurtres qui devaient se commettre, après avoir secoué les torches de la guerre civile, s'était enfui à Nancy, pour se réfugier à Lunéville, où les carabiniers avaient leur quartier. A son arrivée, il y eut entre lui et les principaux officiers composant l'état-major des carabiniers, parmi lesquels il avait figuré lui-même, un épanchement, une réunion de sentiments et d'aflfection très prononcée. Si les carabiniers ont combattu, ont chargé les piquets de cavalerie venus de Nancy à la poursuite de Malseigne, s'il y eut beaucoup de sang versé dans ces préliminaires du massacre général qui devait bientôt suivre, c'est assurément parce que les officiers des carabiniers furent assez aveugles ou assez perfides pour faire exécuter sans réflexion les ordres dictés par cet olTicier général. Et certes, s'il eût été nécessaire absolument de trouver des coupables dans le corps des carabiniers, on n'en devait pas chercher d'autres que ceux qui ont délivré ces ordres sanguinaires. Point du tout; ceux qu'on a supposés coupables sont ceux dont le courage, dont la prudence ont empêché les deux garnisons de Nancy et de Lunéville d'en venir aux mains, de manière à se détruire entièrement, comme on en avait peut-être formé le projet.
Oui, Messieurs, les trente carabiniers condamnés sont ceux qui, avec de la patience, de la modération, et cette fermeté que donne la raison, sont parvenus à rétablir l'ordre; ce sont ceux qui exposèrent leur vie avec intrépidité pour livrer Malseigne sain et sauf à la puissance de la loi, ayant à redouter, dans cette occasion, d'un côté la férocité réfléchie de ce général, qui déjà venait d'assassiner lâchement deux hommes de son escorte, et, de l'autre, le ressentiment du peuple. Ces trente carabiniers, qui se sont dévoués en quelque sorte, pour toute récompense ont été chargés de fers pendant six mois, et renvoyés ensuite avec des cartouches déshonorants. Yingt-un séjournent à Paris aux Invalides; les neuf autres, rebutés, ont cédé à la persécution élevée contre eux, et ont laissé à leurs camarades le soin de les défendre. Cette persécution, dont le but était de les faire tous disparaître, a.
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comme vous le pensez bien, été préparée dans Fubscurité; c'est dans les ombres du mystère qu'on a réuni les moyens de consommer une si grande iniquité. Il est difficile de surprendre de pareils secrets; mais toutes les traces ne sont pourtant pas perdues, et, avec un peu d'attention, vous concevrez comment on a pu conduire à la fin une si révoltante injustice.
Je vous ai dit que Malseigne, en se sauvant de Nancy, avait d'abord trouvé à Lunéville, dans l'état-major des carabiniers, des dispositions très favorables à sa personne et à ses projets; mais, tout à coup, un très grand incident vint déranger ce pacte d'alliance que l'état-major allait contracter avec lui : ce grand incident, ce fut l'arrivée de douze à quinze mille soldats ou citoyens qui réclamaient cet offlcier général. L'état-major fut obligé d'y réfléchir ; de la réflexion, il vint à l'incertitude, et, comme le secours accordé d'abord à Malseigne ne l'était que par des considérations particulières, des conformités d'opinions qui ne tiennent pas devant un grand danger, que [sic] de pareilles liaisons ne sont jamais d'ailleurs cimentées par cette estime vertueuse qui consacre les sentiments durables, Malseigne fut presque aussitôt abandonné qu'il avait été protégé. Dès que la voix forte et impérative du peuple se fit entendre, ce général, d'abord fêté comme un héros de l'ancien genre, ne parut plus aux carabiniers que ce qu'il était effectivement, c'est-à-dire un homme cruel qui ne méritait aucune protection, et un officier qui avait honteusement déserté son poste. Cet indigne militaire ayant, comme je l'ai dit, égorgé lâchement deux hommes de son escorte, l'indignation fut universelle; les officiers de carabiniers eux-mêmes pressèrent fort pour qu'il fût traduit à Nancy. 11 était difficile de trouver trente hommes assez courageux, assez résignés, pour accepter la rebutante corvée de lui servir d'escorte; et cependant les trente carabiniers aujourd'hui si durement traités eurent la force d'accomplir cette pénible et dangereuse mission : ils l'ont accomplie de manière à mériter les éloges de tous les corps administratifs. Si quelque chose aujourd'hui peut adoucir leur sort, c'est de rappeler ces éloges à leur souvenir, c'est de penser qu'en remplissant un devoir aussi dur ils ont obtenu les félicitations du peuple : c'est peut-être là pourtant la cause de leurs malheurs.
Dès que Malseigne eut été remis aux corps administratifs de Nancy, les trente carabiniers voulaient retourner à Lunéville ; mais dans toute la ville de Nancy, mais dans toute la garnison, il y eut un vif empressement à les retenir : par une consigne qu'une sorte d'enthousiasme avait dictée, la garde de toutes les portes s'était concertée pour ne pas les laisser sortir; ils furent autorisés à rester. L'état des choses, la
disposition des esprits, donnaient lieu de croire qu'en arrêtant Malseigne on avait déjoué des projets funestes à la chose publique; de toutes parts chacun s'exaltait, se félicitait : c'était une vraie fête, et, sans que personne pût s'en douter, sans que les magistrats en eussent connaissance, Bouille, cependant, arrivait à Nancy le lendemain.
Bouille arriva. Je vous ramène encore malgré moi, Messieurs, à cette cruelle journée. Dans un pareil moment, vous comprenez qu'il fût impossible à l'escorte des carabiniers de quitter la ville. Cette escorte se trouvait naturellement incorporée à la garnison, et je demande à tous les militaires s'il lui était permis de s'en séparer, et de ne pas partager les mêmes dangers, et de ne pas s'unir à sa destinée.
Tel est pourtant le crime qu'on a fait expier si durement aux carabiniers : c'est d'être restés à Nancy. Sans le dernier décret de l'Assemblée nationale, ce prétendu crime leur aurait peut-être coûté la vie. II leur coûte aujourd'hui leur état et l'honneur.
Vous voyez déjà, Messieurs, que ces braves gens vont être cruellement sacrifiés. Pour vous en convaincre, reportons-nous à Lunéville. Les officiers de carabiniers avaient crié vengeance contre Malseigne; mais cet élan vers la liberté, cette agitation involontaire de patriotisme, commandée par les circonstances, ne leur dura pas longtemps. Le général Bouille ne tarda pas à leur faire de vifs reproches de s'être ainsi rangés, pendant quelques heures, du côté de la bonne cause, d'avoir abandonné Malseigne. Des officiers de carabiniers ne pas s'exposer à périr plutôt que de livrer au glaive de la loi un général infidèle, parjure, assassin, voilà ce que Bouille ne pouvait pas pardonner; il menaçait l'état-major des carabiniers d'un prochain licenciement. Comment cet état-major fléchira-t-il Bouille? Comment lui persuadera-t-il qu'il n'a pas changé de principes, qu'il est toujours dévoué à ses ordres, qu'il est prêt à tout faire pour bien mériter d'un pareil général? Comment surtout conserver toutes ces prérogatives, tous ces avantages précieux que la nation fait à ces états-majors, qui, pour la plupart, sont ses plus cruels ennemis? Les moyens sont faciles. Il y a hors de Lunéville une escorte de trente carabiniers : il faut les charger de tous les torts, il faut faire tomber tout le poids de la colère de Bouille sur ces malheureux et honorables soldats.
Cette atrocité, à peine résolue, fut aussitôt accomplie.
L'escorte de carabiniers, qui d'abord, sur les ordres de Bouille, s'était rangée dans la plaine, qui n'avait jamais quitté la route tracée parles ordonnances, croyait rejoindre ses drapeaux : elle est arrêtée, saisie, emprisonnée. Ces courageux soldats, dignes d'avoir de meilleurs chefs, dignes de l'admiration de tous les hommes vrais et sen-
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sibles, sont enchaînés deux à deux; on les plonge, à Nancy, les uns sur les autres dans les cachots. Sans l'humanité des Amis de la constitution, qui vous sont affiliés, ou, pour mieux dire, de tous les bons citoyens de Nancy, que la plus grande adversité n'a jamais pu ébranler, ils y seraient morts de faim. S'ils ont survécu aux maladies pestilentielles dont les cachots étaient infectés, c'est parce que la sagesse de la Providence se plait souvent à remédier aux injustices des hommes. Ils sont restés ainsi plusieurs mois. Les prisons de Nancy regorgent de victimes : on fut obligé de les transférer dans une forteresse nommée la Petite-Pierre, en Alsace, séjour affreux, même pour ceux qui y sont en liberté. Le dernier décret de l'Assemblée nationale sur l'affaire de Nancy leur promettait la liberté. On aurait dû s'empresser de les en faire jouir; au contraire, les mots textuels du décret étant que cette liberté serait' rendue à tous ceux qui étaient détenus dans les prisons de Nancy, on a dit que le décret n'ordonnait pas de délivrer ceux qui avaient été conduits des prisons de Nancy dans d'autres prisons, et leurs souffrances ont encore été prolongées.
Il a fallu pourtant obéir au décret et les faire sortir. Libres, ils se sont prosternés devant la loi; ils lui rendaient grâces; ils offraient à la patrie le sacrifice de leurs maux passés ; ils accouraient embrasser leurs camarades : c'est ici qu'on les attendait pour leur porter les coups les plus douloureux et les plus sensibles.
Les officiers supérieurs des carabiniers, craignant de se voir couverts de honte si l'on pouvait connaître la procédure qu'ils avaient provoquée contre des soldats dont le caractère inspirait la confiance, et voyant avec eux arriver la vérité, cabalèrent pour les empêcher de rentrer dans le corps : ils firent publier par leurs affidés, dans toutes les chambrées, que,' si les prisonniers recevaient un bon accueil, le licenciement du corps était certain. Cette manœuvre fut si bien conduite que les trente carabiniers, en sortant des fers, au lieu de trouver parmi leurs camarades les précieuses consolations qui leur étaient si bien dues, éprouvèrent une froideur dont ils ne pouvaient deviner la cause. Elle leur fut enfin révélée. Leurs plus vieux amis leur dirent avec franchise, et quelques-uns les larmes aux yeux, que, pour échapper au ressentiment dont Bouille continuait à menacer le corps des carabiniers, il fallait ne pas communiquer avec eux ; que toutes les compagnies étaient sollicitées d'exprimer leur vœu pour les faire congédier; que de là dépendait ou la destruction ou la conservation du régiment. Quelle position, Messieurs, pour un corps entier composé de gens d'honneur! Ou la réforme, ou mentir à leur conscience en exprimant un vœu qui n'est pas le leur! Aussi, Messieurs, ce vœu
n'a-t-il pas été prononcé; mais les officiers ont voulu s'en faire les interprètes. Ils ont dit avoir aperçu dans les différentes compagnies une sorte de désir de voir congédier les carabiniers sortis de prison; ils ont invité l'état-major à opérer ce licenciement. L'état-major, comme vous croyez bien, s'est empressé d'accéder à une pareille invitation, et sur-le-champ on a délivré aux trente carabiniers des cartouches de congé, et ce sont des cartouches déshonorants!
Je ne fatiguerai point votre attention en vous détaillant toutes les petites atrocités dont cette odieuse résolution de l'état-major a été accompagnée. Lorsque les trente carabiniers réclament pour leur honneur, ce serait une bien futile observation que de vous dire que Fétat-major a refusé, en les congédiant, de compter avec eux pour tout ce qui était dû de leur solde ou de leur décompte. Mais une remarque que j'aurais dû faire plus tôt, c'est qu'il y a eu dans cette occasion, comme dans toutes celles où la vengeance particulière des officiers a pu se faire sentir, des échanges de personnes, c'est-à-dire qu'on a substitué d'autres soldats à ceux qui étaient accusés ou désignés comme coupables. L'état-major ayant voulu soustraire un soldat de la caste des ci-devant nobles au malheureux sort qui menaçait toute l'escorte, on lui en substitue un autre. Et lequel, croyez-vous? Un carabinier qui, de l'aveu de Malseigne, lui avait sauvé la vie. Après l'avoir embrassé, l'avoir fait manger avec lui, l'appelant son dieu tutélaire, ce général perfide lui promit sa recommandation, et cette recommandation fut telle qu'elle a failli devenir pour le soldat un arrêt de mort. 0 nobles sentiments de reconnaissance ! Témoignages bien dignes, en effet, bien analogues aux principes atroces des Bouille et des Malseigne! Enfin, Messieurs, les vingt-un carabiniers, aujourd'hui aux Invalides, agissant pour eux et pour les neuf autres, ayant été forcés de quitter leur régiment avec des cartouches qui ne seront jamais infamants pour eux, mais qu'on a voulu rendre tels, demandent à être jugés conformément aux décrets, c'est-à-dire par une cour martiale; ils demandent à être réintégrés dans leurs grades et dans tous les honneurs que la patrie décerne aux bons soldats ; ils demandent à la défendre et à mourir pour elle. Ils ont droit aussi de réclamer ce qui leur revient de leur paye ; il faut qu'ils le réclament, parce que leur détresse est extrême ; ce qui leur appartient est une ressource que, naturellement, ils doivent solliciter avec moins de répugnance que toute autre. Ces demandes sont trop justes, trop bien fondées, pour que vous ne les appuyiez pas de tous les moyens que la loi nous fournit et qui sont en notre pouvoir. Le ministre de la guerre lui-même a reconnu la justice de toutes ces réclamations, et c'est
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avec un empressement louable, m'a-t-on dit, que, dans le temps, il a accordé aux carabiniers un lit et la nourriture aux Invalides, sur la demande qui lui en a été faite par quelques membres de cette Société. Qui peut donc retarder celte justice que les soldats réclament? Ils ont pour eux , par un hasard bien rare , le droit , la loi et les ministres. Le Comité militaire, sans doute, va s'empresser aussi de présenter leurs demandes à l'Assemblée nationale. Le patriotisme si bien reconnu de plusieurs membres de ce Comité me persuade qu'il n'aura pas besoin d'être sollicité. Il est nécessaire plus que jamais de donner aux soldats une preuve éclatante de justice et de protection. Ils n'ont été que trop souvent les victimes de la haine de leurs chefs. Les décrets qui leur sont favorables sont continuellement éludés, négligés, inexécutés ; les intentions paternelles de l'Assemblée nationale sont presque toujours méconnues; il faut les rendre aussi efficaces, aussi respectées qu'elles doivent l'être ; il faut que le soldat fidèle à son serment, ami de l'ordre, défenseur de la constitution, ne soit jamais privé des avantages que la constitution lui procure. L'armée est dévouée à la nation, à l'exécution de la loi : il faut que la nation, que la loi, maintiennent tout ce qu'elles ont résolu pour le bonheur et la gloire de l'armée.