‹ La société des Jacobins; recueil de documentsChapitre 83 sur 243 · MARS 1791] SERMON DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

MARS 1791] SERMON DE ROBESPIERRE

lomnie ! Mais plaignons plutôt la mauvaise éducation de ce peuple encore barbare.

« Je vous l'avais toujours prédit : vous vous reposiez trop sur ce vieil infidèle; pour moi, qui le connaissais mieux, vingt fois j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour me faire entendre. Vous le savez, il est de ces grandes idées qui blessent dans un Etat monarchique, et qui ne peuvent se dire, mais seulement se faire comprendre. Cette vile populace, que nous avons aimée seulement pour son bien, est encore encroûtée d'une violente passion pour son roi. Ignorante et corrompue par de vieux préjugés, elle n'est pas faite pour connaître le bonheur de se gouverner elle-même. Quand je dis elle-même, je m'explique : c'est-à-dire par des représentants fidèles et scrupuleux, comme nous par exemple. Et puis, ce qui augmente son erreur et fait son malheur, c'est ce roi Louis XVI, qui ne veut que la paix et le bonheur de ses sujets, qui se sacrihe chaque jour, et, docile à nos volontés, ne se lasse pas d'être notre prisonnier. Ah! s'il eût pu s'ennuyer un moment au milieu de son peuple, s'il eût pu commettre quelque faute, ou seulement suivre les avis que nous lui faisions donner si charitablement! Mais non : opiniâtre à rester au milieu de ses sujets, il est entiché de cette petite maxime bourgeoise cjuon ne peut être mieux quau sein de sa famille. En vain, pour préparer un contrepoids contre de telles fadaises, qui sont d'un dangereux exemple et qui s'accréditent trop dans ce pays, avons-nous ingénieusement trouvé de faire croître et multiplier notre heureuse Société des amis de la constitution ; en vain nous sommes-nous efforcés, par ce moyen innocent, d'échauffer les têtes et de préparer ces pauvres estomacs monarchiques à un plat de démocratie de notre façon, à un coup d'éclat, pour tout dire. En vain avons-nous établi dans toutes les principales villes du royaume, même les bourgs, villages et hameaux, des Clubs jacobins; en vain sommes-nous parvenus, non sans peine ni dépense, à rendre notre Club père, grand-père, aïeul, bisaïeul, même trisaïeul, et à établir une correspondance secrète et bien nécessaire à nos grands projets; en vain avons-nous marié dans cette capitale quarante-huit clubinaux, nos cliers enfants, avec quarante-huit sections de la ville : rien n'a pu nous réussir; la clubinomatiie est bien en vogue , mais elle ne répond pas à nos vues , et notre misère augmente avec notre famille. 0 Destin ! peux-tu ainsi te jouer de ceux qui espéraient te fixer?

« Pour moi, si je croyais encore aux saints, je vous dirais que l'un d'eux veille sur la France , et vous demanderais ensuite auquel nous devons nous vouer : car tous nos projets non seulement sont manques,

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mais encore sont découverts, et nous mettent clans une situation dangereuse, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Cette malheureuse affaire de Yincennes, par exemple, nous a perdus pour toujours. On en sait tous les détails, et notre dignité s'y trouve compromise, comme vous le savez. Nous aurons beau faire, tous nos projets ne seront plus écoutés, ils n'effraieront plus même les enfants.

« Telle est, mes frères, notre position actuelle; mon honneur me faisait un devoir de vous faire ce tableau; c'est à vous maintenant à peser dans votre sagesse les moyens les plus convenables ou pour arrêter le mal, qui fait des progrès effrayants, ou pour vous mettre dans un port assuré, à l'abri de l'orage que l'horizon qui se rembrunit paraît nous annoncer. Dans notre malheur, mes frères, nous aurons encore une bien douce consolation, celle d'une conscience pure et sans tache; et si, malgré nos efforts, un peuple aveugle a préféré la paix et le bonheur du gouvernement d'un monarque bienfaisant aux agitations agréables d'un gouvernement républicain, agitations que l'on nomme mal à propos anarchie et désunion, ce peuple a prouvé qu'il n'avait pas l'âme faite pour la liberté, incompatible avec la paix, suivant le grand Rousseau, qu'il était né et qu'il mourrait esclave, et que nous, mes frères, nous avons eu tort de nous adresser et de montrer nos talents à des hommes incapables de les apprécier.

« A mon égard, mes frères, je vous annonce que, né pour la liberté, qui m'enflamme de plus en plus, je serai toujours son plus ardent défenseur. Cette noble passion est héréditaire à ma famille, elle circule dans mes veines, et Robert-Pierre Damiens, mon cher grand-oncle, qui a succombé sous les coups du despotisme', vous atteste que je suis né d'un sang qui toujours coula pour la cause de la liberté. Tels sont mes titres de famille ; et j'ai si bien profité que, dans ma jeunesse, je ne voulais rien faire de ce qui m'était ordonné, le tout pour user de mes droits imprescriptibles; et depuis j'ai ramené la mode, déjà fort en vogue, de jouer au roi détrôné. Mes plaisirs et mes occupations étaient consacrés au culte de l'immortelle déesse. Pardonnez ce détail, mais il était nécessaire i)Our vous ajouter que, d'après de tels principes, il m'était impossible de vivre, de respirer plus longtemps sur une terre esclave, qui préfère la paix et le bonheur au plus saint des devoirs, à V insurrection.

1. Cette prétendue parenté de Robespierre avec Dauiiens n'est qu'iun- fable imaginée par les pamplilétaires royalistes, particulièrement par les auteurs des Actes des Apôlres. La généalogie de la famille Robespierre a été établie d'après des documents irrécusables par M. J.-A. Paris, dans son livre intitulé : La Jeunesse de Robespieire et la convoculion des Étals (jéaéraux en Artois. Arras, 1870, in-8.

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