‹ La société du Consulat et de l'EmpireChapitre 11 sur 16 · MÉMOIRES DE METTERNICH · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE METTERNICH

<;ois, et accepta en 1801 la légation de Dresde, qu'il quitta deux ans après poui- Tambassade de Berlin. Jamais carrière embrassée par contrainte ne ressembla davantage à une véritable vocation, et si Metternicli ne s'abuse pas sur son éloignement pour les aftaires d'Etat, il a le droit d'écrire <[ue sa volonté n'avait pas l'iiabitude de l'aire les cboses à moitié. Point de tâtonnements, point d'étourderies de novice : il arrive d'emblée à la maturité diplomatique. Cliargé de la plus difficile des missions dans une licure critique j)our la monarcbie autricliienne, il tire de la situation tout ce qu'elle ])cut donner. Engager et conqjromettre la Pi-usse dans l'alliance de l'Autriclie aux prises avec Napoléon, en i8o5 ; presser les jirudentcs lenteurs du ministre des aftaires étrangères en titre, M. de Ilardenberg; combattre l'iiostilité latente du ministre de fait, M. de Haugwitz, dont les perfides manœuvres défont dans l'ombre la Irame laborieusement ourdie par la diplomatie autricliienne; persuadera un j)riuce

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circonspect et craintif, à un |)eii|)le « liabituc à ne travailler (jue pour du j)iofit tout clair », que leiu* salut est dans une alliance étroite avec une nation dont les armées mettent bas les armes, dont la capitale est menacée, dont la puissance cra(|ue de toutes pai-ls, telle est la lâche ([uil poursuit avec une éneryie obstinée, et le tsar Alexandre, (pii descend volontieis au rôle de uégociateiupour user sur le roi l''rédéric-(iuillaume de son aulorit('' cl de ses sédu("tions |)ersonnclles, trouve dans cediploinale à ses débuis ini auxiliaire aulrenienl utile (pie dans son proj)re andjassadeur à lierlin, iM. d'Alopéus, un v(''t('ran des cbancellcries européennes. A peine leurs cllorls conjurés ont-ils arrache au roi de Prusse le traité de Potsdani, (pie la coiHjuéle impétueuse de Napoléon brise cette ai-me entre leurs mains ; mais Metternich refuse de se rendre, même apr('s Austerlilz; il récuse les accablantes nouvelles ])ropagées par les bulletins fran- (;ais, il prétend maintenir la vertu de sti- |)ulalions devenues cadu(pies, et à l'heure

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Il souverain accepte les conditions (lu vaiii([ueur, il s'efforce encore d'enl rainer la Prusse sur le cliainp de bataille. La paix de Presbourg Taltriste sans l'abattre; elle est à peine signée qu'il songe à en conjurer les ellets, et déjà il ébauclie ini plan politique destiné à reformer le faisceau violenuîicnt rompu et à mettre la triple alliance en travers de Napoléon.

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Un doiihlc li-ail a relever ehez .Mctlcrnicli dans celle première eanipagnc, c'est la lénaeilé dans les idées el raniénilé dans les formes. Il n'a garde de mêler les allaires el les i)ersonncs, el s'ap|)li(|iie au conlraire à resler en termes courtois avec ses adversaires les plus déclarés. Celte bonne grâce dans les relations fut très sensible à noire ambassadeur à Berlin, ]\I. de T>a(oresl, donl la position étail devenue plus que difficile par suite des négociations engagées en vue du Irai lé de Potsdam, et elle décida de la nomination de IMetternicli comme ambassadeur à Paris. Ce fut Napoléon lui-même qui le demanda, sur le conseil de Tallevrand, donl M. de Laforest avait toute la confiance.

C'était un grave et périlleux bonneur que de représenter l'Autriche à la cour des Tuileries. Metternich ne l'envisagea pas sans

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apprcheiision, et pour se mettre en mesure (le le mieux soutenir, il songea tout d'abord (notez ce trait d'une race qui ne se croit pas tous les talents innés) à consulter le dépôt des archives de la chancellerie. Mais les traditions cl les enseignements de la diplomatie n'avaient pu prévoir ni un événement comme la révolution française, ni lui homme comme Na})oléon, et les diplomates de la vieille école en étaient encore à se frotter les yeux devant de pareils monstres. Metternich comprit qu'il avait mieux à faire ([ue de feuilleter de vieux documents, c'était d'observer sur le vif les Français et leur chef, d'étudier les ressorts de leur puissance, et d'en surprendre les points faibles et vulnérables.

11 fit preuve, dans son nouveau poste, d'un sang-froid et d'une fermeté peu ordinaires. Les événements les plus désastreux pour l'indépendance de l'Europe, l'écrasement de la Prusse après léna, l'abandon de la Russie aux volontés de Bonaparte après Tilsitt ne troublent pas plus sa lucidité d'es-

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|)nt (ju ('lies 11 amoiiuli'isscnl sa (oi dans ravcuir. Dis le mois de juin 180- il signale les germes de desliun lion (|uc renferme le nouvel élal de choses, cl pour en précipiter réclosion il compte avanl loiil sin- la fougue d'ambition et (Tori^ucd (pii einj)orlc le dominateur de 1 l-uropc.

La vchcmence de ses a|)|)i'{'"ciations intimes sui" le caiaclci'c de la polilupie nnpcriale contraste avec les tempéraments calculés de son langage olïiciel. A l'occasion de la signature du lrait('' de l'onlainehleau, ([ui rectifiait les Irontières de 1 Italie et de rAutriclie, Napoléon le félicite de l'esprit conciliant (ju'il a montré dans le cours d'épincuscs négociations. Ouvrez à cette date ses dépêches à son ministre, le comte de Stadion, et voyez comme il s'y dédonnnagc de sa modération obligatoire, connue il v stigmatise limpudcnce de ce gouvernement (jui entend garder tout ce ([u'ila saisi, saisir tout ce qu'il convoite, et fonder le droit sur la maxime du bcciti possidcntes\ (^iiand il n'a devant lui ([ue le ministre

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(les relations extérieures, M. de CIiamj)ai,niy, c'est-à-dire le servile cclio de Napoléon, il a le ton plus libre, plus osé ; il se plait à lui faire réciter son r(Me, à mesurer retendue de la leçon apprise à la volubilité du débit, à discerner avec les premières liésilations le point précis où Napoléon finit et où Cliampagnv commence, et alors il le j)resse, il l'embarrasse de solides objections, de questions insidieuses, et le réduit à s'aller remettre à l'école.

En face de l'empereur il garde une attitude digne d'être remarquée, soit qu'il se borne au rôle d'observateur attentif, éveillé, pei'spicace, soit que, pris directement à partie, il se défende avec mesure, avec coiu'toisie, parfois même avec grâce, mais sans rompre plus qu'il ne lui convient. Les réceptions du corps diplomatique étaient redoutées de plus d'un ambassadeur, à cause des violentes sorties de Napoléon. Metternicb, au contraire, en est avide, presque friand, et s'il est absent quand l'une d'elles est annoncée, il voyage en poste jour et

nuit pour ne la pas manquer. Il a la bravoure de son état et court allègrement au l'eu. Ces réceptions sont si instructives, tout en étant si désagréables! Les hruscjueries, les témérités, les emportements de langage de rcmj)creur sont la pâture de son esprit actif, cpii clierche à y surprendre rintenlion secrète, Talliance (pii se noue, le plan ([ui s'éhauclic, la proie (pTon guette et (prou enlace. Il s'a])pli{pie à discerner dans ces fougueux monologues les saillies calculées de celles (pii écha|)|)ent au tempérament, les j)hrases lerrilianles, ([ui visent la galerie, des mots (pii précèdent les actes el où Ton sent conune la pointe de Tépée, et ses vives impressions, contrôlées et commentées par ime réflexion sagace, vont aussitôt avertir et stinuder le gouvernement autrichien. liCs relations qu'il a rédigées de ce qu'il appelle les manifestes oraux de rempereiu" sont une des parties les plus intéressantes de sa corres[)ondancc diplomatique. Il a su, pour les tracer fidèlement, vaincre ses habitudes de chancellerie, ses

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délicatesses de grand seigneur, ses S{'i'uj)iil('s (IMioninie degoiit; son style, naturellemenl l()gi([ue, sobre, mesuré, s'évertue à suivre les caprices el les audaces de la parole de Na])oléon, et se fait, tant ([u'U peut, nerveux, heurté, pittoresque. En cela il ohcll à son devoir d'exact et fidcle rapporteur, et aussi sans doute à ce goût de moraliste, <|ui est au fond de tout vrai diplomate, et ([ul le pousse à saisir et à fixer les traits caractéristiques d'un lionnne extraordinaire.

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Le Iji'iiit ;iv;iil couru (jiic Xapoléon revenait (le i i'sill avec des laçons |)lus civilisées, et le coi'))s (liplomalique avait accueilli ccUc nouvelle avec un contenleinenl mauilesle : ce conlcnlenient (ul court. Harenicnt Napoléon se montra plus agressif (|ue dans les audiences (jui suivirent son retour. Sa pai'ole railleuse, insolente, hautaine sous des formes crûment familières, provoque, l)lesse, menace, et ne soullVe ni (ontradiclion ni explication. \ ranihassacKuu' d'Espagne il lance en passant un (piolihet sur la passion mania(|ue de son maiti-e |)Olu' la chasse; au général Armslrong, minisire des l^tals-Unis, (|ui ne comprenait (pie l'anglais, il demande à hrùle-|)ourpoiiit : (( Avez-vous appris le fran(;ais depuis », et peu après, revenant sur ses pas, il le meivu^ait d'une discussion grammaticale, (pie le ministre ne réussit à éviter (pren détournant la tète. 11

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accuse le pape de laisser {|iiin/.(> sirges éj)iscopaiix vacants, (reinj)léter sur les droits <!<; la couronne, bref d'être un mauvais chrc lien ; puis, s'adoucissant pour le j)aj)e aux dépens des membres du sacré collège, il traite l'un de brave bomme, les autres de gens (jui n'ont pas le sens connnun. Le nonce, auquel il adresse toutes ces aménités, essaye deux fois de prendre la parole, sans l'obtenir une, et ne réussit (ju'à s'attirer cette brutale apostropbe : « ]'^b bien! vous me forcerez de vous mettre à l'ordre et alors je vous serrerai tellemcjit {|ue je vous réduii'ai à la besace )). Le [Portugal, les villes Ilanséatiques, tout ce cpii prétend rester neutre dans la lutte engagée entre l'Anglelerre et la France, essuie le gros de sa colère : (( Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, dit-il à M. de Lima, la maison de Bragance ne régnera plus en LLurope dans deux mois. » Et brusquement, au sénateur de Brème : (( Clonnnent va-t-on cliez vous ? — Mal, sire. — VAi bien! vous irez plus mal encore — »

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Ainsi loinhciîl les soufïlcls sur la joue sacrée des ainljassadeiirs, cl Melteini(;li les ciiregislre avec une salisfaclion maligne, en eoinplanl à |)arl lui loul ce (|u'ils voul allumei- de soui'des colères, cl de condjicn ils avanceronl le jour de la im-voIIc cl de raflrancliissenienl. Il a la Ijonnc lorlune de n'en point allra|)er pour son coniple, cl ce honheur esl iiu'i'ilé par la sagesse de sou atliludc el ro|)porlune souplesse de son langage, (lesl surtout dans ses entretiens parlicidicis avec Napoléon (|u il ("ail |)rcuve de tact et de présence d'esprit. L iinpétuositc' de son interlocuteur, la hardiesse de ses desseins, la fernientalion incessante de ses idées ne le déconcertent point. Il le suit d'un esprit suHisanHuenl aleiie, songe moins à se récrier (pTà bien comprendre, (( saute à pieds joints », s'il le faut, dans la (piestion d'Orient, ne s'étonne pas plus (pi'il ne sied d'entendre dé|)ecei' la Turquie toute vivante, et s'incpiiète bien plutôt de déterminer le point de maturité où le projet est parvenu, le degré précis de l'entente entre la France

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et la Russie. Quant aux griefs de Napoléon contre la froidein* ou même contre Tlioslilité latente tic TAutrichc, il les élude ou les atténue avec une grâce captieuse, et Toblige à convenir qu'il est difficile à une nation aussi souvent et aussi vigoureusement battue de passer sans ti'ansition à l'amoui' de son vainqueur. Celui-ci goûte cette façon de raisonner, se déride, sourit, devient à son tour presque complimenteur : a Vous avez, lui dit-il, réussi près de moi et près du public d'ici parce que vous ne parlez pas et qu'on ne pourrait pas citer un' propos sur votre compte. » Il ajoute même, dans un moment de belle liumeur et de large tolérance : (( Pensez tout ce que vous voudrez ; les pensées sont libres et personne n'a le droit de s'en mêler » .

Metternich, nous le savons, n'avait pas attendu, pour user de la liberté grande, qu'elle lui fùtofficiellement octroyée. Vienne la guerre d'Espagne, la spoliation et la captivité de Ferdinand VII, il en usera plus largement encore pour flétrir dans ses dépêches

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à Stadion le mélange de violence el d'astuce qui caractérise la politicjue impériale. 11 ne se contente pas alors de penser, il agit; il essaye de se glisser entre Napoléon et ses ministres, de détacher Tallevrand et Fouché du svslémc de la dcslruclion nnivcrsclle, et de les transformer crinslruments en ohsta- <les. En même tcmj)s il presse à Vienne les aniiciiUMils (|u'il nie ou eonlesle à Pai'is, il en suit les progrès avec anxiété et en surpi'cnd avec une joie contenue les efTets sensildes dans les mouvemcnls de ro|)inion qui se uiodifîe, dans la compassion des amis de rAulriche (|ui se tourne en espérance, dans le dédain de ses ennemis déjà moins superbe el comme mêlé d'involontaire appréhension.

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