‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 45 sur 243 · FKV. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

FKV. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS

« Il y a cent cinquante députés Jacobins que nous ne pouvons ni corrompre ni ministérialiser; c'est eux qui sont la force de cette Société dans FAssemblée nationale; il faut les perdre dans l'opinion en les faisant passer pour des factieux. Ceux qui sont Tàme de ce complot se sont dit : « En vain les Jacobins publieront des adresses « qui ne respirent que la paix et le respect pour la loi; nous forgerons « tant de libelles, nous mettrons tant de journaux soldés en circulation, « nous ferons tant d'émeutes, que la moitié du public le croira ou aura « l'air de le croire. » Oui, Messieurs, quelque singulière que paraisse cette assertion, je vous prouverai que, si Paris est bouleversé depuis quelques jours, si les émeutes payées se multiplient, si on bat sans cesse la générale, la cause de tout ce grand mouvement, c'est de motiver la destruction des Jacobins, que les différents chefs de parti ont arrêtée entre eux. Les premières hostilités remontent bien au delà de la proclamation de la municipalité contre les Jacobins. Avec quelle audace effrénée les journaux de tous les partis, excepté du parti de la liberté et de la nation, se sont donné le mot de ne vous appeler que des clémentins^ des régicides! Avec quelle adresse M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, dans ses observations, Duquesnoy, Beaumetz, se servant de termes plus modérés, en leur qualité de membres de 89, insinuent la même chose par le mot de factieux! Enfin, avez-vous fait attention, Messieurs, à la séance du jeudi? Je n'avais pas été jusqu'à ce moment sans voir la marche de nos ennemis; et, pour ne pas leur donner des armes contre nous, voyant la fermentation générale, j'étouffais la voix du patriotisme. On nous a reproché, à M. Barnave, mon frère et moi, de n'avoir pas osé envisager la question. Ah ! Messieurs, ne nous faites pas l'injure de penser que la question, si l'Assemblée nationale avait droit d'empêcher Mesdames de partir du royaume, dans les circonstances, nous parût douteuse ; nous savions bien, comme le dit M. Reubell, qu'en temps d'incendie on peut forcer même les passants à éteindre les flammes; nous savions bien, comme l'a dit J.-J. Rousseau, qu'on peut défendre les émigrations, qu'une nation peut opposer à ses bienfaits telle condition que bon lui semble; nous savions qu'en temps de guerre, car nous sommes véritablement en guerre, lorsqu'une moitié de la famille régnante lève des troupes contre nous, il n'y aurait qu'une mauvaise foi insigne qui pût contester à la nation le droit d'empêcher les membres de cette famille d'aller rejoindre et fortifier de leur présence nos ennemis; nous savions bien que c'était le comble de la folie de croire que le Français dût traiter Mesdames comme le peuple romain fit les petits enfants du maître d'école de Falisques, et les renvoyer à leurs pa-

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rents, quoique en guerre avec eux ; nous savions tout cela, mais nous savions aussi l'orage qui se formait contre les Jacobins. Telle est aujourd'hui la misérable condition des patriotes dans l'Assemblée nationale, qu'ils sont obligés de transiger avec les amis de la liberté, et de sacrifier quelques principes pour ne pas tout perdre. Aussi, à cette séance, lorsque M. Gourdan me dit : « Quoi, Lameth, est-ce que vous « ne parlerez pas ici? — Connaissant bien nos ennemis, c'est ce qu'ils « attendent, lui répondis-je; mais, puisque vous le voulez, je vais faire « tort à notre cause.» Je ne me trompais point, malgré ma modération, M. Beaumetz, signalant son zèle pour M. Mirabeau, s'écrie que j'étais un factieux; et le soir il y a une émeute, on tapote de tous côtés le tambour, les ennemis ne sont nulle part, mais leur invisibilité n'empêche point que le général ne traîne vingt pièces de canon et toute l'armée aux Tuileries. On entre ensuite en triomphateur. « Eh bien ! Sire, nous avons vaincu larmée des Jacobins! Les factieux sont dispersés ! » Le lendemain M. Foucault crie : « Déty^uisez les Jacobins, chas' sez les factieux ». Et ce jour-là, nouvelle émeute, nouvelle victoire remportée sur les Jacobins ; et voilà que Cazalès, Beaumetz, Le Chapelier, Démeunier, Foucault, Maury, Duquesnoy, d'André, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Malouet, Duval d'Éprémnil se rangent autour de Mirabeau, qui est devenu depuis quelques séances leur coryphée. Tels sont les hommes qui se rallient aujourd'hui aux opinions de M. Mirabeau, parce qu'ils savent bien où il les mène; et, s'il ne suffît pas de voir cet honorable cortège pour faire discerner le patriotisme de M. Mirabeau, connaissez-le tout entier par un seul fait que je vais raconter. M. Mirabeau vous a dit que le département saurait prévenir les émeutes. Il est bon que vous sachiez comment il y a déjà mis ordre : il vient de rédiger la proclamation du département. Elle est arrêtée, cette proclamation; ainsi M. Mirabeau ne pourra la changer. 11 y donne le signalement du factieux, et c'est vous, Messieurs, qu'il désigne à la nation comme les factieux à exterminer. « Les factieux, y estce il dit, comme vous le verrez demain imprimé, à moins qu'il ne change « l'original, les factieux sont ceux qui ne cessent de dire au peuple : la a liberté est un danger.» Est-ce Maury, est-ce Cazalès, qui dit au peuple qu'il est en danger? Est-ce Malouet et le Club monarchique? Est-ce Duquesnoy, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et le Club 89 ? Reste donc que ce soit les Jacobins qui en effet, connaissant bien le cœur humain et sa soif de dominer, si ennemie de la liberté, et le pays où ils veulent affermir cette liberté, avertissent sans cesse le peuple de dangers qui ne sont que trop réels. 'Niez, Monsieur Mirabeau, que votre définition de factieux ne convienne pas à cette seule Société? Vous m'allez dire:

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Pourquoi, dans l'assemblée du département, n'ai-je pas relevé votre définition? Je m'en suis bien donné de garde, car ce qu'il nous importe surtout, c'était de vous faire connaître. Quelque génie qu'aient les traîtres, dès lors qu'ils sont connus, ils ne sont plus à craindre. Voilà pourquoi je vous ai tendu votre propre piège; et c'est au milieu de cette assemblée, non dans celle du département, qu'il importait de vous confondre, quoique, pour les membres de l'Assemblée nationale, la séance de ce matin vous ait assez mis à découvert. Je le répète, il y a ici cent cinquante députés : s'il en est un seul qui n'ait pas vu ce matin vos perfidies, qu'il me démente. »

A cet endroit un député de l'extrémité de la salle, cria : « Non! — Quel est, dit Lameth, celui de mes collègues qui a dit non? Si je suis un calomniateur, on doit me démentir en face. » Le député s'avança au milieu de la salle : « Le non que j'ai prononcé n'était point un démenti pour M. Lameth, j'ai voulu dire : Non, aucun patriote de l'Assemblée nationale ne vous démentira. » Et, en effet, il ne s'éleva pas une voix. Quel coup de foudre pour Mirabeau!

« Eh bien, continua Lameth, direz-vous encore qu'aucun des chefs d'opinions n'était opposé à la vôtre ce matin? Est-ce qu'il y a d'autre chef d'opinion que l'amour de la patrie, le salut du peuple et les grands principes qu'ont développés ce matin MM. Vernier, Merlin, Muguet, Reubell, Prieur, Robespierre? C'est le malheur de la nation que tous ces députés, qui n'ont jamais trahi les intérêts du peuple qui leur étaient confiés, qui ont toujours marché sur une seule ligne, ne soient pas chefs d'opinion. Quelle manière de se défendre de l'insolence que M. du Port reproche à votre motion du matin, par l'insolence de cette distinction entre les députés chefs d'opinions et les esclaves apparemment d'opinions! Il y a ici cent députés peut-être qu'une poitrine et une voix trop faibles, ou l'indifférence pour les applaudissements des tribunes et pour tout autre suffrage que celui de leur conscience, ont empêchés de parler dans l'Assemblée nationale; le patriotisme semble être pour eux une religion dont il leur suffit que le ciel voie la ferveur; ils n'ont point fait retentir leur nom dans les journaux, mais ils n'en sont pas moins précieux à la patrie; et plût à Dieu que vous l'eussiez aussi bien servie par vos discours qu'ils l'ont servie par leur silence ! Quant à ceux à qui vous faites, en ce moment, l'honneur de les appeler chefs d'opinion, s'ils n'ont point demandé la parole contre vous, c'était pour que vous ne leur fissiez pas l'honneur de les appeler ailleurs chefs des factieux, pour ne vous donner un prétexte de nous accuser ridiculement, comme l'a fait jeudi dernier M. Beaumetz, et comme on n'a cessé de le faire

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depuis, que nous prêcliions rinsurreclion. Nous ne prêchons point l'insurrection. Nous pensons que l'excès du despotisme ou l'excès de la perfidie en fait quelquefois un flevoir nécessaire, mais nous regardons ce remède des maux extrêmes comme un grand mal lui-même; c'est l'amputation quand la gangrène va gagner le cœur ; c'est Tancre de misère dans le naufrage d'une nation : voilà comme nous regardons tous l'insurrection. De quel front veut-on nous accuser d'être des factieux qui prêchent l'insurrection et fomentent des troubles pour empêcher que la constitution ne s'achève? Est-ce que les adresses de cette Société, ses arrêtés, sa correspondance toute publique, les réponses de ses présidents ne prêchent pas sans cesse la paix et l'amour de l'ordre? Ce sont les ennemis de la constitution qui ont intérêt à empêcher qu'elle ne s'achève ! Mais nous, nous accuser d'être les ennemis de la constitution, d'empêcher qu'elle ne s'achève! Quelle calomnie absurde! Qui est-ce qui jouira de la constitution, sinon ceux qui l'ont faite? Si elle ne s'achève pas, qui sera pendu, sinon nous qui l'avons commencée? Ce n'est donc pas nous qui avons intérêt à exciter des troubles; et ce n'est pas avec les armes que la Société emploie, des séances publiques et la raison, qu'on excite les troubles qui ont eu lieu jeudi, cette émeute que rien n'annonçait une heure auparavant. La raison ne soulève point ainsi le peuple en une heure; elle est plus longtemps à préparer ses attroupements; il n'y a que ceux qui tiennent le peuple en leurs mains qui aient pu faire une telle émeute. Je dis que c'est pour dépopulariser les Jacobins que Beaumetz, à la séance de jeudi, a crié le premier qu'ils prêchaient l'insurrection, et qu'il a trouvé des échos nombreux dans tous les coins de la salle ; c'est pour les dépopulariser que l'après-midi on a fabriqué en une heure une émeute dont on espérait rejeter l'odieux sur les Jacobins, vaincus le matin dans l'Assemblée, et qui voulaient se venger de leur défaite. Le lendemain, ce complot a éclaté, et on nous a déclaré hautement la guerre; vous avez entendu crier : «Chassez les Jacobins»; et qu'a répondu M. Mirabeau? Je demande si le discours qu'il avait prononcé alors n'avait point ce sens : Laissez-moi faire, je détruirai les factieux de tous les partis. Ne sont-ce pas ses propres paroles? Les Jacobins, attaqués si ouvertement, devaient se venger. Aussi n'a-t-on pas manqué de vous donner le soir le spectacle d'une émeute; et vous avez entendu le tapotement de tous les tambours pour marcher contre les factieux, contre les Jacobins. Je ne m'explique pas sur les événements de ce jour (le lundi), on verra pourquoi cette grande émeute à Vincennes, et on pourra soupçonner pourquoi ce poignard, à dix heures du matin, dans les appartements du roi. Jamais les mauvais citoyens

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