‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 41 sur 243 · FÉY. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

FÉY. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS

d'après CAMILLE DESMOULINS'

[A propos du départ de Mesdames, tantes du roi, l'Assemblée avait chargé son Comité de constitution de lui présenter une loi contre les émigrants. Ce projet irrita les royalistes, qui excitèrent secrètement le peuple et la garde nationale à se porter vers le donjon de Vincennes, pour le démolir comme une seconde Bastille. Pendant ce temps, les Chevaliers du poignard pénétraient aux Tuileries avec l'intention d'enlever Louis XVI. La garde nationale, revenue à temps, les désarme et les houspille. Le même jour, 28 février 1791, au matin, la Constituante délibère sur le projet contre les émigrants que lui a présenté son Comité par l'organe de Le Chapelier. Il confiait à trois personnes nommées par l'Assemblée le droit d'autoriser ou de défendre la sortie du royaume. Mirabeau, secrètement d'accord avec la cour, combattit ce projet, jura de ne pas y obéir, et, comme la gauche extrême murmurait, s'écria : « Silence aux trente voix! » Le projet fut écarté. Mais il y eut chez les Jacobins un vif mouvement contre Mirabeau, et de là vint la scène qu'on va lire.]

0 la belle, la magnifique, l'immortelle séance que celle des Jacobins, le 28 février! Comme l'Assemblée nationale déshonora le peuple français, et comme les Jacobins l'honorèrent dans le même jour! Cette séance appartient à l'histoire ; mais il faudrait un Tacite pour la tracer dignement, et Tacite ne faisait point un journal. Ou plutôt quel besoin a-t-on d'une plume éloquente pour décrire ce qui est en soi si intéressant, et quand l'intérêt de la matière peut se passer de l'intérêt du style? Cicéron avait grand tort de tant prier son ami Lucceius d'écrire l'histoire de la conjuration de Catilina; ses Catilinaires parlent assez et suffisaient à sa gloire ^.

J'arrive sur les sept heures. La salle était pleine comme dans les grands périls de la République. A la longueur du procès-verbal et de la correspondance du jour avec les Sociétés affiliées succédaient des motions dilatoires des grands objets qui devaient occuper la séance. Dans de pareils moments, comment pouvait-il être question du curé

1. Révolutions de France et de Brabant, n" 67, t. VI, p. 49 et suiv.

2. Ici Camille Desmouïïns raconte longuement les circonstances antérieures.

96 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28fév. 1791]

d'Tssy-l'Évêque I ! Comment M. Biauzat pouvait-il nous parler d'une motion sur le duel? C'était s'occuper de la coiffure d'un malade à l'agonie. Mirabeau entra. « De quel front ose-t-il venir s'asseoir au milieu de nous? » s'écrièrent à mes côtés plusieurs membres de l'Assemblée nationale. L'indignation de tous les citoyens contre lui était telle, à l'occasion de la séance du matin, que douze de ses confrères, avec qui il était prié à diner chez M. d'Aiguillon, avaient refusé de manger avec lui. M. d'Aiguillon lui avait fermé la porte sur le nez quand il s'était présenté. Après cet affront sanglant, le dernier outrage, quand il est fait par l'élite des bons citoyens et des plus hommes de bien de la nation, chassé de leur table, certain qu'il allait être dénoncé à la Société des Jacobins, et par elle à toute la nation, comptait-il déconcerter ses dénonciateurs? Ou bien ce Sinon pensaitil qu'avant qu'ils l'eussent accablé de leurs preuves deux gros serpents viendraient à son secours et le puniraient, comme Laocoon, de démasquer un traître?

Du Port était déjà à la tribune quand Mirabeau arriva. Soit que cette arrivée inattendue eût embarrassé son exorde et qu'il doutât s'il devait accabler un collègue qui l'avait précédé dans le fauteuil et qui venait peut-être aux Jacobins comme au tribunal de la pénitence et de la réconciliation, du Purt erra dans un long préambule, sans qu'on pût deviner quelle route il allait tenir. Enfin il accusa M. Motier, qui, depuis quelques jours faisant battre continuellement la générale, tenait sans cesse sur pied toute l'armée parisienne à la poursuite de je ne sais quels ennemis invisibles, créait de véritables périls en en supposant d'imaginaires, et mettait si évidemment en pratique la maxime de M. Dupont : « Voulez-vous exciter des émeutes? répandez qu'il y en aura tel jour, qu'il y en a à tel endroit; battez la générale. » Du Port développa le plan qui semblait arrêté entre les différents chefs du pouvoir exécutif de susciter des émeutes pour fabriquer un prétexte à des lois qu'on médite depuis longtemps et qu'on n'ose montrer. Il était difficile à un observateur, dans les circonstances, de ne pas regarder ces émeutes comme un remède par lequel des ambitieux qui ont peur de la liberté s'efforcent d'affaiblir le tempérament du corps politique et de lui inoculer l'esclavage. (Nous nous souvenions en effet que, quand on voulut nous donner la loi martiale, on fit mettre un boulanger à la lanterne; du moins, telle est l'opinion la plus générale. Quelle loi tyrannique devions-nous attendre, aujourd'hui qu'on avait montré le matin un poignard dans

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