Il s'agit des tantes du roi
[2 MAUs 1791] LE CARNAVAL JACOBITE 159
Mais, comme vous savez, les patriotes sont infatigables : ils ne se rebutèrent point, et Ton en fit une nouvelle. Le fameux Nicolas en tète dirigeait sa marche vers le Luxembourg, où était Monsieur, auquel on envoya une députation féminine présidée par la femme Chabot, qui, bien endoctrinée, porta la parole : « Ah! ca, dit-elle, n'allez pas faire comme vos bégueules de tantes, qui se croiraient déshonorées de danser avec nous. Mais j'espère bien que vous ne me refuserez pas, nous sommes en carnaval. — Je m'en aperçois, dit Monsieur, en s'excusant sur l'air : /e n'saurais danser, etc. — Eh bien! dit la Chabot, ça sera donc pour une autre fois ; mais vous descendrez avec nous, et nous vous conduirons au moins patriotiquement jusqu'au «hâteau des Tuileries », où la bande furieusement joyeuse l'accompagna, crainte qu'il ne lui arrivât malheur sur la route. Je passe sur quelques détails peu importants en comparaison de la journée du 28.
Enfin m'y voilà : ce jour tant désiré par l'aréopage jacobite arriva. Le salon du Club n'était point reconnaissable; il fut métamorphosé pour ce jour-là en salle de bal, la plus riche et la mieux décorée. J'arrivai un des premiers; un orchestre nombreux préludait déjà le «arillon de la nation : Ça ira, ça ira! Je me promis bien d'examiner ce qu'il y aurait de curieux, pour vous en faire part. Je remarquai, par exemple, que la salle n'était éclairée que par des réverbères : car les réverbères, comme vous savez, n'entrent pas pour peu de chose dans la nouvelle constitution, dont ces messieurs se disent les amis à juste titre.
Mais il est temps de vous détailler le costume des différents personnages du bal. Une assez grande partie était revêtue de dominos, costume ordinaire de nos bals masqués; mais ce qui me frappa dans ceux-ci fut la couleur, que l'on me dit assez gaiement être la couleur du sang de Foullon, que ces messieurs avaient adoptée comme la couleur caractéristique du bal, et dans l'instant l'orchestre exécuta un air de contre-danse appelée la Tète de Foullon, à laquelle tous les dominos applaudirent beaucoup. Il faut vous dire aussi que presque tous les airs du bal étaient nouveaux. Les plus savants musiciens patriotes s'étant évertués à en composer d'analogues à la Révolution exprès pour ce jour-là, plusieurs personnages, amis des compositeurs, m'en donnaient à mesure les noms, tels que ceux-ci : la Démocrate, V Anarchie, la Dénonciatrice, la Révolutionnaire, la Lanterne, la Jacobite, la Cordelière, l'Incendiaire, etc. Mon attention se tourna bientôt d'un autre côté. Je vis entrer un personnage, le visage couvert d'un masque hypocrite et vêtu d'un riche habit de caractère, qui me parut antique pour le costume et qu'on me dit être le véritable habit
160 SOCIÉTÉ DES JACOBINS [2 mars 1791]
de Cromwell, que Philippe Capet avait obtenu à grands frais, dans ses voyages en Angleterre ; mais tout le monde se disait à l'oreille que Thabit n'était pas fait à sa taille. Il était entouré d'une cour nombreuse, dont la plupart, quoique masqués, n'avaient pour habit de caractère que des guenilles et un bonnet de laine : c'était, à ce qu'on me dit, le Club des Cordeliers, qui devait représenter à Vincennes la prise de la Bastille. Le héros anglais s'appuyait à droite et à gauche sur deux personnages, dont l'un, à la barbe qui dépassait son masque, me parut être Nicolas Goupe-Tète, ce qui me fit deviner tout de suite que son pendant pourrait bien être Charles Lameth. En effet, son généreux frère le suivait de près, habillé à la romaine, ainsi que plusieurs autres, dont un, sous le masque féroce et rébarbatif de Brutus, cachait la figure de Barnave. Ces messieurs, sans doute, voulaient donner une idée de la mort de César, quand j'avisai non loin de là un fantôme en saint Dominique : c'était le patriote Voidel, déguisé en grand inquisiteur. Plusieurs autres l'accompagnaient sous le même costume, tels que Robespierre, Menou, Laclos, Biauzat, Petion, Du Port, etc. J'étais dans l'admiration, lorsque je vis entrer un autre personnage avec les hal)its et tout l'attirail patriarcal, une triple tiare sur le chef, sacrant et bénissant à droite, à gauche; on n'eut pas besoin de me dire son nom, je devinai l'original à sa marche clopinante; c'était un évéque ^ Pour Mirabeau, j'eus de la peine à le deviner.
Une chose qui m'effraya fut l'arrivée d'une bande de monstres infernaux, guidés par trois furies, avec des masques livides et décharnés, armées de serpents qu'elles jetaient au milieu de la salle; ils étaient en outre armés de torches, dont ils secouaient les feux sur toute la mascarade du bal. Ce sont, me dit-on, les écrivains patriotes; les trois furies sont Marat, Camille et Prudhomme. Les autres sont Carra, Gorsas, Fréron, Martel, Audouin, etc. Le malheur fut que ces messieurs pensèrent mettre le feu à la salle; il fut éteint dans l'instant, et on les pria seulement de modérer leur fureur incendiaire. Ils étaient suivis du marquis de Yillette, sous le masque et le costume du philosophe de Ferney. Il suivait avec affectation une assez jolie poissarde; cela métonnait. On me fit faire attention que cette poissarde était un homme déguisé sous ce costume. « J'ai vu cette ligure quelque part! dis-je un peu haut. — Cela se peut, me dit un assistant, si vous avez été à Versailles les o et U octobre. — Ah! m'écriai -je, c'est le duc d'Aiguillon. » Cela donna lieu à une scène assez plaisante dont je ris encore.
i. 11 sa"it (le Tallevraml.