‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 42 sur 243 · On trouvera plus bas des détails sur cette affaire · texte numérisé non relu

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[28 FÉv. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS 97

l'appartement du Dauphin?) Si le général est si fort ami de l'ordre et de la paix, il était prévenu que le faubourg Saint-Antoine devait se porter à Vincennes; il savait qu'on faisait croire au peuple depuis plusieurs jours que le château se remplissait d'armes, de munitions et d'hommes en uniformes verts; que les habitants du faubourg, trompés par les mêmes dires peut-être de deux partis qui chacun avaient leurs vues, devaient se porter avec courage à la prise de Vincennes, qui leur paraissait une seconde Bastille, où on les assurait qu'on ne conservait le donjon que pour y enfermer les plus zélés défenseurs du peuple. Pourquoi la municipalité, qui saisissait si avidement l'occasion de faire une proclamation contre les Jacobins, qui l'envoyait avec profusion jusqu'aux extrémités du royaume, avait-elle négligé de détruire ces bruits sur Vincennes par la moindre affiche dans le faubourg Saint-Antoine? Pourquoi avait-on laissé sonner le tocsin et battre la caisse dans le faubourg à sept heures du matin, pour appeler les patriotes à Vincennes? Pourquoi laisser grossir ce qu'on appelait un attroupement, une émeute de séditieux? La preuve que ce n'était pas un attroupement de séditieux, c'est que, lorsque le maire de Vincennes, précédé de queh]ues officiers municipaux, est monté au haut de la tour et a notifié aux travailleurs de cesser leurs travaux, ils ont cessé sans aucune résistance, et sont descendus en laissant leurs outils. A mesure qu'ils descendaient, ils étaient retenus par le détachement de la garde nationale, qui en a emmené soixantedeux prisonniers. Pourquoi, lorsque l'expédition était faite, lorsque ce détachement de quatre mille hommes ramenait paisiblement les prisonniers, faire venir un autre coi-ps de huit à dix mille hommes qui traversaient le faubourg en traînant une artillerie formidable, et marchaient à Vincennes comme pour en faire le siège? Qu'on vienne ensuite nous vanter les courses, les mouvements de M. Motier, qui s'est multiplié dans cette journée! Tout cela est-il autre chose qu'une parade ridicule, quand il lui était si facile de prévenir ces troubles? Du Port poui'suivit : « Quoique toute l'armée parisienne soit sans cesse en haleine depuis quelques jours, on ne parviendra pas aisément à tourmenter ici les citoyens du besoin du repos, et à les faire soupirer après les lois de sang de Dracon. Mais, continua l'orateur, les hommes les plus dangereux à la liberté ne sont pas loin de vous. (Ici les vifs applaudissements qui éclatèrent de toutes parts l'interrompirent ; tous les yeux se tournèrent vers Mirabeau ; plusieurs se levèrent même de leur place et allèrent applaudir avec transport, sous le nez du saint.) Je le dis avec douleur, mais il nous est impossible d'en douter, nos plus dangereux ennemis sont ici : ce sont des hommes Tome II. 7

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sur qui s'étaient reposées nos plus gran-des espérances, des hommes que vous semblez n'avoir élevés que pour qu'ils vous combattent avec plus d'avantages, et que vous avez armés contre vous de vos suffrages et de vos bienfaits. »

Ici du Port traça la séance du matin avec des couleurs qui n'étaient pas encore assez fortes et assez tranchantes. Il est impossible, en effet, de concevoir une farce plus grossière et plus indécente que celle qui avait été jouée le matin. Deux hommes, car on assure qu'il n'y a que deux membres du Comité de constitution qui se soient occupés de cette loi, deux hommes, Le Chapelier et Démeunier, car ce sont les deux illustres factotums de la constitution, et qui peuvent mettre sur leur boutique : Législateurs ordinaires de la nation, comme un ouvrier met sur la sienne : Cordonnier ou tailleur ordinaire du roi, jurent entre eux que la nation n'aura pas de loi sur les émigrants. « Comment nous y prendrons-nous? dit Le Chapelier à son vertueux camarade. — Bon, dit Démeunier après y avoir rêvé un peu, puisqu'un beau jour il a plu à l'Assemblée nationale de décréter par assis et levé que tu étais un Solon et moi un Lycurgue, parlons à cette Assemblée avec l'autorité d'un Solon ou d'un Moïse qui descend du mont Sinaï; disons-leur qu'une loi sur les émigrants est impossible. — Y penses-tu? répond Le Chapelier. As-tu oublié que J.-J. Rousseau dit précisément le contraire, et que, dans les moments de troubles, les émigrations peuvent être défendues ? Et puis, dans mon rapport imprimé, n'ai-je pas dit : « Plus promptement encore nous vous soumet- <(. irons un projet de décret sur les émigrants? » — Véritablement, dit Démeunier, l'autorité de Jean-Jacques n'est pas considérable; mais la tienne, c'est autre chose : puisque tu as dit que la loi éi^^^i possible, tu serais compromis si tu allais dire que la loi est impossible. Il faut recourir à Mirabeau; il nous est revenu, depuis qu'il n'a plus besoin des Jacobins ! » Les voilà donc chez l'uncle Mirabeau. « Pauvres gens, dit celui-ci, vous avez promis un décret à l'Assemblée; eh bien 1 vous ferez un décret, mais si ridicule, si atroce, qu'on ne vous laissera pas lire votre projet jusqu'à la fin, et vous serez dégagés de votre parole. — Mais lisez donc mon rapport jusqu'au bout, dit Le Chapelier: ne voyez-vous pas qu'après la promesse de donner une loi sur les émigrants, j'ai ajouté que cette loi serait conforme à la raison, à la constitution, et cette loi, est-il dit, ne s^ éloignera pas de la liberté? Si cette loi aujourd'liui est si extravagante, je vais passer pour un imbécile. — Est-ce que tu ne sais pas, répond Mirabeau, qu'il y a des gens à qui on peut tout reprocher, excepté qu'ils sont imbéciles, et que nous avons le privilège de ne pouvoir passer que pour des traîtres?

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