FKV. 179J] MIRABEAU AUX JACOBINS
ne nous ont dit tant de sottises que ce jour-là, à la tribune, pour aigrir les Jacobins et pour expliquer ensuite les émeutes du jour par le chagrin des Jacobins d'avoir vu contrarier leurs principes d'une manière si absurde. Malheureusement, l'excès du mal produisit le remède; grâce aux efTorts courageux de iMM. Prieur, Reubell, Merlin, Muguet, Robespierre, grâce au délire de M. Le Chapelier et au despotisme de M. Mirabeau, les bons citoyens égarés se réunirent aux Jacobins. Nous avons eu la majorité dans cette séance. Nous sommes vainqueurs, ce qui devient fort embarrassant pour les chefs du complot : car on ne pourra plus dire que ce sont les Jacobins qui, pour se venger de leurs défaites, ont soulevé le peuple, puisqu'ils ont été vainqueurs. Comment la cabale de nos ennemis se tirera-t-elle de là? Si on venait à découvrir la machine aux émeutes, si on en montrait tous les ressorts, je suis curieux de voir comment nos ennemis rejetteraient encore ce tumulte de Vincennes sur les Jacobins. C'était aussi un Jacobin que cet aide de camp qui, pour soulever toute la garde nationale, criait que l'on avait fait feu sur lui; c'était un Jacobin que cet ofTicier de la garde nationale qui, pour soulever son bataillon, disait avoir vu la basque de l'aide de camp criblée de coups de feu. Voilà les factieux. Les factieux, ce sont ceux qui, tenant le peuple entre leurs mains, ont fait une émeute en une heure de temps, pour se donner la gloire de la réprimer et d'être les protecteurs de la capitale. Les factieux sont ceux qui, venus d'abord aux Jacobins, ont passé à 89, puis sont revenus aux Jacobins sans avoir quitté 89^ Les factieux, les ennemis de la constitution, ce sont ceux qui ne seraient pas pendus s'il y avait une contre-révolution, parce qu'ils ont été applaudis vingt fois de tous les partis , et que les Maury, les Cazalès, les Malouet voient en eux, maintenant, leurs chefs d'opinions. Je parle avec cette franchise parce que je ne suis pas de ceux qui pensent que la bonne politique veut qu'on ménage M. Mirabeau, qu'on ne le désespère pas : je suis fermement persuadé, au contraire, que si M. Mirabeau n'était pas au milieu de nous, il ne serait pas plus dangereux que les Cazalès et les Maury, il serait à leur niveau. La Révolution n'est pas l'ouvrage de quelques particuliers; elle n'est due ni à Mirabeau, ni àRarnave, ni même à l'Assemblée nationale; il n'y a aucun homme dont l'existence soit tellement liée au succès de la Révolution qu'il soit possible de dire que sans lui elle ne se fût pas opérée, ou qu'elle ne puisse s'achever. Ce ne sont plus les aristocrates que nous pouvons craindre, ce sont ceux qui ont gagné la confiance du peuple par un masque de patriotisme. Ce n'est que du milieu de cette Société que M.Mirabeau peut remuer le levier de l'opinion; hors de cette enceinte,
108 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]
toute sa force ne lui sert de rien; aussi méprisé que Maury, il devient aussi nul. C'est pourquoi je ne crains pas d'ulcérer son amour-propre et de provoquer un courroux impuissant, s'il s'exclut de cette Société. Mais non, il sent trop qu'il a besoin de l'opinion, qu'elle seule le soutient, et il va me remplacer à cette tribune. Là il vous dira que la liberté n'a point de meilleur ami que lui. Il vous prouvera qu'il n'a point été dans presque toutes les grandes questions du parti opposé au peuple, qu'il ne voulait point qu'on renvoyât la déclaration des droits à la fin de la constitution, qu'il ne voulait point que le roi eût le veto, qu'il ne voulait point qu'il pût faire à son gré la paix et la guerre. Et qui doute que, si son décret eût passé, les Autrichiens ne seraient entrés en France il y a deux mois? Il vous prouvera que, depuis huit jours, tous les aristocrates de l'Assemblée nationale ne se disent pas : Courage, Mirabeau est des nôtres, et que Maury ne lui cède pas l'honneur de défendre l'intérêt commun. Mais les discours de M.Mirabeau passeront, et les procès-verbaux de l'Assemblée nationale ne passeront pas. »
Pendant ce discours, quelle était la contenance de Mirabeau? Des personnes qui étaient près de lui m'ont assuré qu'il lui tombait de grosses gouttes du visage, et qu'il était comme dans le Jardin des olives, devant le calice. Il n'y parut pas néanmoins à sa réplique : elle fut moins mauvaise que son premier discours. Il ne répondit à rien, parce qu'il lui était impossible; mais il parla avec infiniment d'art. Voici ce qu'il dit en substance : Devait-on lui faire un crime de la proclamation? G était le crime du département, et non le sien. Comment pouvait-on lui prêter le dessein absurde de présenter comme des factieux les Jacobins, qui, tous les jours, réfutent si bien cette calomnie par leurs réponses et leurs séances publiques? En orateur habile, il saisit l'endroit faible du discours adverse. Il y avait, disaitil, dans ce discours, un reproche qui l'affectait vivement, sayoîV d'être transfuge des Jacobins, puis de 89. Il dit : « Il est vrai, le despotisme de quelques membres de cette Société m'en avait éloigné comme beaucoup d'autres. J'ai boudé les Jacobins, mais en leur rendant justice, car je pense d'eux comme l'abbé Sieyès, qui disait de 89, en pleine séance : « A l'exception de deux ou trois Jacobins que j'ai en « horreur, j'aime tous les membres de cette Société, et, excepté une douce zaine de membres que j'aime parmi vous, je vous méprise tous. » Au bout de trois semaines de bouderies, je voulais revenir au milieu de vous; mais il survint la procédure du Ghùtelet: pouvais-je me présenter alors sans paraître y chercher un appui que je ne devais attendre que de la loi?» Il y avait de la noblesse dans ce sentiment. Mirabeau la
[28 FKv. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS 109
fit valoir, et obtint des applaudissements qui lui prouvèrent que l'assemblée n'était pas composée d'ennemis aveugles, mais déjuges sans passion, qui l'applaudissaient encore pour de belles actions anciennes, lorsqu'ils étaient obligés de le haïr pour des perfidies récentes. Du Port, en s'étonnant que Mirabeau ne se bannît pas lui-même de la Société, lui avait offert le pardon. A. Lameth avait cru au contraire qu'il fallait le forcer, comme Catilina, de sortir, en l'accablant de tout le poids de son crime. Les applaudissements prouvèrent que la majorité des Jacobins pensait comme du Port. Mirabeau, encouragé, protesta qu'il était bon citoyen, dit beaucoup de mal de 89, loua fort les Jacobins, et pérora par ce mot: «/e resterai parmi vous jusqu'à Vostracisme.-» Nos frères indulgents recommencèrent les battements de mains. Il descendit de la tribune et sortit. « Ne vous trompez pas, lui criait-on, sur la nature de ces applaudissements; l'éloquence de César, quand il défendit Catilina, fit plus encore : il ramena les opinions, ce que vous n'avez pas fait. » J'ignore si Mirabeau fut alors se consoler de l'affront du dîner en soupant, comme la veille, chez Velloni, restaurateur italien, place des Victoires, avec l'ancien évéque d'Autun. J'ignore si La Fayette y vint, comme la veille, en habit bourgeois, à une heure du matin, et si leur conférence fut poussée dans la nuit aussi avant que la veille. Ce que je sais, c'est que M. Louis Narbonne, qui veut bien ne I^rendre que le titre trop modeste de chevalier de Madame Adélaïde, était descendu chez l'ancien évéque d'Autun en arrivant à Paris, et qu'on l'a vu entrer le matin du jour du décret chez Mirabeau.
Aucun journaliste n'a parlé de cette séance des Jacobins. Il y a pour nous des péchés d'omission, et celui-ci est un des plus graves qu'un patriote puisse commettre. Cette séance seule suffirait à les venger de leurs vils détracteurs. Je demande à tous les honnêtes gens s'il y a rien qui doive faire concevoir d'aussi belles espérances aux bons citoyens qu'une telle Société, où deux présidents de l'Assemblée nationale, sans aucun de ces ménagements pusillanimes de l'ancienne politesse française, exercent sur un président de l'Assemblée nationale une si utile et si accablante censure? Pour moi, je sortis rempli d'enthousiasme pour MM. du Port et Lameth. Le lendemain, en hsant le Patriote français, si complaisant pour les attentats de La Fayette et de Mirabeau, et si inexorable pour les peccadilles de Barnave et de Lameth, quelle fut mon indignation, au lieu de la justice que j'aurais cru qu'il rendrait cette fois, du moins à M. Lameth, d'y trouver cette anecdote : « M. Charles Lameth vient de perdre, dans la traversée, quarante-cinq esclaves sur cinquante-deux qu'il avait achetés. » Et vous savez cela de bonne part, dites-vous. Monsieur Brissot ? Ah! c'en est
110 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 ff.v. 1791]
trop. Si on peut faire un reproche à Ch. Lameth de ne point penser comme nous sur l'esclavage des noirs, du moins il l'adoucit tellement dans ses habitations que les naissances y remplacent les morts, et qu'il n"a pas besoin d'acheter des nègres; il n'en a jamais acheté un seul, et votre calomnie est abominable. Depuis deux mois, vous ne laissez passer aucun jour sans décocher quelques traits contre MM. Barnave et Lameth. Tant d'acharnement contre ces pères de la patrie décèle de la mauvaise foi; et on peut tout pardonner, excepté la mauvaise foi. Que vous eussiez mieux aimé M. Barnave s'il avait défendu la liberté en Amérique, comme il Ta fait en France, soit; mais comment ne pas haïr Miraheau, qui semble ne défendre la liberté des noirs que pour se populariser et pouvoir saper impunément la nôtre? Quel ridicule patriotisme, si c'est là du patriotisme, que celui qui fait un si grand crime de ne point porter du secours à une maison qui brûle à deux mille lieues, et qui ne dit mot à ceux qui mettent le feu à la mienne' !
[Même séance du 28 février 1791, d'après un témoin allemand-.]
Comme je connais assez bien maintenant les Jacobins et que je sais combien 'on est peu tolérant pour tout ce qui heurte l'opinion dominante, je pouvais prévoir qu'il y aurait des scènes. Mirabeau avait joué plus dun mauvais tour aux chefs de l'opinion : une commission à La Fayette, une proclamation contre les factieux, enfin son attitude dans l'Assemblée nationale avaient déconcerté leurs plans les plus chers.
Le projet de ne laisser aux émigrants que la huitième jjartie de leurs propriétés, s'ils n'étaient j^as rentrés au bout d'un certain temps, devait plaire aux clubistes, tout comme la loi agraire aux portefaix romains, et couronner la popularité. Aiguillon et les Gracques Lameth l'avaient fait prêcher par leurs émissaires dans les places publiques de la ville, et envoyé des lettres et des courriers aux Sociétés affiliées.
1. Cettu scauce eut un grand retentissement. Beaumetz, Duquesnoy, d'André, Le Chapelier, lleguaud de Saint-Jean d'Augély protestèrent publiquement contre les accusations dont ils avaient été l'objet de la part de Lameth. Ou trouvera le texte de leurs lettres dans le. Postillon pur Calais, supplément au n" 366, 3 uiars 1791, et dans beaucoup d'autres journaux.
2. Extrait et traduit de l'ouvrage allemand intitulé Rruchslilcke ans den Papieren eines Au;/enzeu;jen und iinparteiischen Jieohachlers der franzœsischen Révolution, s. 1., 1794, in-8 (pages 36 à 39). M. Alfred Stern a démontré que l'auteur de ce livre est Konrad-Eugelbert Oelsner, dont le nom figure sur la liste des Jacobins. — Voir l'Avertissement placé en tête du présent volume.
[28 FÉv. J 79 1 ] MIR AB EAU A U X J ACO B liN S li 1
Mirabeau devait le même jour diner chez Aiguillon. Il s'y rendit après la fin de la séance. La porte lui fut refusée. On espérait l'intimider ainsi, et on se figurait qu'il n'aurait pas le courage d'aller le soir au club. C'était un piège pour le dépopulariser ainsi plus facilement. Mais Mirabeau n'a pas peur : il connaît ses adversaires. Il parut au club, et ce que je prévoyais arriva.
Du Port monta à la tribune et tomba avec une extrême violence sur Mirabeau et La Fayette, naguère ses amis intimes; il les dépeignit et les nomma comme des traîtres, comme les pires ennemis de la patrie; il accusa La Fayette de dégoûter la garde nationale du service par des convocations continuelles, Mirabeau de vouloir faire échouer la loi sur la résidence par son opposition à celle sur l'émigration, tous deux (le favoriser l'enlèvement du roi et la contre-révolution. Ces accusations étaient cruelles, mais ce qui Tétait encore plus, c'était le tonnerre d'applaudissements qui, au mépris des grands services de Mirabeau, accueillait les traits les plus amers, les j)lus méchants. Du Port descendit de la tribune. Pendant toute cette attaque, Mirabeau était resté assis en face. Il se leva, voulut répondre, et, ce qui ne lui était jamais arrivé, tout se déchaîna contre lui. L'indignation s'exalta chez un grand nombre jusqu'à la rage, et la plus grande partie de l'assemblée avait l'air d'une troupe de forcenés, A la fin cependant, son geste et sa voix surent s'imposer. Il avait à peine commencé à pouvoir se faire entendre que, par une habile et triomphante manœuvre, il dégagea La Fayette, dont il n'est d'ailleurs guère l'ami, il secoua de sa poitrine les traits de son adversaire, qui n'était pas à sa hauteur, et le couvrit d'éclats de rocher. Mais un second orage, et bien plus violent, se déchaîna sur lui. Alexandre Laineth ne put pas voir tomber sans secours son frère d'armes. Il a beaucoup d'esprit, parle avec facilité et moins de fougue que son frère Charles. Son éloquence n'est peut-être pas si naturelle et si piquante, mais il y a plus de fond. On le tient pour le plus habile intrigant de l'Assemblée nationale. Aujourd'hui il dè[>loya une habileté peu commune pour utiliser la disposition d'esprit uù le discours de du Port avait jeté la Société. Il n'omit aucun des points faibles de son adversaire, ni les folies de jeunesse et quelques fautes postérieures qu'on lui reprochait à bon droit, ni les torts que lui avaient attribués la calomnie et des soupçons stupides. Il s'appliqua à le rendre à la fois odieux et ridicule, et il ne réussit que trop bien à être tour à tour mordant et pathétique. Plus l'applaudissement de ses furibonds auditeurs l'encourageait, plus les coups de son éloquence étaient méchants et meurtriers. Vraiment il montrait un rare talent : je ne lui en aurais jamais cru autant, mais je ne lui
112 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [28 fév. 1791]
aurais jamais cru non plus autant de méchanceté et de perfidie. Je trépignai et je pestai quand, à la fin du discours, la crainte fut exprimée de voir pendre non les factieux, mais ceux qui osaient parler de cela ainsi. Qui connaît la tactique de ces messieurs sait ce que présagent de telles paroles, et les injures que Mirabeau essuya le jour suivant sur la terrasse des Feuillants montrent combien facilement la crainte de Lameth aurait pu se réaliser.
J'avais pénétré toute l'hostilité de son dessein, j'avais vu toute la noirceur de sa haine qui distillait le poison sur les plus louables actions de Mirabeau. Ses cruautés et le spectacle de la joie impétueuse de la majorité de l'Assemblée m'avaient rendu malade pour plusieurs jours. Une nouvelle indignation me saisit quand, de tous les côtés de la salle, les outrages fondirent sur Mirabeau, et quand le président, avec une indigne partialité, l'éloigna de la tribune et chercha à lever la séance. Je doutai que Mirabeau pût rester maître de soi, qu'il fût en état de répondre comme Texigeaient sa situation et sa dignité offensée. La route de la gloire, pensais-je, est certes parsemée d'épines redoutables. Sous le despotisme tu dois ramper; sous la liberté tu dois te battre; et, quand tu as mérité la reconnaissance de tous, l'ostracisme t'envoie en exil. Mirabeau était sur le point d'éprouver cela, ou plutôt il l'éprouva : tout autre aurait succombé, mais non son âme forte. Comme j'avais tort de m'inquiéter pour lui, pour lui qui est justement au fort de la bourrasque! Non seulement il avait enduré avec sang-froid la longue et sanglante attaque, mais encore il eut assez de présence d'esprit pour préparer des armes défensives empruntées aux traits mêmes de son ennemi. Ce fut un violent combat. Il employa toutes les ressources de son génie pour vaincre son jeune et agile adversaire. Il l'empoigna, ainsi que ses collègues, avec une main de fer et de feu. Il leur arracha leurs fausses armes et porta des coups inguérissables. Sa colère bouillonnante se répandait sur tous ceux qui s'étaient déchaînés contre lui. Il faisait retentir dans la Société, comme un tonnerre, des vérités inouïes. Son audace, son maintien noble, pétrifiaient l'auditoire d'étonnement. C'est ainsi qu'il dompta les furieux, et il n'y eut personne à qui il n'arrachât, sinon des applaudissements, du moins une haute admiration. Mirabeau n'a eu, dans l'Assemblée nationale, aucun moment plus puissant.
Je regrette que les bornes de cette lettre ne me permettent pas d'entrer dans les détails et de communiquer toutes les impressions éternelles que cette mémorable soirée a laissées au fond de mon âme. Ce qui m'a ravi au plus haut point, c'a été cet empire sur soi-même,
[28 FÉv. 1791] MIRABEAU AUX JACOBINS U3
avec lequel il a laissé de cùté et son adversaire blessé, et tout ce qui était personnel, pour s'attacher aux plus profondes discussions politiques.