I.a <2uerre éclata et devait fatalement écla
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1er entre les deux empires, guerre prévue, presque désirée par Mellernicli, auquel M. Tliiers fait honneur de pressentiments et d'appréhensions (|u'il ne parait pas avoir éprouvés. 11 était au contraire plein d'une secrète espérance, et ses temporisations ne tendaient qu'à mettre les torts de l'agression du côté de l'empereur des Français pour l'enq^ècher de faire valoir la clause de la convention d'Erfurt qui lui assurait l'aide eflcctive du tsar. Il avait vu nettement la situation diOicile, j)érilleuse de Napoléon, les terrihlcs hasards qu'il allait courir; il n'avait ouhlié qu'une chose, c'était de faire une assez large part à son génie, et par là ses calculs cessaient d'être justes. Telle était sa ferveur helliqueuse qu'il s'était même improvisé stratégiste ; mais il f^uit avouer que sa stratégie était heaucoup plus candide que sa diplomatie. Dans l'ime des dernières dépèches qu'il date de Paris, il avait fait cette hclle découverte que pour comhaltre Napoléon avec succès, il fallait tout simplement imiter sa tactitjue, rivaliser avec lui
lllO LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT El" I)K L'LMPIRE.
(le inol)ilil('', (rôlan, d audace, de ténacité, en iiu mol le Ijallre avec ses propres armes. Les généraux auliichiens ne purent contester la l)onl('' de ec conseil, essavèrent d'être des Vapoléon, n v réussirent ])as, et les patrioli([ucs j)rolcslali()ns de McllciMiirh ne |)iu-enl empêcher IVulriche de signer une paix / (jui lui enlevait i 5oo ooo habitants et ré-
duisait son armée à i "ioooo honnnes.
CTest sous le coup de ce désastre écrasant, au moment où l'empire d" Autriche touchait au comble de rim|)uissance et de la honte, que jMelleruich était appelé à la direction des aflaires étrangères, cVst-à-dire au rang de j)remier ministre. Il n'acceptait (pie j)ar devoir celte situation si haute et si misérable, et c'est là |)ourlaiit (|u"il allait trouver ses |)remiers et ses plus éclatants succès, et concjuéiir le meilleur de sa renommée.
MKMOIRES DE METTERMCH.
L'Auli'iclie se bornait, |30ur toute ambition, à soubaiter de vivre jusqu'au jour de la comnuuie délivrance, et voici que, par une fortune inespérée, son vainqueur lui tend la main et lui permet de se relever à Tombrc de sa puissance . Napoléon se décide, après de longs ajournements, à répudier Joscpbine, bésite quelque temps entre une princesse russe et une princesse allemande, et, cédant à Forgucil du parvenu plutôt qu'aux raisons supérieures de Tbomme d'Etat, il veut jouer au Bourbon et triompher des dédains de la vieille noblesse française en entrant de plain-pied dans la maison de Habsbourg. Sa façon de se mêler aux négociations délicates eng^agées pour tàter la cour de Vienne n'est pas précisément conforme aux traditions de la maison de France et atteste qu'il manquait encore quelque chose à son éducation monarchique.
VJl L\ SOCIÉTÉ DU CONSULAT HT DK LEMPIUK.
Dans un bal Iravcsli donné chez CanilDacc ivs, lin masque saisit Al nie do Alcitcrnicli |)ar le jjias, cl rcnlraiiic dans un cahincl si lut' à rcxlréniiu- des aj)|)arlcnu'iils : c'élail le prélcndaul à la main de .Maiie-Louisc (|iii, |)()m' avanecr ses aflaires el saNoir un |)cu plus vile s'il avail clianee dèlre agréé de celle jji'incesse, Irouvail tout nalurel de (|Ucsli()iuuT à riin|)r()\ islc la Iciiunc du j)remiei' ministi'c. Celle-ci se déclarant dans rimj)ossihililé de répondre : « (^ue Ici-ic/,vous à sa place? reprit remperciir. — .le refuserais, ré|)on(lil-elle avec inie malicieuse hardiesse. — \ ous clés une méchante; écrivez à voli'C mari et demandez-lui ce {pril pense de la chose. » Marie-Louise devait se montrer moins su|)erhe (|uc Mnu' de Alellernich, el le premier ministre, (pii n'était point homme à faire de la j)olili(pie de sentiment au détriment de l'IJal cl aimait mieux céder une archiduchesse qu'une province, saisit cette occasion unique de laire échec à la Russie et d'assurer à l'Autriche le loisir de panser ses j)laies.
MF.MOIKI-.S DE MKT IKU MCH. l'.t.l
n a('ccj)la niômc riioiincur (raccompagnai' rarcliidiichcsse en France et fuL accueilli au\ Tuileries avec une favcui- extraordinaire. \a|)oléon, secrètement charmé par cette juiguste alliance, éprouve alors un véritable engouement pour F \ ut riche, (ju'il traitait Tannée précédente de (( nation poiu-l'ie et sans tète ». Il Tadmire dans ses grandeurs historiques et jusque dans les usages ou les termes surannés de son anticjue cérémonial. Ah! les beaux titres que ceux de Saint-Emj)ire Romain, de Couronne apostoli{[ue de Hongrie! ("/est, en grand, riiistoire ou la comédie du parvenu ravi de s'allier à la noblesse qu'il raillait la veille, épousant avec la fdle dune illustre maison les préjugés gothiques de ses ancêtres, et les exagérant même pour mieux se laver de ses origines. Eu lisant sur les lettres de Marie- Louise à son pci-e cette suscription : « A Sa Sacrée Majesté Impériale », il est pris d'une émotion grave ; il loue, il envie ces titres qui commandent la vénération, il est impatient de s'en revêtir lui-même, et le
r.i', LV SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET DK L'KMPIRK.
|)i-inci|)C' (lu droit (li\iii liomc un apoloi^islo inattciulii dans le liri'os du i8 Jirmnairo. « L'usage est l)('au et bien entendu, dit-il (riine voix solennelle. Le poiivoii" vient de Dieu, et e'esl jjar là seulement cju'il peut se trouN cr |)la(('' hors de l'atteinte des hommes. » Ca' pi('u\ attendrissement n «''mousse j)as, on le \()it, son sens polili(|ue, et la heauté du j)iin(i])c sacci-oit singulièrement à ses xeuv de lulililc- de ses ellels.
Il est curieux d Observer \apol('on à ce moment de son n'-gne, dans les premiers ravissements de sa \anil('- satisfaite, dans les nouveaux loisirs d une paix glorieuse et <pii |)rometlail d'être durable. Son àmc sendjle se détendre, s'ouvrir à des sentiments plus humains: jamais peut-être il ne s'c'tait permis inie telle dépense de doueeur et de sensibilité. Les afleelions intimes, auxquelles il avait toujours fait si maigre part, en\aliisseiit et même eneondjrent son eo'ur. 11 a deux épouses à la fois, 1 une à consoler, l'autre à rassurer, et il s'acquitte très consciencieusement de cette double tâche. 11 écrit à José-
MEMOIRES DK METTERMCH. i'.i:,
plilne, nous dit ^Nlinc do Uoinusat, des lettres si tendres (juVIle fond en lai-nics en les lisant ; il se montre si patient, si connnode avec Alai-ie-Louise, an témoignage de Metternieli, ([u'elle est la première à rire de ses alarmes. Il porte dans sa façon d'agir ce mélange d'entrainement et de calcul qu'on peut souvent discerner e;i lui. Emu ici d'un tendre ressouvenir, là d'une naissante sympathie, il est en même temps soucieux de ménager la grande popularité de Joséphine et de gagner la jileine confiance de la cour d'Au- Iriche. A-t-iliuie ohservation à faire à Alarie- Louise, il réprime son impatience naturelle et prie Aretternich, l'ami d'enfance de l'impératrice, d'éclairer doucement son inexpélience. Ce n'est pas (pi'il tourne au souverain cori'ect et compassé : ce genre d'effort ('tait au-dessus de son tempérament. Il a encore des saillies imprévues où péi-issent les convenances et où éclate un abandon mêlé de (inesse, car Napoléon met de la politique jiis([ue dans la bénignité de sa lune de miel, (l invite Aletternich à faire visite à l'impéi'a-
l'Jo LA SOCIKTÉ DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
Iricc, siirviciil an milieu de loin- ontroticii, les cnj;ai,H* à coiiIiiiikm', doniio, eu les (|iiiilaiil,im lourde ciel à la |)<)ilc. cl ne l'evu'u! los dôliMcr (|ii au hoiit d une lieuic. (( Kli hien ! leur dil-il, ave/.-\(Mis hien causé!* ! , unjx'raliice a-l-elle dit hien du mal de nu)i .' A-l-ellc li ou |)leuiv.' .le no vous en demande pas comj)te, ce sont vos secrets, à \(>us, (|ui ne i(|4ai(lcnt |).is un Iuts, ce tiers lùl-il le mari. »
(ie tiers ne se montrait si discret (|ue parce (|U une nidiscrelion ne lui |)ou\ait rien apj)rendi-e. A\ ani en ellel . le U'iidemain, abordé et (piestionne Mcttirnicli >ur le même sujet, il faisait lui-même la réponse avec la demande : (( l'ille NOUS a dit (pielle est fort heureuse avec moi et n a aucune plaint(> à formuler. » La réponse de Marie-Louise était encoie plus à son i^^ré (pi il ne le croyait, et ce d('honnaire de iraiche date ne s imai^inait pas sans doute avoir joué son nouveau rôle avec une telle perfection. « Je n'ai pas peur de Napoléon, avait-elle dit, mais je commence à croire (pi il a peur de moi. »
MÉMOIRES DK MKTTKRNICII.
(lepciulanl Metlernicli, (|iii iTa |)as Tinyc'iiiiilc (le jMai'ic-Louisc, ne se laisse |)as plus j)reii(lro aux avances politiques donl il csl r()l)j('l, (pTaux altculions jiarliculièies dont il esl (•onijjlé. 11 ne s'engage pas à Tond dans la politicpie (rallianee et ne fait point le Taux pas (pic lui altrihuc Al. Tliiers. J.c tenij)crauicul de Napoléon lui parait plus fort (pie ses paroles, (pie ses actes, (pie ses inleutious uirnics. Daus le plus NiCdes gàtci-ics ini|)('rialcs, il dil, il rc'piic daus ses (!('p(V-lics (pie le gciidiedc rempercur Trancois ne s est pas dt'pris de son rcvc de doniiuation uiiiversclle; (pie les paix ([u'Il signe ne sont jamais (pie des tr(''ves; (pic celle (pi'il a conclue à \ ienne est un simple répit dont il faut tirer le plus de fruit possible, et pour sa j)art il s\ emploie de tout son cauir. il exploite les dispositions gracieuses ou expansives de son lu)te, soit pour lui faire rayer
lys L\ SOCIÉIK DU CONSULVr ET DK L'EMPIRE.
la clause du ti-aitô de tienne (jui liniilail à I joooo hoiiiiiK's le {liiUVe de rannée auliieliienne, soil pour làler la solidilr de son alliance avec le Isar, pressentir les causes <liverses cpii la minent, et déterminer riieure j)rccise de la rupture. T.a <,aierre entre la France et la Russie ('clateia au conmu'ncement de itSi2, dit-il à remj)ereur François en octobre iiSio, et, (idèlc à son habitude <le calculer la porlt-eet les consé(piences des événemeuls à \enir, de tracer d'avance à son i;ou\crnement la meilleure politicpu' à suivre, il estime le jn'ix dont Naj)ol(''on devi-a paver la neutralité ou le concours ellectir <lc 1 Autriche, si forte alors dans sa j)osition de llani-.
Sa pént'tralion n a\ail pas (Hé jus(|u à j)r(''voir rissue désastreuse de la campagne de Russie, et la face des choses changea plus tôt (pi'il n'avait osé Tespérer. La coalition eulopéenue, toujours dissoute par la force ou l'habileté de Napoléon, rejoint spontanément ses membres brisés. Les alliés que la peur ou la cupidité avait donnés à la France se
MKMOIRES DE MI-TTERNICH. l'J'J
lolournent conlrc elle, la Prusse avec une ardeur viiulicalive inipalieiilc de s'assouvir, rAutrielie avec les atermoiements et les ménagements qui conviennent au père de Marie-Louise.
(( La sagesse de notre gouvernement, avait écrit ^Nletternich à Stadion au lendemain (lu traité de Tilsitt, doit nous faire arriver au joiu* où 3oo ooo hommes i-éunis, régis par une même volonté et dirigés vers un but conunun, joueront le premier rôle en Europe — » Ce jour était venu : rAutrielie, passant du rôle (ralliée à celui de médiatrice, appuvant sa médiation sur ime armée égale au chifl're marqué dans la dépêche du 2G juillet 1807, apparaît comme l'arbitre et la maitresse de la situation entre les Prussiens et les Russes, vaincus à Lutzen et à Bautzen, et Napoléon, épuisé par ces laborieuses et sanglantes victoires.
C'est le moment de l'entrevue de Dresde, où jMetternich, parlant au nom de TJ^urope, propose à Tempereur une paix glorieuse encore ou une guerre inq)lacal)le, enti'cvuc
r^O LA SOCIKTÉ DU COISSULAT ET Di: I/KMPIUK.
véritablement émouvante, non seulement par la ijrandeui- des intérêts en jeu, mais aussi |)ai' les senluneiils cl le lani^aye j)assioniK- (|u y jxn'le Xapoléon. Irrité, exalté |)ai- I allilude froide et décidée de son iiileiloculenr. \\ \ ('■claie loul ciilicr cl se neiiil lui-m(''inc a\ec une longue ciillamiiu'c (lai:s les |)roloiideurs de sa nature morale cl dans les lalalilés de sasilualion. (juels liansporls, (jucls eris, si Ton |)eut dire, <le son ori;ueil blessé! \vec (|uels bonds sn|)er!;es son ambition el son i;enic se cabrent contre le Ireni (|ue ll'.uropc lui prc'senle! (juels a\cu\ cvni(iues ou ameis, soit de son jjrolond méj)ris pour le li('lail liumain ipi il pousse à la mori, soil de {implacable nécessité (pii 10blii;e, lui, soldai couriuuu', à I<;u|ours vainci'e, à toujours imjioser sa loi, sous peine de londier à son |)renucr re\ers, à sa prenuèic concession ! J Outes les cu'constances du récit de Metlernicli ajoutent à reflet di-amaticpie de cette scène : celle aiinée de jeunes recrues, presque d enfants, dont il a traversé les ligues poiu" arriver au (piartier géuéi'al.
MK.MOIIŒS DE METTF.RMCII. -2111
Cl dont le sort s'agite et se décide dans celle heure suj)rènie; ces généraux eflarés et pâles sous Téclat de leur uniforme (ju'il a vus groupés dans les anticliandjres et qui n'onl pas eu le patrioti([ue courage de lui caclieileurs angoisses, leur soit de paix ; ce duel de paroles amèrement passionnées ou froidement menaçantes, qui se prolonge, sans ([uc personne l'ose interrompre, jusqu'à la nuit tondjante, tandis que les ombres plus épaisses envelop])ent les deux adversaires et les empêchent de discerner les traits l'un (le l'autre; enfin la dernière et fatale exclamation ([ue ^letternich, en franchissant le seuil de la salle, jette en réponse à la sécurité aflcctée par Napoléon : « Sire, vous êtes perdu! »
M. Tliiers a raconté cette scène, en s'inspiranl du récit ([ue lui avait communiqué Metternich, mais en l'arrangeant de façon à lui donner plus de relief et aussi, crovait-il, à le rapprocher de l'exacte vérité. Voyez, cependant la supériorité du témoin, de l'acteur du diame sur le plus vivant des liisto-
212 LV SOCIKTK Di: CONSILAT KT DK L'EMPIRK.
1-leiis : le grave et sentencieux esj)iMt deMettcrnicli remporte ici par l'émotion et la vraisemblance sur la viveel s\mpallii(jue nature <le M. Tliiers. Celui-ci, par déférence pour son héros, |)ar un goût tro|) sensible pour la dignité et la bieMS(''ance du langage (un défaut dont nous nous sonuues trop corrigés depuis), ennoblit ou tem|)èrc ces énergitpies saillies où lànic de \a|)olcoM se montre à nu. Donnons (pichpics c\cmj)lcs de cette lé- ^^rrc parure aca(lémi(|iic jetée sur la simplicité du texte j)rimilif : « Nous n'êtes pas soldai, avait-il dit d'un Ion rude à Melleri\icli, (pii iaisait appel à son bumamtc', et NOUS ne savez pas ce (pii se passe dans 1 âme d'un soldat, .l'ai grandi sur les cbam|)s de bataille et un bomme connue moi se soucie [)cu (il faut passer à Mellei-nicb cet eupbémisme obligatoire) de la vie d'un million d'bonnnes. » Tbiers atténue les chillVes, le loin- et le sentiment : (( A'ous n'avez pas \écu dans les camps et appris comme moi à mépriseï- la vie d'autrui et la votre. Que me font à moi 200000 honnnes ! » Ailleurs
MEMOIRES DE ]VIETTER>JICH. 20:i
il resserre et adoucit l'expression plaisaniment insolente des regrets (|iie Napoléon éprouve de son alliance avec la maison d'Autriche : il en ("ait un gendre moins mal élevé, qui dit simplement : (( J'ai commis une faute en épousant la fille de l'empereur François ». .^lais ce gendre, chez IVIetternich, sent et parle avec une autre vivacité; il s'éj)anche, il se tutoie, il se gourmande avec une passion naïve : « J'ai lait une hien grande sottise en épousant une archidu- (;hesse — Je me disais alors : tu fais une folie ; mais elle est faite, je la regrette aujoisrd'iiui. »
(( George Dandin! George Dandin ! s'écrie le personnage de la comédie, vous ave/ fait une sottise, la plus grande du monde! » C'est presque le même tour, le même accent <[u'on retrouve dans la houclie du soldat de fortune marié, lui aussi, à une demoiselle. O Molière! admirable et inévitable peintre de la nature humaine, auquel il faut toujours revenir, même à propos de l'entrevue <le Dresde et des Mémoires de jVIetternich.
(l'csl ici 1 liciirc la plus hi-ilhmlc de la can-iiTC (le Alellcriiicli : à lorcc de raison, (le raison froide, pi-iidcMilc. patieiiU", ou s'ap|)iivanl sur ccl iiiviiu ibic alli('' ([u'on aj)pello la loi'ce des choses, il trioinj)lie du i^M'uie <|ui s'('puise à einhrasseï- et à rc-aliser I iiiip()ssil)l<\ mais il a le loi'î de ne pas Irioinpher assez luodeslement. Il esl gi-and .' sui-toul des fautes eoininises |)ar I adversaire, ce (pii n'est pas la int'iue chose cpie de tirer sa i^raudeur de sou pi'opre fonds, et ce (pu ne Taulorisc pas à traduire Tinipression (pie lui fit à Dresde le vaiiupieur d Austerlit/ et de \A agrani par celte paiolc élonnaninienl d(îdaigneuse : « T/avoiierai-je, Napoléon nie parut jîctil ». De plus, (jnand on se vante de jiouvoir mettre en lii^ne un ehifTre d'hounnes trois lois supc-rieur à celui des rran(;ais, sans comj)ter d énoi'mes réserves, il conviendrait de reconnaître chez Tcnnenu
MF.MOIRI-S DE METTERISlCff. Î05
ocs merveilles de stratégie qui suppléent au nonihi'e, de ne pas présenter la bataille de Leij)zig comme si vite et si complètement gagnée, de ne pas glisser sur V insignifiante journée de Montercau.
Si considérable, si décisive que soit l'activité déj)lovée par Metternich, il s'exagère son personnage, il se figure (ju'il résume, qu'il incarne en lui l'Europe entière, mieux encore la Providence. Le langage dans le- (juel il exalte son œuvre, même dans sa correspondance intime, n'est plus d'un diplomate, mais d'un pi'oj)lièle. Que dis-je? un prophète : il est l'archange porleur des colères célestes, il en aie ton, le "este, le regard étincelant, attitude ({ui sied mal à un ministre des afl'aires étrangères, même établi dans la plus forte des positions. (( Napoléon, écrit-il à son père, pense à moi à toute iieure du jour; je dois lui appai'aitre comme une espèce de conscience personnifiée. » Il y a telle occasion où Dieu même semble ne se prononcer qu'après Metternich et se contenter d'abonder dans son sens. Celui-ci
Mvait combattu rintcntion du tsar de placer Moreau à la tctc des armées russes; peu après, ce général fut moi-tellement frappé sur le champ de halaillc. <( Dieu a pi'onoiicé, dit Alcxandie à Melternich, ([ui répète le propos sans sourciller; son a\is a été le votre. » (Ju'il est diflicile à lesjjrit le plus rassis (récliapper à 1 eni\ rement du succès! \ son retour à \ ienne, après la paix de Pai"is, au milieu de Tovalion à la lois aiistocrati([ue et populaire dont il fut l'objet, un jeune j)oète le salua des louanges les plus (laiteuses, mais la cantate j)ubli(pie avec tout Téclat de ses lupeiboles |)àlissait encore devant 1 livnme enlbousiasle que Metlernicli ne se lassait |)as de se chanter à lui-même, (le contentement, celte admiration de soi (pii vont ici jusqu'au Ivrisme se relrouvent dans tout le cours des Mémoires, mais sous ime forme ])lus grave et j)lus baulainc. Eslce illusion de 1 âge (il v a aussi une faluilc* sénile, et avant comme a|)rès raclion, (pii seule nous donne notre mesure, nous sommes portés ù nous surfaire) ou bien afTai-
MEMOIRES DE METTERMCH. 207
blisseinent de la méinoirc, ou pliilùt désir de se présenter à la postérité dans l'attitude la plus avantageuse? Toujours est-il que Metternieh, lorsqu'il revient sur ses actes passés, a une façon de pi'endre ses avantages qui n'csl pas toujours d'accord avec les faits, tels qu'il les expose lui-même an moment où ils s'accomplissent. Sa ])révision, (le grande qu'elle était, devient infaillible, et si l'événement a trompé ses espérances, si, par exemple, la campagne de iBof) aboutit à V\ agram, cela tient à ce qu'on n'a pas tenu compte de ses sages conseils sur le moment d'engager la guerre, sagesse qui n'a pas laissé de traces dans les dépèclies expédiées de Paris à Vienne.
Xous avons loué l'attitude à la fois digne et liabile qu'il avait gardée dans la réception diplomatique du i5 août 1808; ]MeIternich vieillissant ne trouve plus cette attitude à son gré; il la veut et la peint plus dégagée, plus fîère, en même temps cpTil grossit encore les difficultés et le péril de sa situation. Napoléon, dans la dépêcbc en
date du 17 août, Tabordc (11111 air libre, commence par renti'elenir du tcmj)s ([iTil a fait el de la santé des siens : son front, dans les Mémoires, s'est rembruni, et il le |)ren(l immédiatement et rudement à partie sur les armements de rAutriciic; ici sa voix i-este calme, mesurée; là elle s'élève et menace, mais sans faire baisser le ton de Aletternicb, ([ui combat de vains arj^uments j)ar une ironie supérieure, l'.nfin, l'audience à peine Icrminc'c, tout le corps (li|)l()m;il i(|iic entoure l'ambassadeur d'Autriclic et le lelicite de la leçon (pi'il vient de donner à l'emjjercur. De la leçon donnc-e, des iV'bcitations reçues la dépccbe ne souille mot, comme si la chose ne méritait |)as d'être signalée au j^ouvernement de ^ ieiuie.
Une autre prétention, une autie illusion de Aletternicb, c'est ce (ju'il appelle l'inflexibilité de ses principes. La souplesse proverbiale du diplomate, sa promptitude à chanîjer de vues et de lanfra^e au irré d'intérêls essentiellement mobiles, est, paraitil, remplacée chez lui par une immuable
MÉMOIUKS DE METTERMCII. ÎOD
ligidité (ropiuions toutes assises sur la plus stricte équité et la loyauté la plus scrupuleuse. 11 faut enleiidre de (jucl ton il pai'le de cette politique que mène un étroit égoïsnie national! avec quelle noble pudeur il se rejette loin des Richelieu, des Mazarin, des Talleyrand et de leurs émules! Il nous semble qu'ici Metternicli fait bien le dégoûté. Il est mal venu à renier ces maîtres de son art ; (|u'il le veuille ou non, il est de leuifamille, et, n'en déplaise à son rigorisme tardif, il est trop intelligent pour être si vertueux. Ses principes, si farouches eu théorie, savent s'humaniser dans la pratique, fléchir avec aisance et surtout avec fruit. Il défend contre Talleyrand l'intégrité de la Turcjuic jusqu'au moment oîi celui-ci, la déclarant fort compromise, lui propose de la violer de concert avec la France et la Russie, et alors il n'a plus qu'une crainte, c'est que l'Autriche, en s'assevant à la table du festin, n'ait affaire à de trop gros mangeurs, a Tout négociateur, écrit-il à la suite de cet entretien, ([ui ne marchera pas ainsi, aura beau cou-
2 m LA. SOCIKTE DU CONSULAT ET DE LEMPIRE.
rlr après la vérité cl It's j)rincipcs, il mourra essoufflé en route avaut d'avoir atteint ses adversaires. » Pour gagner du tciraiu, en évitant Tasthnie, Mctlernich jette son lest — ses principes, — ([uitte à les ramasser dans ses Alémoires pour s en décorer j)U(li(|ucm('nl. Dans les circonstances où il les invo(|ue le plus (ièremcnl, où il |)arait décidé à s'y rchanclicr, à s\ Ijarricadci-, il a soin de se ménager une petite j)orte de sortie (pu s'appelle la nécessité, l.cs |)rincij)es, pare\cm|)lc, interdisent absoluimiil à l'empereur d'Autriche, « le véritahle, lunicpic représenlaul (pu reste encore d'un ordre de choses consacré par le temps et reposant sur le droit éternel, immuahle », de s'allier jamais à celui (jui s'acharne à mettre cet ordre en pièces. « Le jour où des troupes autrichiennes marcheront C(')te à C(')te avec les bandes françaises cl confédérées et j)rendront part avec elles à une guerre de destruction, ce jour -là, dit-il à rempereur François dans le rapport sur sa mission à Paris, Votre Majesté aura déposé ce noble
MEMOIRES DE METTERMCH. 211
caraclrre. » Pout-oii laii-c une dcclaralioii plus précise, sur un ton plus solennel? Lisez, je vous prie, la suite, qui est soulignée dans le texte : a II n'y aurait vraiment que liuipossibilité absolue d'agir autrement qui |)oiu-rait nous forcer à jouer ce rôle ». Ce cas {rinq)ossibilité absolue se rencontre, paraitil, le jour où Napoléon propose à l'Autriche, pour prix de son alliance effective, l'utile échange de la Galicie contre l'Illvrie, mieux encore, une province de la Pi-usse, la Silésie. Guerre de conservation, dit Metternich, et d'augmentation, ajouterons-nous, aux dépens du voisin et de l'ami! Qu'est-ce donc si ce n'est pas là du pur égoïsme national? Si vous cherchez dans les ^Mémoires un aveu, un souvenir de cette légère dérogation aux principes, vous y trouverez tout autre chose : des protestations de dévouement à la nation prussienne et l'assurance envoyée par Metternich au roi Frédéric- (juillaume « qu'il pouvait être moralement sur que l'empereur François serait toujours à ses côtés comme un ami fidèle ».
■212 LA SOCIETE DU CO.NSULAT KT DK L'K.MI'IUK.
Mil
]/d coi-i'espondaiice de TalU'vraïul cl «le Louis XVIII pendant le (loiigrès de Vienne, (|uc M. Pallain a réeennnent |)ul)liee en l'éelaiianl dune reniai-(|iial)le inlroduclioii, nous monlre ralle\raiid et JMcItcinicli vivement eni^agés l'un contre l'autre, et juslenicnt les |)rin(ipcs sont Tohjct de leur dchal. Alais, |>ar une cnricnsc i"cnconlre, c'est l'alievrand, le scej)ii(pie, (pii les défend, et Mellei*nieli, l'austère, (pii les Irahil. (Test 'l'alievrand (|iii proteste, au nom de ré((uilibre cuiopccii ou des droils dynastiques, conti'c la dcsliuctioii de la Saxe et la rovaulé usurj)aliicc de ^lurat, et c'est Alclternicli (pii hésite, se dérobe, ici j)ar des ména<^ements intéress('S pour la Prusse, là, ce qui est plus grave, par imc tendre complaisance pour la charmante lénuiie de Alurat. Il n'avait j)as impunémenl admiré, pendant son séjoui- à Paris, l'esprit
MKMOIRl-S DK Miyi'TERMCH. 'JIH
et la grâce de ('aroline Bonaparte, et, plus loiirlié (le ses ])i(}iiants attraits (jue de la majesté du droit historique, il ménageait, dans le souverain, surtout la souveraine, (le genre de constance n'est pas précisément celui dont il se targue dans ses écrits, et il parait ici d'autant moins fidèle à ses principes (ju'il Test davantage à sa dame. Louis WIIl s'en indigne, ïalleyrand s'en amuse, et le trop ci'édulc lecteur des stoï- ([ues déclarations contenues dans les Mémoires constate avec une jjénihle surprise ([ue jMetternicl) avait aussi sa (iléopàtre. (]léopàlre aurait même, dit-on, sous des noms divers et ])lus ou mouis célèbres, tenu une assez lai'gc place dans celte vie cependant si occupée. Nous touchons à un point délicat, aux nui-urs galantes de Metternich, dont les .Mémoires ne laissent rien soupçonner. T^a discrétion est assurément de Jjon goût en pareille matière, mais à la <"ondition (ju'elle ne soit pas poussée jus{|u'à l'aUcctation d'une gravité d'emprunt, ([ui eût fait sourii'C les contemporains. Mettei-
nlch, à l'ententlrc, n'aurait donné ses soirées au monde, après avoir consacre tout le jouiaux aflaircs, que pour perfectionner sou jui^cmeulcl affiner sonespi-it. T.a clu'oni([ue, dont Mellcruicli relr\c aussi liicu (jue de riusloire, lui attribue des intentions uioins littéraires et des passe-teuips jdiis doux (|Ui ponnonl (|ucl(|U(' |()ur (aire I <)l))el dun livi'c aualoi^uc ;i cclni ([uc Mme Mar'\ Suniiner a («cril dune (iiu> |)liun(' sur les llcl/cs amies de '['(tllciitand . (!\''lail peulétre encore là de la diplonialie, mais de la diplomatie à Tusai^c cl au i;oùl d un ^rand seigneur élégant cl voluptueux, et (jui avait linconvénieul de blesser des principes plus anciens nièine cpie ceux (pii constituaient le vieux droit euroj)éen.
Nous venons de rappeler la cori'esj)ondancc de J'allcN rand avec Louis \\ 111 : il ne faudrait pas s'attendre à retrouver dans les écrits de .Aletternich ces rares qualités d'esprit et de stvle qui distinguent le diplomate français, et répandent un charme exquis sur les plus graves matières : celte
MÉMOIRES DE METTERMCH. Mf)
vive et preste façon d'élaguer d'une discussion complexe et prolongée tout ce qu'elle a d'oiseux et de confus pour la résumer en traits précis et essentiels, ou la traduire en un dialogue serré, rapide, lumineux; ce sens si net, cette logique si rigoureuse qui s'expriment ou plutôt s'échappent en brèves et décisives saillies; enfin et surtout celte grâce perspicace et moqueuse et ce tour plaisant d'imagination qui excellent à saisii* et à rendre les moindres i-idicules de l'adversaire, véritable talent de moraliste et de peintre qui semble élever Talleyrand audessus de tous ses contradicteurs et lui donner sur les empereurs et rois rassemblés au Congrès de Vienne cette espèce de maîtrise que l'auteur comique exerce sur ses personnages.
L'œuvre de Metternich n'a pas ces vifs attraits. Le style des jNIémoires, qui ont été composés à loisir, se distingue par la netteté, la sobriété, la fermeté, plutôt que par la vivacité et l'agrément. Les communications diplomati([ucs, rédigées d'une main
216 LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET DE L'EMPIf\E.
plus liàtivc, sont (runc langue moins cliàlice : l'intérêt politique prime et exclut la préoccupation littéraire. Le raisonnement v revêt la forme svUogislique; les divisions, les subdivisions, surabondent ; les cjuestions V sont étudiées, creusées, retournées sous toutes les faces d'une main j)lus vigoiu'euse (jue légère. INIais ici le fond emporte la forme et on goùtc lui plaisir sévère à suivre TefTort d'un esprit ainsi attaché ou plutôt acharné à son objet. Cette lecture très attachante est en mêrne temps très saine et très tonicpie j)Our les nations forteiiienl éprouvées : ou y voit, entre autres choses dignes d'attention, une loi vivace et active dans les destinées de la |)alric mntib'c et dépendante, les ardeurs et les impatiences du sentiment maîtrisées par une i-aison soucieuse du possible et de l'utile, le présent supporté avec une |)atience (|ui n'est pas dépourvue de dignité, l'avenir toujours en vue, médité, élaboré avec une constance silencieuse, et enfin l'occasion propice saisie avec une clairvovance et une éneriïie
MEMOIRF.S DE METTERNICII. -217
capahlcs de dompter la mauvaise lorluiie, (K-easion ([ui ne fait jamais défaut aux peuples en humeur et eu état de la mettre à j)rofit.
LE MARÉCHAL DWOUT'
Il n'y a guère de plus périlleuse épreuve, pour uu homme illustre, que la publieatioii de ses lettres intimes : e'est à ces révélations dernières que les malveillants, les jaloux ou les simples sceptiques l'attendent, le guettent en quelque sorte, et, lorsqu'ils v ont trouvé ce qu'ils y cherchent, cpielque malheureuse défaillance, ([uek[ue sentiment étroit ou bas, ils se tournent d'un air ravi vers ses admirateurs et leur disent : « Vovez, il est semblable à nous ; c'est un homme connue nous » .
I. /,(' Marcchal Davotit, prince {TEchmiihl^ raconte par les siens et par lui-même^ Didier, 187g.
IjC marcclial Davout résiste, ou |)lLitùt i^agnc à cette épreuve. Il était connu pour un grand liommc de guerre; sa (•orresj)oudan( c et celle de tous les siens attestent (pie son caractère valait son génie. On peut les scru- Icr longuement, malignement : on n\ trouve ([u'intégrité, dévouement, oubli de soi-même. La seule ombi-e cpii jilanàt sur la réj)utation de Davoul s<' dissipe des (|u On le l'cgardc de pi"ès. S'il fut rude au soldat, sévère pour l'ennemi justprà passer j)our imj)ito\able, il le fut non par tempérament, mais par amour passionné de la discipline, ou |)ar slriclc obéissance au\ ordres reçus, et, dans les circonstances (|u'on impute le plus durement à sa mémoiie, il eut Thonneur de rester bien en i\vch de sa consigne. Hors de son commandement, son front se déride, son cœur se livre; c est le plus tendre des maris et un jière, j'allais dire un j)aj)a, d'une admirable sollicitude et d une bénignité cliarmante; bref, il attire notre svmpatbie comme il s'impose à notre admiration. Le maréchal Davout est un des types supérieurs de la
LK MIRKCHAL DAVOUT. •ll'i
race française; et sa fille, la marquise de Blocqucville, en rassemblant, en ordonnant, en niellant en œuvre avec une infatigable ardeur tous les documents originaux qui nous aident à le mieux connaître, a fait <jLHivre de j)iélé patriotique autant que filiale.
Le trait cai-actcM-istitiuc de sa \ic militaire, c'est une soi-le de haute pi-obiti' (|iii étoudc en lui les conseils de 1 intéivt, de la vanité, de Tandiition même lég^ilime. Olïicier an Roval-(;liani|)ai;ne en I790, il jji-otesle contre le renvoi de i") eavaliei's pour cause d'opinion polit i(jue ; arrêté, emprisonné, puis mis en liberté |)ar décret de rAsscmbléc nationale, il reluse une liberté (jui ne l'absout pas, veut absolument être jui,n'', n y réussit point, et donne sa démission j)our i^arder son recours contre le ministre de la guerre. 11 reprend, peu api-cs, du service pour défendre le sol envahi. Enrôlé dans le 3*^ bataillon de l'Yonne, élu commandan! par ses camarades, bientôt général de brigade à titre provisoire, ses talents et son zèle le désignent à l'attention du ministre, ((ui veut le faire général de division; Davout refuse parce qu'il ne se croit pas mùr pour
le commandement. Celle modestie fut Irouvée si extraordinaire qu'elle le rendit suspect, et (jue, sa ([ualité de noble aidant, elle man- (|ua le perdre. Cet officier, qui s'obstinait à fuir l'avancement, qui ne se trouvait pas encore a|)te à mener une division, était le futur vainqueur d'Auerstœdt et d'Eckmidil. Ne vovez là, d'ailleurs, ni timidité ni indécision d'humeur, mais simplement un sentiment très vif et très élevé des devoirs du conunandement, avec une ferme résolution de les remplir tout entiers. Dès qu'il en a ;iccepté le fardeau, nul n'est plus jaloux de son autorité, plus résolu à l'exercer sans partage. Appelé à la tète de la cavalerie pendant la campagne d'Italie de 1800, il souffre de voir les réserves de cette arme maintenues sous les ordres d'un ancien divisionnaire dont on craint les susceptibilités ou les résistances, et déclare nettement à Bonaparte qu'une fois en possession du commandement il se fait fort de dompter toutes les jalousies et de réduire tout le monde à l'obéissance dans les vingt-quatre heures.
On sait qu'au début de la campagne de Russie, elTrayé et irrité de rimj)étuosité aveugle de Mural, qui prodiguait et épuisait Tavantgarde de l'aiMuée, il refusa de lui livrer linlantcrie de sou corps, en dépit de sou titre de roi et de sa parenté avec Napoléon. A AViasma, Murât, s'élançant, |)Our Tentrainer, à la trie d'une division de Davout, le maréchal accourl, crie aux siens de demeurer, cl proleste énergiquemcnt contre la nuuKX'uvrc. Mural, le combat achevé, fou d'orgueil et de l'agc, voulail venger cet allronl dans le sang de Davout, tandis cjue celui-ci^ tian- (|uille dans son quartier général, maintenait son opinion cl regrettait que rempcreur cédât aux illusions du roi de \aples. I/empereui-, arbitre de leurs rrécjucnles <|ucrelles, tout en doimant tort à l'obstination du maréchal, en lui reprochant de vouloir accapai-er tous les conunandemenls, lui rendait du moins ce témoignage (|u'il le faisait « non j)ar andjition, mais par zèle et pour que tout lui au mieux ».
J.a laveur, ce mal qui a consumé Tan-
cicnne société française, qui continue, malheureusement, de sévir dans la nouvelle et ne lui permet pas de donner sa mesure d'activité et de talent, est chose qui répugne à ré(piité de Davout comme à son zèle pour le service. Entre ses parents, qui lui recommandent un candidat pour tel ou tel grade, et le hien de l'armée, qui en réclame un autre, il a la mauvaise grâce de ne pas hésiter, et il aime mieux causer un peu de peine aux siens que heaucouj) de joie à l'ennemi . Sa jeune femme, qu'il adore, ne peut, malgré les plus fines insinuations, l'amener à retarder le départ d'un conscrit pour l'armée; il motive son refus d'un mot qui lui ferme la houche et la dégoûte pour l'avenir de sollicitations de cette sorte : (( Il n'v aui-ait hientôt plus d'armée française ». Sa nu''re, qu'il entoure d'un tendre respect, le prie de prendre l'un de ses protégés pour aide de camp : il lui i-épond qu'il a près de lui des officiers qui l'ohligent par la qualité de leurs services à travailler à leur avancement. Elle croit pouvoir le solliciter de nou-
veau, non plus celte fois pour un étranger, mais pour son second fils, un officier d'ailleurs j)lein de zèle et de bravoure, mais aloi's malade et inactif. Remarquez de quel ton sévère il l'elève celle rccjuèle inopportune en faveur d'un i'vrrc aucpu'I il est sincèrement allaché :
Il ne faut pas, ma clière mère, avoir de ces idées ([lie rien ne justifie, el vous me connaissez assez pour être persuadée que je ne les partagerai pas lorsqu'elles seront conlic mes devoirs; loistpic nous m'en cxprinicif/. de pareilles, vous m aniigcrc/, en mv nicltaiil dan.s la nécessité de ne pas les seconder et de ies iinprouver.
I/iine de ses maximes lavoriles nous donne le secret de cette rigide impartialité qui va spontanément au-devant du plus digne, el ne laisse aux gens en quête d'emplois que la ressource de les mériter : (( Jamais je ne juge les personnages sur ce (|ui peut m'éti-e relatif, mais sur leurs qualités réelles et leurs services ».
11 est pourtant certaine grâce qu'il ac-
corde volontiers à ceux de son saiig^, c'est de leur faire la j)art de péi-ils et de boulels un peu ])lus large qu'aux autres. Tant j)is pour ([ui ne goûte pas ce genre de privilèges ! Il le renie jiour sien, il ne le connaît plus. Dans une lettre datée de ^loscou il invile sa fennne à fermer sa porte à Tun de ses parents qui, pour une maladie sans gravité, avait jugé bon d'aller se refaire en France et il qualifie de désertion ce congé demandé en face de l'ennemi. Sa bravoure tranquille, égale, souriante (décoiffé à Auerstœdt par un boulet, il plaisante fort joliment sur son cbapeau mis liors de combat) s'accommode mal des courages médiocres ou intermittents.
« Le général P... est plein d'existence », dit-il d'un officier qui, pendant la campagne de Russie, avait très assidûment et très beureusement veillé sur sa propre personne ; « jamais liomme ne m'a inspiré plus de mépris ».
Ne lui parlez pas de capitulation forcée, inévitable : il vous répondrait qu'il est toujours facile de mourir en combattant.
« Saclicz VOUS faire liicr dans une seniblal)le occasion », ccrit-il au j^éncral Coulliard (jui s'était contenté de défendre Ralisijonne jus([u à sa dcrnirie cai'touclie; et, dans un svnij)atlnf[ue élan (jui é(lia|)j)e à sa nature peu démonstrative, il serre dans ses l^ras son aide de camp ïrobriand, (pii avait refusé de mettre sa signature à l'acte de reddition. Il est lent à donner son estime, mais ToKicier (|ui Ta contjuise trouve en lui ini patron énergicpie ([ui fait de sa cause la sienne et cpii nlu-site j)oint à compi-omettrc son propi'C crédit pour lui rendre un j)lus éclatant témoi<2naiJC. En Allemagne, à liruhl, avisé par dépêche (jue le plus vaillant de ses divisionnaires, Gudin, était remplacé par le général Putliod, il va droit à ce dernier au milieu d'une assemblée de 3oo personnes et d'une voix irritée : u C'est donc vous, Monsieur, qui prétendez remplacer le géné^ rai Gudin et vous y croyez parvenir? Plutôt que de laisser ôler à cet héroïque général le commandement des braves divisions qu'il a vingt fois menées à la victoire, je briserais
mon bàlon (le maréchal ». Putliod, innocent (le toute intrigue, avait été porté à son insu j)ar des gens qui voulaient moins le servir (|ue nuire au fidèle compagnon de Davout. Uavout, mieux informé, lui fit le soir mcnic de publiques excuses, et par cette loyale réparation gagna le cœur de l'offensé. Quant à Gudin, que pouvait-il désormais refuser à un chef qui l'avait défendu en de tels termes?
Jamais conimandcincnt no fut \)\us iiilloxiblc, jamais aussi il ne lut plus prc-vovanl, plus aclil, ])lus invciitit" eu movcns de maintenir le soldat vigoureux et dispos. Il n'est soin (pie Davoul ne ])renne, détail où il ne descende. Le régime, les habitudes du soldai, le vêtement, la eliaussure, il a Tœil à tout, il a remède à tout. Au hesoin, il sait |)rendre sur lui les mesures (|ui préviennent le mal ou I éloullcnt en germe avant d'avoii" reeu les autorisations oKieielles (pii le trouveraient ineural)le. Au camp d Amhleleuse, en I (So), pendant l(\s ijrcparatils de la descente en \ngleteri-e, les hommes résistent à l'humidité meurtrière du climat, grâce aux sahols (pie leur a j'ournis leur général en temps opportun. Persuadé (jue le climat irait plus vite ({ue rintendance, Davout n'attendit j)oint les sabots de l'Etat : il lit une première distribution qu'il paya même de sa
poche, parce qu'elle n'était pas régulièrement ordonnancée ; sa clairvoyance, cette fois, lui coûta 'io ooo francs.
11 annonçait, dès ce temps, le merveilleux organisateur de ce premier corps qui entra en Russie armé, outillé, surtout alimenté avec une vaste ])révoyance égale à l'audace de l'aventure : dix jours de vivres dans les sacs, dont il fallait rendre compte chaque soir ; quinze jours de vivres dans les convois, et enfin une nourriture toute vivante qui marchait à la suite des troupes, un immense troupeau de hœufs mené par des soldats façonnés au métier de j)àtre. (Certaine maxime revient souvent dans les lettres du maréchal, une maxime qui lait les armées victorieuses et le sol de la patrie inviolable :
(( Une partie de la guerre est dans le ventre du soldat et la tète du chef. »
La tète du cliel ! Celle de Davout était la meilleure peut-être de la Grande Armée, à la fois bien faite et bien pleine, capable de porter le détail et d'embrasser l'ensemble :
23i LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET DE L'E.MP[UE.
tout s'y amassait, s'y oi-donnait, s'y décidait avec une ardeur silencieuse et \ j'cstait clos et iinpcnctrahic jus(ju'à Tlieui-c de revccution. Ce n'est j)as à lui que rempereur eut jamais besoin d'écrire comme à Hapj) : « 11 faut couper votre langue ». J>a profonde discrétion de Bonaparte, d'autant plus admirable (pi'elle devait tlompter en lui Tim- [)étuosité iialurcUe de Ibumcur, Dasoul l'admire aNcc hi salisCaclion d'un boinmc qui en sait le prix, et (jui la pralicpie aisément pour son couij)te; la conlusion des nouvellistes |)erpétuelleuient déçus dans leurs conjectures parait lui causer une joie sensible :
C'est toujours avec un nouveau plaisir que je remarque (|ue personne, même ceux qui sont près de lui, ne sait ce ([u'il fera vingtquatre heures d'aNance. Celte bonne babilude importe à notre sûreté, qui dépend de la
Cette partie tout intellectuelle de l'art de la guerre, la conception du plan, la sa-
LE MARKCHAL DAVOUT. 235
vante et décisive beauté des manœuvres qui trouble, divise, détruit pour ainsi dire Tcnncnii ])ar avance et (|ui économise des flots de sany par la seule force du génie, en un mot la bataille gagnée dans la tèle du chef avant de Tctre par la bravoure du soldat, voilà ce qui lui arrache un cri d'enthousiasme et lui fait mettre la campagne d'Austerlitz même au-dessus de celle de jNIarengo. C'est le connaisseur — tout à Theure l'émule — (jui regarde et qui juge, et le regret généreux: qui se mêle à son admiration, la peur d'être réduit à n'avoir plus rien à faire, ajoute à la louange un surcroit de vivacité. L'année suivante, une autre nation s'écroulait; mais, cette fois, il était de ceux qui portaient les coups, au lieu de les regarder en attendant son heure, et celui qu'il frappait sur la Prusse témoignait de la sûreté et de la vigueur de sa décision autant que de l'intrépidité de son courage : le héros d'Auerstœdt faisait plus tpie balancer la gloire du vaincjueur d'iéna. Si l'on cherche dans sa correspondance les lettres
23G LA. SOCIETE DU CO>.SULAr ET DE L'EMPIRE.
qui se rapportent à cette date laineuse, on est frappe du contraste que présente la fermeté sobre et discrète de son langage avec les vicissitudes terribles de la lutte et l'ardeur héroïque qu'il y déploya. Nulle trace d'exaltation ou d'eniviement ; les faits sont racontés avec une simplicité mâle (jui achève la sévère beauté de cette grande figure militaire.
I>e i \, le roi de Prusse, le duc de Hrunswiek, h'S maréciiaiiK Mollendorf, Kalki'eutii, eulin tout ee (pj'il restait ii rarmée prussienne des anciens compagnons de gloire du grand Frédéric avec 80 000 hommes, lélilede larmée prussienne, a marché sur moi, qui leur ai évité une partie du chemin. Aussi, dès les sept heures du matin, la bataille a commencé; elle a été très disputée, et très longue et sanglante; mais enfui, mal:;ré l'extrême inéijalité des forces (son corps d'armée n'était que de 25 000 hommes), à quatre heures du soir, la bataille était gagnée, presque toute rarlillerie de l'ennemi en notre pouvoir, beaucoup de généraux ennemis tués, parmi lesquels se trouve le duc de BrunsAvick,
LE MARFXIIAL DAVOUT. '237
Treize ans ])lus tard, à la même date, il écrivait à sa femme :
Ta lettre me rappelle une époque bien glorieuse pour les armes françaises : si je n'étais pas très en garde contre la vanité, tout ce que lu m'as dit serait bien propre à l'exciter. Sans la lettre, cette époque mémorable se serait passée sans que j'y songe.
Pour mieux goûter l'admirable modestie de ce langage, il faut relii'e les écrits de ces capitaines ([ui n'avaient pas besoin qu'on ravivât en eux le souvenir de leurs grandes actions militaires, les Mémoires de Villars j)ar exemj)le, ou encore ceux du duc de Kaguse, (( ce monument clcvc à la glorification du maréchal IMarmont par lui-même », selon la mordante définition qu'en a donnée ]\I. Caivillier-Flcury dans Tune de ses élo- (juentcs études sur Tépoque impériale \
I. Dernières Etudes historiques et littéraires, tome II. C.;ilmann Lévy.
Les circonslanrcs cinouvantcs de celle victoire, (|iii appartient tout eiitirre à Davoul; sa lirre attitude entre les carrés d'infanterie, sur lesquels vient se briser l'attaque iuipétueuse de la cavalerie prussienne; la superbe et laconicpie barangue qu'il jette d'un visage enllaninié à cette poignée de braves; le béros enfin qui s'efTace volontaiienient dans son |)ropre récit, il faut l'aller cbercbcr dans les \ivanls souvenirs du fidèle témoin de sa vie militaire, du capitaine, depuis général de 'J'rohriand, un type d'officier des plus s\ m|)allii(pics, tout brillant de bravoure, d'entrain, de généreuse francbise, pétulant de gestes, bardi de langage et le cœur |)lein d'une admiration passionnée pour les liantes qualités de son cbef. Il lui a longtemps survécu et l'a fait connaître directement et de vive voix à des générations qui ne pouvaient plus le
LE MARKCUAL DAVOUT. 239
rencontrer que clans riiistoire. Merveilleux effet (le rinipression laissée par riiéroïsme et le génie dans un joui- décisif ])our l'honneur et la fortune de la France! Un demisiècle peut passer sur elle sans l'altérer ou seulement la refroidir. Le i4 octobre i8.jf) (il n'y a pas si longtemps de cela!), dans la grande salle du château de Savignv, Tro- ])riand, (pii jamais, à moins d'un insurmontable obstacle, n'avait manqué de se réunir à cette date à la famille de son maréchal, racontait celte J^age de notre Iliade avec une verve toute chaude encore des émotions de la bataille, comme si elle eût été gagnée la veille, et la veuve et la lille de Davout écoutaient avec une curiosité toujours nouvelle ces choses qui glorifiaient à la fois leur sang et leur patrie. Reproduisons ce suprême et vibrant écho de la gloire de nos armes, non certes pour abattre nos cœurs sous le poids d'une humiliante com- |)araison, mais pour les retremper au contraire, par delà de récentes et poignantes tristesses, dans le vivifiant souvenii- de ce
'i'iO LA SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET DE LEMPIRE.
{[lia pu oser et accomplir, bien Instruite et bien dirigée, la vieille valeur de notre race :
Il ftiisait chaud, à ccltr liciiro, il v a ciiiqiianU'-lrois ans!... Ali! (|ii('l Ikhiiihc (|uc'
Monsieur le marcclial !... Je le vois encore
En face de rcnncnii, nous rcprcscnlions ce petit vaso CM lace de ce gios canapé! Nous avions lair, a\cc nos î'-joni» lioninics, de préparer un déjeuner à MM. les Piiissiens : ils étaient 80000 hommes contre nous! Monsieur le maréchal fait former le carré, se place au centre; puis, d'une voix qui retentissait comme la trompette, le visage illuminé, il s'écrie : « Le grand Frédéric a dit (pie c'étaient les gros bataillons qui remportaient la victoire — lien a menti! ('e sont les plus enlélés! En avant, mes enfants, faites tous comme votre maréchal ! » L'armée électrisée, de s'élancer en criant : u \'ive le maréchal ! » Et le noble entêté a eu raison sur le grand Frédéiic.
Cependant Bernadotlc était de loisir, à une ou deux lieues de là, avec 2") 000 hommes de troupes fraîches, et, sourd aux appels réitérés de son frère d'armes, il laissait
SCS hommes préparer tranquillement la soupe. La destinée, qui oiulonnc cjuclquef'ois les choses comme un habile poète tragique, semble avoir voulu placer ici le jaloux à côté du généreux pour faire éclater la grandeur de Tun par la bassesse de l'autre. IjC récit de Trobriand sur ce point est à la lois plein de verve et de précision, et nous fait entrer dans le vif d'un épisode que la grande histoire ne peut qu'effleurer. Il ressuscite l'attitude, la physionomie, l'accent de chaque personnage ; et la figure la moins attachante n'est pas celle de l'aide de camp narrateur avec l'empoi-tement de sa franchise, la témérité de ses saillies et la plaisante série de ses mésaventures.
(( Allez dire à Bernadottc, lui crie Davout du milieu du feu, que je n'ai pas un homme de réserve et qu'il suive mon succès. » — « Retournez dire à votre maréchal, réplique insolemment Bernadotte à ce fier langage, que je suis là et qu'il n'ait pas peur. » Trobriand, à ce mot, sort de son rôle de messager et lâche son cœur
dans une t'nergi(|iie Ijoutadc : (( Sacrcblcu ! depuis huit heures du malin jus(ju'à tjuatre (jue mon maréchal s'est Ijallu conune un hou contre des Ibrccs écrasantes, il a assez l)ien prouvé qu'il n'a pas peur ». La (picrelle est allumée. Bei'nadoltc, après la hataille, essayera d'étoufTer la gloire de Davoul, de chicaner sa victoire, de diminuer le chiflre des Prussiens battus : « Votre maréchal, qui n'y voit pas d'ordinaire (Davout était très myope), v a vu double », répond l'empereur prévenu à Trobriand (jui lui apj)orte la nouvelle oKicielle de la victoire d' Auersta'dt.
Le surlendemain, à la première heure, l'aide de camp revient à la charge, sans mission toutelois, mais avec la connivence de 15erthicr, qui devait plus tard passer tlans le camp des envieux. Ici, une scène des plus expressives. Napoléon écoute Trobriand d'une oreille distraite, en pointant une carte et en achevant de s'habiller. Tout à coup la porte s'ouvre : c'est la victime des perfides insinuations de Bernadotte, l'homme de guerre méconnu, amoindri, qui
entre ou plutôt se précipite comme un louibillou. A la vue de Trobriand venu chez l'empereur sans son ordre : « Que faitesvous là, INIonsieur, s'éci-ie-t-il d'une voix vibrante de colère. jVIes aides de camp m'appartiennent : descendez m'allcndre. » Trobriand sort, mais ne descend pas. « J'aurais paye clier une cacliette dei"rièi'c la tapisserie », disait Saint-Simon à propos d'un important entretien qu'il n'avait pu entendre ([u'avec son imagination. Trobriand fait par dévouement à son chef ce qu'eût fait Saint- Simon par passion de moraliste. Il est mis à la porte, il y reste, le plus près qu'il peut, l'oreille collée à la seiTure, et il entend en frémissant d'aise l'exorde énergique de Davout : (( Si ce misérable Ponte Corvo avait voulu faire déboucher une tète de colonne, j'aurais looco hommes de plus au service de la France! » Napoléon écoutait, la tète inclinée (l'œil de Trobriand avait remplacé son oreille). L'espion improvisé n'en veut pas savoir davantage et prend sa course en se frottant les mains et en répétant : (( Ça
'2'ii LA SOCIETE DU CONSULAT I:T DE L'EMPIRE.
marclio, ra marche ». Son grand sabre accroche clans IVscaher les jambes d'un jeune officier qui s'clalc et Tenl raine avec lui. Reproches mutuels, j)rovocation, léger coup d'épée, puis retour en voilure avec le maréchal, (jui le semonce vertement pendant le voyage, et le met au\ arrêts à l'arrivée : telle lut la fin de ce conflit ])our le brave aide de camp, (pii aima miciiv se laisser maltraiter (pie tout envenimer en dévoilant les j)rocédés odieux de Ik'rnadotte. ('a niar- ('lldit. |)()ur son maréchal : il se iiuxpiail bien du reste !
Hicii dans les lettres de Davoiit n(^ trahit le maréchal bouillant et indigné (pie vient de nous p(?indre Ti-ohriand. I^a passion peut remporter un moment : elle ne le m('ne pas. Par un ellet de sa modération, de sa gravité, de son élévation de caracl(''re, il se maîtrise, il se gouverne, il se poss('de ; la possession de soi semble être son état naturel. Malheureusement il ne pouvait supj)rimen- sa victoire ou s'engager à n'en pa* gagner d'autre, et l'çnvie continue de croître
LK MARKCHAL UAVOLT. '245
et (le s'irriter autour de lui, sans réussir à jeter le trouhlc dans son ((x'ur.
Brisons sur ces misc'res, écril-il un mois ;iprès Auerst.xHlt; je n'exciterai jamais par des jactances Fenvie; jamais je ne me citerai, et si malj,n'c cela elle sVxerce sur moi, je la mépriserai.
]!)avout a une manière d'exprimer ses sentiments toute ferme et tout unie qui porte avec elle la vérité et la persuasion : il parle comme il pense, comme il fait ou fera, et les mots sous sa plume ont la valeur et le poids des choses. Il dit de son succès : a Je m'en serais réjoui de bon cœur, si cela était arrivé à ini de mes camarades », et sa magnanimité naturelle est connue transparente à travers la simplicité de son langage.
Il va droit devant lui avec une haute et Irancjuille dignité, faisant de toute son àmc son métier de maréchal, et, soit qu'il exécute la pensée de Napoléon, soit qu'il ne s'inspire (|ue de la sienne, enchaînant les ims aux autres les éclatants faits d'armes.
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A Evlaii, la Ijataillc, proscjnc pci'diie nu cculrc, indécise à droite, est gai^née à gauche, où Davoiit, déljouchant à Tlieure décisive, an-cte et reloule la victoire de reniiemi. A Tliann il attire sur lui et soutient avec une seule division les eflbrls de rarcliiduc Charles, poui- j)erinctlre au gros de SCS troupes d'arriver au icndc/-vous crAhcnsherg. A lùkniidd, Napoléon s'écrie en le rcijardant Au're : « Vovez ce Davout, il va encore me gagner celte hataille-là ». I/incendie des ponts du Danuhe lui ravit sa j)art de la sanglante joiu'née d'I'^ssling, et il sc])laint d'être réduit au rôle de « jiaisihle écouteui- de hataillcs ». \\ agraiu a de (juoi le consoler : il \ emporte la position d'oîi dépend l'issue de la lutte.
La campagne de i8t)() fit Davout prince, un prince (jui ne s'était pas uniquement donné la peine de naître. Sa modestie n'en reçoit aucune atteinte; mais, s'il se tait, ses actions parlent, et les officiers associés à sa gloire ne se croient pas ohligés d'être modestes pour leur chef. Un certain jour, où
11 s'avise encore de faire des siennes, Ney rencontre Trobriand j)orlant une dépêche. (( Quoi de nouveau? lui demande-t-il. — Le maréchal vient d'enfoncer l'ennemi. — Ah bah! votre maréchal enfonce toujours tout. — JMais oui, monsieur le maréchal, c'est son habitude » ; et l'aide de camp pique des deux sur cette réponse narquoise. Ney, si brillant et si acclamé, ne ressentait qu'un mouvement d'humeur des succès de son compagnon d'armes. Berthier, inégal, déclinant, ne lui pardonnait pas l'opinion qui s'était répandue et accréditée que le vainqueur de Thann et d'Eckmûhl avait sauvé l'armée, compromise par les incertitudes du major général. Il le jalousait aussi pour les qualités qu'ils avaient en commun, pour ses incomparables dons d'organisateur et d'administrateur, et il se vengeait en excitant à son égard les dispositions naturellement défiantes et ombrageuses de Napoléon. Les INIémoires de Mme de Rémusat nous ont montré l'empereur inquiet et comme blessé de toute réputation qui n'était
2'i8 LA SOCIETK DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
pas un rcllct de la sienne, chercliant el trouvant avec joie la secrète faiblesse de ceux qui le servaient avec le plus d'éclat, pour les tenir dans une plus étroite dépendance. Davoul n'avait pas de faildesse : il niéj^risait Toi-, les plaisirs, le vain éclat de la gloire. Aucini chef d'arniéc n'avait les mains j)lus nettes : il poussait Tinlégi'ité juscju'à la candeur, jus(|u';i pa\cr de ses deniei's le vin de Tokay (|ue voulait lui offrir la municipalité de Vienne. H élail timide, prcs(|uc làclic, pour sollicilc'r Toiubrc (Tune faveur. Il fu\ail |)ai' l;oùI autant (pie par prudence les lioinmagcs empressés et bruvants, et dans son gouvernement de Pologne on le vil plus d'une fois gourmander l'accueil enthousiaste des j)Oj)ulations et détourner leurs svmpathies vers l'empereur. Elevé au faite des dignités militaires, il n'aspirait cpiaux simples joies dii foyer.
Le capitaine, pas plus (pie l'homme, ne se laissait prendre en faute, et la fortune, (pli se joue des plus vigilants, ne se lassait
LE MARECHAL DAVOUT. 2i9
pas (le lui soiinre connue s'il avait eu, lui aussi, son étoile. I^es troupes quil organise et discipline sont l'élite de l'armée : il leur souffle son àme et les fait capables de tout oser. T.c lieutenant a si bien profité des leçons (lu niaitrc, ([u'il parait de force à s'en passer, ce (jui donne à penser au niai- Ire. Le lendemain d'Auerstœdt, Napoléon, dans son bulletin, lui décerne les plus vifs éloges, mais il ne pai'lc cjuc d'une victoire, et il y en avait eu deux : il absorbe l'autre — la plus glorieuse — dans la sienne. Au début de la campagne de Russie, à Maricnbourg, Davout lui présente le premier corps d'armée pourvu de toutes les i-essourccs (jue peut accumuler la prévoyance buinaine. Napoléon s'étonne et se trouve trop satisfait. La belle occasion pour Bertliier d'irriter son orgueil, sa défiance et de réduire Davout à se justifier d'avoir fait plus (|ue son devoir!
Les lettres du marécbal à sa femme sont muettes sur sa violente altercation avec le major général, en présence de l'empereur ;
'250 LA SOCIKTK DU CO>'SULAT ET DE L'FMPIRE.
elles ne eonlleniienl (|iriine allusion aiiièrc, mais rapide, à la haine dont il est l'objel :
Je suis sans nouvelles de loi depuis cinq jours et je n'ai pas eu une occasion pour t'en donner des niicimcs. depuis mon (h-parl de Maricnbour^', oii j'ai eu le honlieur de voir l'Empereur; j"épr()u\ais ce besoin; (jueUpies mots de lui me donnent une nouvelle ardeur et me fortifient contre l'envie <pii vous poursuit, lorsqu'on ne s'occupe que de ses devoirs et qu'on fait tout pour les remplir.
Quelques mots de lui\ c'était peu j)Our lanl d'ellbrls et contre des attaques si passionnées. Du reste, s'il est dans la nature de l'envie de grandir avec le zèle et le mérite des gens sur lesquels elle s'aeliarne, Davoiit va l'irriter de plus belle. L'une des deux armées russes ne lui échappe que parce ([ue l'enqjereur lui marchande les renforts et que Jérôme refuse de marcher sous ses ordres : Bagralion détruit, c'était rissue de la campagne modifiée, le désastre à tout le moins évité. Davout lui porte,
LE MARÉCHAL DAVODT. 251
faille (le mieux, une cruelle atteinte à Mohilev, où il bat, avec 20000 l'rançais, Go 000 Russes. Napoléon se conicnte de lui accuser réception de son rapport, sans y joindre un mot de félicitation. En revanche, ([uelques semaines plus tai'd, pour une marche cpii ne lui avait pas paru suffisamment ordonnée, il le tance rudement sur Tahscnce de direction dans le mouvement des troupes. Mais les injustes gourmades de l'empereur, pas plus que les terribles obstacles de cette campagne, n'ébranlent le zèle et Ténergie de Davout, et son rôle et son attitude, du commencement à la fin de l'expédition de Russie, font le plus grand honneur à son caractère, comme il nous sera facile de l'établir en achevant l'étude de sa correspondance.
Les lettres éeriles par I)a\()iil |)en(lant la eatn|)a<^iie de Uiissie coiitieniieiil |)eu de rcnscii^nenienls sur les événements militaires : leur intérêt n'est pas là, mais dans les sentiments (piVlles e\|)rimenl, dans l'étonnante vii^iieiir morale dont elles tc'moii^nent. Au déhut, il est vrai, elles trahissent (pielcjues in(juiétii(les, non sur le succès de renlre|)rise (le génie de \apol<'on rendait ton! |)Ossil)Ie, même au\ \eu\ dun homme d'un aussi i^rand sens), mais sur la dilïiculté de mouvoir une machine aussi eom|)li(|uée (|ue cette armée nnmense: ilsemhle trouver lourd son pro])re connnandement. L ne (ois l'action engai^ée, ses lettres se i-onplissent d'une espérance virile, d'un superhe entrain de vaillance. Assurément il est désireux de rassurer sa femme, mais la loi-ce (rame ne se simule pas, et celle que l'on sent ici n'esl j)as une simple précaution conjugale. Il a
foi dans ses vétérans, dans ses anciens divisionnaires : Friant, Morand, Gudin, l'iionneur et la force de rarinée, qui, (lcj)Liis le camp de Boidogne, j)artagent ses Ira vaux, ses j)érils, sa gloire, et dont les noms sont restés inséparables du sien. Ils forrnent à eux quatre une sorte de famille militaire merveilleusement funeste à Tennemi par l'accord des talents et des cœurs. Un chef se peint par le choix de ses lieutenants, et Davout n'en pouvait choisir de plus vaillants et de plus habiles. Leur généreuse union repose l'esprit des sentiments étroits ou criminels d'un Berthier, d'un Moreau, d'un Bernadotte, et témoigne de la bonté de la nature humaine. Avec quelle joie Davout raconte les exploits de ses divisionnaires, applaudit à leur récompense; et, quand le glorieux faisceau est pour la première fois entamé, quand Gudin, dans la charge héroïque de Valoutina, reçoit une blessui'e ".lortelle, quels touchants adieux entre les de IX frères d'armes !
J'ai à te donner, ma clièrc Aimée, une bien
mauvaise commission : celle de préparer Mme la comtesse (iiulin à a[)pren(lre le malheur qui vient (lairiver ii son bien estimable mari dans un combat oii sa division s'est couverte de gloire. II a eu une cuisse empoitée et le gras de l'aulrc jambe iiacassé par un obus cpii a éclaté prrs de lui; il est j)eu \ rai.scinblable qu'il en revienne. II a supporté rampulation avec une fermeté bien rare : je l'ai vu peu d'heures après son malheur, et c'était lui <pii cherchait à me consoler. On ne me reiuue pas facilement le ccrui-; mais, htrscprune fois on m'a inspiré de l'estime et de l'amitié, il est tout de feu : je versais des larmes comme ini enfant.
Davout, (pii fléchit à la vue des souffrances d'un ami, cndiu'C les siennes avec un cahnc sloiquc. V la Moskowa il reçoit deux blessures, Tune à la cuisse, l'autre au bas ventre, et il s'obstine à rester sur le champ de bataille pour le bon excnij)lc. Il estime « (ju'un maréchal ne doit le (piitter {}ue lorscju'il n'a plus de létc » ; c'est la traduction familière du mot célèbre de Bossuet : « Une àme guerrière est mailresse du
corps qu'elle auiinc )). l^es événements formidables qui se déroulent forment un contraste saisissant avec la tranquille fermeté de celui qui les raconte. Les Russes, dans la bataille de la Moskowa, nous avaient tué ou blessé 3oooo soldats, 87 colonels, 47 généraux. « Un aussi beau fait d'armes, dit simplement Davout, à raison des obstacles, a dû nous coûter, mais notre perte est peu conséquente en raison de celle des Russes. » Les lettres qu'il écrit au flamboiement de l'incendie de jMoscou ne trabissent ni le trouble de Timaginalion ni l'bésitation du cœur : il est de ceux qui savent, par la force de la raison et de la volonté, se dégager de l'étreinte des choses ; qui, dans la bonne fortune, prévoient l'épreuve, et, dans la mauvaise, s'attachent à ce qui relève et à ce ([ui sauve. Ce qu'il veut voir, ce (|u'il voit à travers les effroyables ruines de la cité incendiée, c'est l'entrain du soldat qui les remue et qui les fouille, qui en tire des vivres, des vêtements, des trésors de tout genre, et surtout une ample provision d'es-
•2i)0 LA SOCIRTK DU CONSULAT KT DE L'EMPIRE.
péraïK^c. Il sourit à ses Iroupcs restaurées, Iiabillées à neuf, et il écrit avec une £Tràcc toute martiale : (( Xous serons Jjientôt aussi beaux (|ue nous Tétions à Hambourg : pour aussi bons, cela va sans dire ».
Mais voici (pic ses lettres devieiment rares ou lonl défaut : les jours tei'ribles sont venus, et Davoiit n'a guère le loisir de tenir la j)lume. 11 est placé, avec son corps, à Tarricrc-gardc, pt)ur j)rotégcr la reti'aite; il lui faut sauver rarmée de sa lamentable confusion; d'une j)art, rallier les fuvards et 1^'s pousser en avant ; de Tauti-e, sans cavaleiMC, sans artillerie, remplissant le l'ôle de toutes les armes, refouler les assauts incessants des Cosacpies, ou bien, coupé de Tarniéc comme à \\ iasma, se fi-aNcr un ' clicmin sanglant à travers rennemi. Tandis qu'il fait cette béroic|uc besogne. Napoléon, (pii cbemine ])lus à Taise à Tavant-garde, ti-ouve sa marcbc trop lente, trop métboditpie, et lui fait Tinjure de le relever de son poste d'iionneur. De Moscou à la Béré- /ina, la roule est semée, pour Davout, de
souffrances morales plus intenses que celles (|ui Taccablent dans son corps, et c'est sous leur poids que le nerf de sa volonté semble un instant sur le point de se briser.
L'bomme de Tinflexible discipline a les yeux attristés d'un désordre sans nom ; on blâme les efforts qu'il fait pour l'atténuer, on raille ses plus solides qualités militaires comme inopportunes dans une situation aussi critique. Le chef qu'il aime et qu'il admire, que naguère, porté blessé sur un brancard, il cherchait anxieusement à travers les flammes de Moscou pour l'en arracher ou s'y ensevelir avec lui, ne daigne plus le voir, lui parler, ne s'adresse plus à lui que par des messages amers ou irrités, et, enfin, pour couvrir ses propres erreurs stratégiques, ose l'accuser d'avoir abandonné le maréchal Ney à Krasnoé et de l'avoir exposé seul aux coups de l'ennemi. En faut-il davantage pour expliquer et excuser la courte défaillance que relève en lui le comte de Ségur ? Que Ney, sauvé de la ruine par des miracles de vaillance et de foi,
ToH LA SOCIETE DU CONSULAT El DE LE.MPIUE.
réclipsàt par ses hauts faits, par sa faveur, par sa j)oj)ularilo, Davout (Hait houunc à ne pas jalouseï- une gloire si l)ien gagnée: mais (pion inuuolàt à eclte gloire son honneur de soldai, (jue Ney lui-nuMue, trompé j)ar les apparcnees el par les j)ropos de Napoléon, doutât de son compagnon d'armes, et ne répondit à sa demande d'explications ((ue j)ar ces seuls mots accompagnés d un dur regard : (( Monsieur, je ne vous reproche rien, Dieu nous voit et nous juge », '(pielle loi-turc j)()ur un cœur conune le sien! Et n est-il j)as admirable (pie la douleur de se voir ainsi mé- (^onnu, caloinuic, ne hii ail j)as arraché unedémarche, une parole luneslc à la discipline ! (lomparc/ Davout et "Nliu'al, et mesurez la dislance (pii les sépare; entendez-les tous deu\ dans la sccne laineuse de Gumhinncn, Tun se répandant en paroles |)assionnées et menaçantes contre riiomme aiupiel il doit son ti\)ne, et Tautre sétonnant d'une telle ingi-alitude et protestant conti-e l'exemple de l'indiscipline donné de si haut à ceux (jui n'avaient pas besoin de leçons de ce genre.
Li: M.VKKCHAL DAVOl V
]^cs (|ucl(|ucs Icllros ([ui portent la date de la retraite de Russie ne laissent apercevoir aucune marque d'aflaiblissemcnt physique ou moral. Le 12 novembre, il se félicite de la premitn-e unit qu'il ait passée sous uu toit depuis le départ de Moscou. « J'étais fatigué », écrit-il avec une simplicité qui nous semble sublime. Le 12 décembre, jour de la scène de Gundjiinien, un morceau de papier écrit en plein aiiporte à sa femme son tendre souvenir et de rassurantes nouvelles de sa santé. L'écriture est tremblée, mais ce n'est ni de l'atigiic ni de faiblesse : « Je te jure pai- toi que la seule raison en est au froid qu'il fait ». Une circonstance, (pie cite Ségur, de son arrivée sur le territoire prussien témoigne qu'il n'avait pas laissé en Russie toute sa vigueur de corps et d'ame. Il traversait, lui troisième, une petite ville qui, dans son
■260 LA SOCIF.TK DU CONSULVT ET DE L'EMPIRE.
impatience de voir arriver les Russes, s'irrita (le la présence de ces derniers Français; la poj)ulalion, bruyante, menaçante, environne sa voiture, commence à dételer ses chevaux; Davout se précipite sui* Tun des plus insolents, le saisit, le ti-aine derrière sa voiture, Vy fait attacher par ses domestiques, et donne Tordre d'avancer : la foule, stupéfaite de ce trait d'audace, s'ouvre silencieusement devant lui et le laisse j)arlir avec son captif.
La retraite est terminée, le jiéril déjà loin, lorsqu'il se décide à avouer combien l'épreuve a été rude, et à revendiquer, moins par orgueil que par dignité, sa véritable part dans les communes souflVanccs : (( J'ai fait les quatre cinquièmes de la route de ^loscou à j)ied;... j'étais sur pied dans la neige quand les soldats dormaient; nul soldat n'a été j)lus fatigué (pie moi. » liicntùt son àme s'ouvre tout entière et découvre la plaie que ]Vapoléon a faite au plus dévoué de ses serviteurs. Un mot lui échappe cpii en mesure la profondeur : il se
serait détruit, maigre son amour pour les siens, s'il n'avait cru à son àme el à Dieu. Un accent de généreuse tristesse anime ce douloureux ressouvenir :
Ce qui m'a retenu , c'est respérance qu'il reste quelque chose de nous : alors, noire souverain appréciera ses amis et ses ennemis. Fasse le ciel qu'il les connaisse bientôt ! Peutêtre qu'il les connaîtrait déjà, si je n'étais aussi délicat.
Que ne pouvons-nous lire, sur le rôle de Davout dans la campagne de Russie, un Mémoire analogue à celui qu'il a dicté sur sa défense de Hambourg! (( Je ne rends des comptes, disait-il non sans quelque fierté, ([ue lorsqu'on me les demande. » Nous possédons du moins, à défaut d'un exposé méthodique et raisonné, une lettre de sa main où, .sans se mettre en scène, en s'oubliant luimême, à son ordinaire, il rend un glorieux témoignage aux chefs et aux soldats de son cher i" corps. Voici comment il fut amené à cette justification, restée d'ailleurs tout
ICI LA SOCIÉTÉ nu CONSLLAl' i; F DK L'EMPIRI-.
iiitiiiio. \apol('on, (|iii ne se faisait point s(iiij)iil(' (l'im|)riin(>r au Mom'lciir i\{} pré- Icnducs Icllrcs (le SCS liculoiiaiits, dont ceuxci ignoraient absolument le contenu, en avait public une, en janvier i8i3, sii^ncc du connnandanl du i"" corps. Alais il était plus facile (remprunter à Davout son nom (|ue son àmc cl son sl\lc; sa Icnniie ne s"v Irouipa pas et lui sii^nala la phrase suivante, (piellc répudiait |)our son com|)te comme ajoutée et mensongère : « Une jurande (|nanlit(' de mes hommes s'est éparpilb'-c pour chercher des refuges contre la rigueur du froid, et heaucou]) ont cl('' |)ris ». J)avout tressaillit d'aise de se scnlii- si bien connu de son \imée, et il éclata conti'C cette llélrissui'c gjratuilement imprimée à ses compagnons d'armes : c'est ainsi (|ue la fausse letti'c nous en a valu une \éritai)lc (pii mente d'ctre citée parce (juclle atteste la puissance inouïe de res|)rit de cor|)s, de ce nerf des armées c[u'on ne remplacera jamais j)ai' le nomhre et qui doit, au contraire, être d'autant plus tendu que le nombre va croissant. Des
l.K MARECHAL DAVOUT. im
•J2 000 hommes que Napoléon avait admirés à Marienboiirg, il ne reste plus, aux dcniiei-s jours (le la retraite, qu'un petit groupe d'ol- (icicrs et de soldats, mais serre, mais compact, oîi se sont comme ramassées les vertus du corps entier. Il repousse la contagion du <lésordrc; il s'avance visible, distinct, dans runiverselle dél)andadc, toujours en armes, toujours rangé autour de ses drapeaux, toujours prêt à refouler l'ennemi. Celui-ci l'enveloppe et le décime sans pouvoir lui arracher ses aigles, son honneur, sa foi dans ses chefs, en un mot cette constance qui est l'àme même de Davout, et qu'on sent ici présente et agissante.
La presque totalité a péri par le fer en combattant avec une constance et une intrépidité sans exemple. Jamais un bataillon n'a été repoussé ni enfoncé. Jamais l'ennemi n'a fait abandonner une position auparavant l'instant où elle a dû être quitlée, et elle était évacuée sous le feu du canon avec un calme qui eût fait prendre tous ces inouvemens •comme des manœuvres d'exercice. Dans toutes
20't LA SOCIFTK DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
les batailles et combats, les corps avaient leurs aigles en présence de l'ennemi, et les corps les ont toutes rapportées; (>t elles ont toujours servi de ralliement,» jus(ju'h l'arrivée à Tliorn, aux généraux, aux officiers et au petit nombre de soldats qui restaient des nombreux combats que les régimens ont soutenus dans le cours de la campagne; enfin les divisions du i" corps, qui n'étaient composées que des aigles et des officiers des régimens et d'un petit nombre de soldats, marchaient réunies au milieu des débandés, cl la remarque en a été faite plus d'une fois, et cette constance du débris d'un corps d'armée remarquai)le par son dévouement à l'empereur, son bon esprit et sa discipline en tout lieu, dans les marches, dans les casernes et sur les champs de bataille, a excité l'admiration, et jai entendu le vice-roi et bien des généraux faire la remarque que tous ceux qui donnaient un pareil exemple méritaient d'être membres de la Lésion d'honneur.
vn
La constance de Davout a sa source non seulement dans la tenace énergie de sa nature, mais aussi, mais surtout dans l'iullexible droitui-e de sa conscience. Il ne se donne pas seulement par tempérament, par métier, par habitude, mais encore par devoir, et c'est pourquoi il ne se donne jamais à demi. Entendez avec quel accent grave, presque religieux, le défenseur de Hambourg, au moment où vont cesser ses communications avec la France, marque à sa femme la fermeté de sa résolution :
Nos lettres pouvant être interceptées, ne me parle absolument que de ta santé et de celle de nos enfans, et sois sans inquiétude. Ton Louis justifiera la confiance de son souverain; sa conduite sera toujours dictée par l'amour de son devoir, de Thonneur, de son souverain et de sa patrie.
On sait s'il tint parole. Chargé d'une
tâche ingrate à riicure où ses talents pouvaient rendre d'éclatants services, perdu loMi de la Fi'ance, au niilicii d'une population hostile, sans secours, sans nouNclles, avec la pcrspeclivc de voir l'Iùu-ope se retourner contre lui, il n'a pas mi instant de« défaillance. Ifainhourg fortifié, approvisionné par son aclivitc- pi'odigunise, défendu par des conscrits dont il a fait des soldats, reste debout et invulnérable cpiand la l'rancc cnlicre est vaincue cl sounu'se. llainboui-g, selon sa vaillante |)arole, se porte aussi bien (pie son chef. T.e général russe Beningsen lui annonce les faits acconij)Iis, rinondc Av feuilles (pii les attestent : Davoul ne \eul rien savoir, rien apprendre de l'enneiiu. On insulte ses avant-postes en se couvrant du drapeau blanc : il tire sur le dra|)eau blanc et sur les insulteurs. Le Sénat a reconnu Louis XVIII ; l'empereur a signé son abdication : les trois couleurs flottent toujoiu's sur les remparts assiégés. I/élat-major russe lui fait parvenir la lettre du gouvernement provisoire qui l'invite à suivre l'exemjjle de
IF. MAHKCIIAL lUVOUT.
ses frères (rarines : Davout esliine (|iriinc communication do ce genre ne saurait lui venir par une pareille voie et il n'en tient pas compte. Il faut pour convaincre, pour forcer sa patriotique incrédulité, que la princesse d'Eckmidil lui envoie Tun de ses proches parents, et encore déclare-t-il qu'il ne rendra Ilamboui-g (|uc sur l'ordre formel de Louis XVIII. Quand on lit, api'ès le Mémoire de Davout et le journal du siège rédigé par son aide de camp, César de Laville, la navrante histoire du siège et de la reddition de Metz en 1870, on éprouve lui sentiment intraduisible d'indignation et de douleur, et l'on demeure confondu de la façon étrangement dissemblable dont deux défenseurs de place revêtus du même grade peuvent entendre leurs devoirs de soldat et de Français.
La passion politique, qui est capable de toutes les lâchetés et de toutes les sottises, récompensa l'héroïsme du défenseur de Hambourg, en lui décernant les épithètes de voleur et de bourreau, f'-e voleui' avait,
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au refus des habitants de paver les coutrihutions de guerre et sous la garantie du plus sévère contrôle, saisi les fonds déposés à la hancpie de Ihunbourg. Avec ces fonds il avait anné, habillé, nourri les défenseurs de la place, conservé 2 > ooo hommes à la jiatric, et, sur le jioint de rejoindre sa fennne, il lui écrivait : « Je l arriverai, ma clu're Aimée, sans dettes, mais sans un sol ». Ce bourreau n'avait applicjué la loi martiale (prà (|ucl(jucs cmbaucheurs ou espions pris sur le fait; il n'avait louché ni à la vie ni à la liberté d'un seul habitant, et cela au mépris des ordres j)réiis, foiniels, implacables de Napoléon. Il avait fait plus : il avait protesté contre ces ordres dans un langage que l'empereiUMiavait guère coutume d'entendre. La lettre cpii contenait cette protestation a malheureusement disparu (elle eût été l'honneur de nos archives); mais sa fille affirme en avoir tenu et lu le double, et son souvenir ému en a sauvé les premières et admirables paroles :
Jamais Votre Majesté ne fera de moi un
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tluc d'Albc! Je briserais plutôt mon bâton de marccbal que d'obéir à des ordres dont l'empereur lui-même serait le premier à regretter l'exécution. La guerre est déjà assez borrible sans V ajouter des cruautés inutiles.
Le jMémoire sur la défense de Hambourg se terminait par ces mots : a Je n'ai jamais recherche ni la fortune, ni les commandements, ne voyant dans les emplois que des devoirs difficiles et souvent pénibles à remplir ». Davout allait, après le retour de Napoléon de File d'Elbe, retrouver des devoirs de cette sorte et s'en acquitter avec son abnéfi:ation habituelle. jNIinistre delà çuerrc à son corps défendant et bientôt, au plus aigu de la crise, commandant en chef des armées de Paris, il soutient dignement ces écrasantes responsabilités; sa natui'e droite et ferme domine la confusion et la corruption générales, l'effarement des uns et la duplicité des autres. Le politi(|uc ne cherche visiblement à travers les incertitudes et les obscurités de la situation que le bien de la patrie ; le soldat ne se dément pas et, plutôt que de
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rendre l\ii-i.s à diserétion, il envisaiie d une ànie iiili(''j)ide les ehaiiecs d'une halaille avec les vain(|neurs de W alerloo. I.e dernier lail daiincs de nolir épopée militaire, le hrillant conihal de Hoecpieneouil, est li\ié par son ordre, et c'est lui cpii jelle le dernier ei-i de guerre en lace de louche enui et j)i'es(|ue décontenancé. La lidcle et lovale mémoire d'un nu'inhrc du hureau de la seconde (Muunhi'C, M. (llémeul, nous a transmis le langai^c et L'allilude du cher de larmée de Paris dans la réunion provo(|uée |)ar l'ouclu' poui- dé'cidci- s il lallail ou non marcher à à renuemi. .Sur une allusion hiessanle laite ses intentions médiocrement helli(jucuses, J)avout prolesta avec feu et se dit j)rèt à ciii^ai^er imnu'-dialemciil la hataille. l'ouché, ([ui voulait couvrir sa trahison tie 1 auloi'ité d'un grand nom militaire, l'avant sonniié, pour I cndiarrasser, de déclarer si son assurance était justiliée par la certitude de vaincre, s'attira celle licre réj)li(jue du moins présomj)tueu\ des hommes : a Oui, Monsieur le président; j'ai une armée de
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73ooo hommes, pleins de courage et de pali-iotisme, et je réponds de lu victoire et (le rcpousseï" les deux armées anglaise et prussienne, si je ne suis ])as tué dans les deux premières heures ».
Le Davout de iSi.") était toujours le l^avout d'Auerstœdt et de Hambourg, et sa mâle et franche résolution déchirait le réseau de ruses où Fouché s'eflbrçait de l'envelopper. Il ne reste pas même à ses* détracteurs la ressource de ne voir dans sa réplique qu'un tardif réveil de dignité et de courage sous l'aiguillon d'une parole ofïcnsante : nous avons la preuve manifeste qu'elle était l'expression d'une décision arrêtée et d'une espérance réfléchie. 11 écrivait, la veille de cette réunion, à la chère confidente de son
rSoiis touchons au moment, je Tespùrc, do la (iu de mes sacrifices. Le sort de notre ])alrie va être décidé probablement demain. Wellington l'ail un mouvement et arrivera demain sur les hauteurs de Montrouge. Le corps du général Vandamme y est aujourd'hui;
je vais le renforcer demain, et jespère que la plus juste des causes, celle de notre patrie, prévaudra sur riiabilelë de Wellini^ton. Adieu, mon Aimée; je l'embrasse de toute mon âme, ainsi (|uc mes enfans.
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Pour faire connaître Davout tout entier, il nous reste à Tétudier sous un aspect plus intime, à surprendre dans ce rude soldat un fils, un frère, un père d'une exquise bonté, et un mari qui ne cesse point d'être amoureux de sa femme en dépit du temps, de la distance et des libres traditions de la vie des camps. Je ne sais, en effet, quelle vertu d'intérieur fait défaut à cet bomme, qui n'a jamais le temps de s'asseoir à son foyer : il a de toucbantes attentions pour sa vieille nourrice et une sincère affection pour sa belle-mère.
L'accusation de dureté de cœur qui lui a été prodiguée tombe devant la simple lecture de ses lettres : (( Lorsque je n'aurai plus de commandement, disait-il, l'expérience apprendra que l'on me plaît facilement. » Sévère aux négligents, impitoyable pour toute velléité d insubordination, il asur-
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tout à cœur de rouj)cr le mal dans sa rarine et d'éviter les vastes et saiiijlantes répi'essions. Le i;;énéral Séhasliani le traitait justement de fanfaron de cruauté, et nous le \ovons lui-même se féliciter (|ue la crainte inspirée par son nom lui enlève 1 occasion de sévir, dette rigidité |)rofessionnelle fond dans ses raj)|)orts avec les siens. La plénitude de joie et de reconnaissance, qui déhorde dans les lettres de sa méiT lors([u'clle j)ronouce seulement son nom, t(''moii;iie (ju'il avait (|uel(jue droit de lui écrire : « Je disputerai toujours d'attachement à vos autres enfants. » — « ^lon amilit' p.our mon frère ne i^eut consister en des mots », disait-il en a]>|)renant son mariage, et il lui ahandonnait sur riieurc sa j)art de patrimoine, augmentée dun don de looooo francs.
Il ne connaît pas cette pruderie de virilité (|ui empêche certains hommes d oser être pères, pas plus qu il ne cède à ces j)i*étendues hienséaiiccs qui compriment Telfusion des sentiments les plus naturels. Ilconcpiiert et frouvernc des rovaumes et il sourit hon-
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iicincnl à ses cnfaiils à la iiiamollc. 11 sail ([ucllc (lent va percer son petit Louis ou sa ,los('pliine, et, dans la même lettre où il entretient sa femme de l'état des Russes après Eylau et de la prise de Danzig, il lui signale certaine manière de venir en aide à la nature ce en enlevant la première peau qu'elle n'a |:as la force de percer ». Hume, voulant peindre la gravité de BufFon, disait cpi'il avait l'air d'un maréchal de France. Le père de famille chez Davout jette bien loin le bâton <[ue l'illustre naturaliste semblait tenir en place de plume. Il sait avoir l'âge de ses enfants et gagner leur cœur en parlant leur langue : il promet à son fils ime bonne partie de tapes, à ses filles un tour de valse qu'il se flatte d'accomplir avec ses jambes de la retraite de Russie, et sa morale tout enjouée, tout à portée, s'incarne dans les malicieux petits noms dont il les gratifie : a Monsieur Tardif, ^Monsieur Non, ^lademoiscUc Ta- <[uine, ^lademoiselle Caractère ».
JMais le sentiment qui donu'nc dans ses lettres, qui les remplit toutes, c'est son amour
pour safciniiic, qiiiélait sœur du vaillant et iulortunc général Lcclcrc. Clc duc et ce prince des temps nouveaux ne se pique pas de cette parfaite indidérence conjugale (jui passait naguère pour un signe de race et de savoirvivre. Si pai'lois il lui arrive de tourner d'un air («Mibarrassé autour de Tcmpercur, savezvous (juelle grâce ce solliciteur un peu naïf brûle d'obtenir? La permission d'assister aux couclics de la marécliale. Saint-Simon ne nous dit point (juc Icsd'Anlinct les La l'euilladc aient latigué Louis XIV de requêtes de cette espèce.
Davout aime sa femme de toute son àme, il I aime |K)ur le charme de sa beauté, pour la générosité de sou cœuiv, peut-être aussi pour sa sensibilité inquiète et un peu chagrine (|ui avait besoin de s'appuyer à une nature foite et sereine. Il emporte en tous lieux sa pcnsck} et son image, et les distractions que Napoléon lui attribue sont pure malice de prince pour taquiner la sécurité de la maréchale. Nous retrouvons ici la qualité maîtresse de Davout, la con-
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slance, qui a son prix clans un inari comme dans un général en chef, a Amour et fidclitc, dit-il, voilà mon mot d'ordre. »
Sous la tente, en marche, sur le champ de jjataille, parmi les soins les ])lus pressants ou les souflrances les plus vives, un chiftbn de papier échappé aux neiges de la Russie, une lettre toute souillée qui a traversé les lignes de Hamhourg, vient attester à sa femme qu'elle lui est toujours présente. Dans la correspondance entre les deux époux l'avantage nous semble rester au mari, sinon pour la profondeur de l'aflcction, qui est égale de chaque côté, du moins pour l'expression plus vive, plus variée, plus aimable de cette afleclion. La nature de la maréchale est grave, recueillie, tout intérieure ; sa passion pour son mari a ce caractère : elle porte le deuil de son absence avec une austère tristesse. Les sé})arations de ce genre ne sont pas d'ordinaire, dans ce gai pays de France, une cause d'incurable mélancolie ; on se fait une raison, on s'applique à vaincre sa douleur pour ne pas trop attrister les ab-
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scnts: ])arfois iiirino ou \ réussil de telle sorte (jiie les absents soiiliaiteraient une victoire plus disputcc. C/esl le contraire qui se passe ici. Davout i^ronde (juehjMcrois sa l'eninic, mais c'est de son troj) de \(ilu. 11 doit lui rappeler (pi'elle est jeune, (ju elle est jjelle, (pfelle sait se j)arci- avec yoùl. Elle se résigne, sur ses instances, à ])araitre dans les fêtes de la cour, mais c'est i)oui' y rester conune fixée à sa place, sans danser, sans parler, sans sourire, le reyard el la pensée tournés vers lahsenl.
Un seul sentiment la dis|)ute à cet aiiioui\ e\>sl la lendresse nialei'nelle, douloureusement aiguisée par la morl de j)lusieurs enfants; et ce sentiment est si j)romj)l à s'alai'uiertpril la fait j)arfois hésiter à rejoindre son mari. (!elui-ci la désire, rap|)ellc d ahord à demi-voix, puis d'un ton j)lus pressant, el il s'attriste de n'être pas entendu. Mais il sait le moyeu, et il en use, de triom|)her d(^ ses hésitations, c'est de lui insinuer (pi'ellc est moins épouse que mère, et de féliciter ses enfants de l'emporter sur lui : Aimée,.
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atteinte an canu', ne connaît plus (robstacle et court se jcler dans ses In'as.
Une passion charmante anime ces rapides amours goûtées au milieu du tumulte des armes cl comme avivées j)ar le souvenir des maux souH'erts et la perspective du péril prochain. L'idvlle se mêle à l'épopée et se teint de ses couleurs bellicjucuses. Davout, mis si longtemps au régime frugal des lettres et des portraits, s'enivre de la vivante beauté de sa femme, car celle-ci n'est plus l'épouse nerveuse, attristée, ennemie de la parure que nous montre la correspondance ; l'amour heureux lui communique un éclat de vie et de grâce qu'elle prend plaisir à rehausser de superbes atours. La dignité, qui lui est naturelle, se change en une sorte de fierté radieuse, triomphante et même, à certains moments, un peu alticre. Durant la trêve qui précède la campagne d'Autriche, le corps des officiers sollicite l'honneur de la saluer; à l'heure fixée povu' la présentation la maréchale n'est pas prête. Davout, tout en l'excusant, ne quitte pas des yeux la
porte (les appartements intérieurs qui tarde à s'ouvrir. Elle ap|)arait enfin, revêtue d'une amazone de salin blanc, coifTce d'un casque de velours noir à plumes, portant la tôte haute, en femme assurée de n avoir pas perdu son temps cl (jui croit avoir le droit d'être belle à son heure. « Vous étiez née pour être princesse », lui écrivait la mère de Davout lorsque la victoire d'Eckmuhl l'eut élevée à ce l'ang. Ce jour-là, la maréchale, (|ui n'était encore que duchesse, semblait anticiper sur l'avenir, et l'on eût dit (ju'ellc ne tenait toutes ses grandeurs que d'elle-même. Davout, si amoureux et si ébloui qu'il fût, n'hésita point à lui rappeler que les braves gens qu'elle avait fait si tran(|uillcmcnt attendre y étaient aussi j)our (piclcjue chose. Il la conduisit par la main en face des officiers, connue pour la leur présenter, et lui dit d'une voix ferme et haute : « Madame la maréchale, les officiers du corps d'armée que je commande ont bien voulu nous faire l'honneur de demander à vous présenter leurs hommages ;
je VOUS prie de vous souvenir, dans l'accueil que vous fci'cz à ces Messieurs, que, si vous èles maréchale et duchesse, c'est à leur vaillance sur les champs de hataille que vous le devez. »
A Stettin, en 1812, dans la visite qu'elle fait à son mari, à la veille de la campagne de Russie, elle porte encore une toilette demi guerrière, une amazone de satin rose garni de fourrures, et cette ravissante apparition dont le maréchal remplit ses yeux cl son cœur laisse comme une trace lumineuse dans sa correspondance. Deux ans plus tard, il y reporte son souvenir avec une émotion pleine de douceur. « Jamais tu n'avais été si belle, si délicieuse. »
Il ne devait la revoir^ qu'en juillet i8i3, après les épreuves que l'on sait. Cette fois, elle lui amena ses deux filles : il les avait bien méritées pour prix de ses souffrances. Vingt jours fortunés se passèrent sur lesquels il dut vivre pendant tout le siège de Hambourg. Le 17 juin i8i4, il rentrait sous son toit, qu'il n'avait pas revu depuis quatre
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ans. u [1 était temps qu'il arrivât, écrivait la inére de la maréchale à ruii de ses fils, ma lille n'y tenait j)lus — Elle n'avait plus de patience, ne mangeait ni ne dormait, et vci'sail des larmes sans cesse. Tu aurais été l)ien content, mon ami, si tu t'étais trouvé à l'arrivée de AF. le AFaréclial. Ses cliers |)elils enfants se sont jetc'-s dans ses bras, et il les serrait contre son co'ur les larmes aux veux, (luel tableau ! »
Aime Leclerc a raison : le tableau valait la peine d'èti'e \u et décrit. (^)u On le j)lace à côté du récit de la halaille d'Auersta'dt j)ar Trobriand, cl 1 on a Davoul tout entier : je plains ceux qui trouveraient que le père de lamillc leur gâte le lu-ros.
(le père, si lointain, à j)eine entrevu, trouvait le (-œur de ses enfants plein de lui : la gardienne du fover n avait cessé de le mêler à leur vie, leur connnentant ses lettres, leur racontant ses travaux, mettant sa gloire à leur portée. Elle avait fait davantage : elle avait lait j)asser en eux qucl([ue chose de la raison, de la vaillance, de la lovauté
.i; MA.11KCIIVL 1) vvoir.
paternelles, et sa joie n était jamais si vive ([iu> lors(ju elle pouvait eiivo\er à son mari <|uclque saillie ([ui jjortait sa marque, où il s'entendait parler lui-même. Ce genre d éducation lui était d\uitant plus facile qu'elle s'était depuis longtemps mise à l'unisson de son àme et de sa vie. Aux heures les plus douloureuses de sa carrière, Davout trouve en elle une seconde conscience vivante, éloquente, qui lui répète avec infiniment de force et de douceur tout ce que lui avait déjà dit la sienne. Parmi les dénigrements, les soupçons, les basses jalousies, il a le plaisir délicieux d'être compris, soutenu, glorifié par ce qu'il a de plus cher au monde. A la lettre demi révélatrice sur les déboires dont il a été abreuvé pendant la campagne de Russie, à laveu (piil lui l'ait des idées de suicide ([ui ont hanté son cerveau, elle répond par un cri de compassion et d'amour, et offre à son àme désolée l'image souriante de ses quatre enfants. Lorsque, après la chute de l'empire, l'orage se déchaîne contre le défenseur de Hambourg, une exal-
talion généreuse remplit les consolations qu'elle lui prodigue, et mêle les stoïques accents aux termes de la plus ardente tendresse. Elle s'éprend de la gi-andeur simple et calme du soldat outragé, le renvoie au jugement de sa conscience et de la postérité, embrasse avec joie sa cause et son sort, et s'écrie dans un élan (ramour magnanime : (( Je n'ai jamais été si (irrc de t'aj)partenir ». Ce langage est d'autant j)lus admirable (pfen ce moment même la maréclialc se consumait dans la (lévrc et dans les larmes, et que la consolatrice (nous le savons par la lettre de sa mère écrite (juatre jours après celle-ci) n'avait jamais eu si grand besoin d'être consolée. ]/aveu de son état lui échappe en finissant avec une grâce douloureuse, et peu s'en faut qu'elle ne s'abandonne dans les bias de celui (pi'elle soutenait tout à l'heure :
Jai le plus grand besoin de te serrer dans mes bras. Viens le plus vite possible ; ma santé souffre et la présence est le remède à lous mes maux; celte assertion rend toute autre in-
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stancc superflue. Je t'embrasse de toute mon âme. Toute à toi jusqu'à mon dernier soupir.
Au-dessus des ravissements de la passion sensible, au-dessus même des pures joies de la famille, la divine beauté du mariage apparaît et éclate dans la parfaite et sublime entente des cœurs en face de l'adversité, et c'est là le spectacle que nous offre ce ménage béroïque. Il passe comme un souffle cornélien dans ce dialogue de l'épouse et l'époux, et si la langue n'y a pas la vigueur de celle du poète, elle a du moins l'honneur d'avoir été parlée sur la scène du monde et d'avoir exprimé des sentiments qui se sont traduits en actes.
Davout ne devait pas jouir longtemps du bonbeur d'être réuni aux siens, qui avait été sa seule ambition. Il mourut en 1823, âgé de cinquante-trois ans seulement. On s'étonne qu'une vie si pleine ait été si courte, que tant de campagnes, tant de travaux, tant de services et de services si divers aient pu tenir dans un aussi étroit espace de
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temps. Spji cai-aclrrc de honiie lioiirc i;ravo, rcflcclii, tenace, produit aussi lillusioii d'un plus grand nombre d'années. Thicrs luimême semble s\ être tioni|)('; dans sa narration de la campagne de Russie il le qualifie de vieux inart'ciial, de \ieu.\ guerrier blanelii sous les armes : ce vieux marécbal avait (piai-anle-deux ans. flette jeune maturil(\ (|ui associe une |)i'U(lcnce consonnncc à une énergie intacte, est le trait original de sa pbvsionomie militaire, et c'est ])ai' là (ju'il mérilc de laii'c ('cole clie/. un |)cuple ([Ui a lailli se perdre j)our axoir oul)lié cette vérité, toujours présente à lespi-it de ses adversaires, (|uc la \ ictoire ne s'improvise j)as. T^a victoire ne (it jamais défaut à Daxout |)arce <ju il v pensa toujoiu's. L'bisloii-c de ses campagnes, lors(pi'elle sera écrite, sera bonne à méditer pour les officiers qui se croient de taille à soutenir ces vastes commandements aux(piels est attacliée la foi"tuuc de la patrie. Puisse-t-elle, en leur apprenant (pielles qualités ils exigent, susciter quehpie énnde à riionnnc qui aurait pu,
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<onHne Catinat et à mcilleiir litre encore, obtenir de ses soldats le beau surnom de /Vw la Pcnsc'c. I.a défaillance d'un jour n'est pas la décadence. Davout, en 180G, croyait la Prusse écrasée pour des siècles, et, dix ans plus tard, il songeait mélancoli- <|uement à tant de victoires remportées en pure perte. La vanité de son pronostic, j)lus saisisante et plus amère pour notre génération que poui" la sienne, renterme, du moins, cette consolation (jue rien en ce monde n'est définitif, pas plus, sans doute, Sedan qu'Auerstœdt et léna.
M. BardoLix, fidrle à une tradition longtemps en honneur parmi nous, continue do se partager entre la politique et la littérature et se repose volontiers du labeur parfois ingrat de Tune par les vives jouissances qu'on ne demande jamais vainement à Tautre. Le sénateur a ses heures, et l'écrivain a les siennes. Celui-là apporte dans les discussions c[ui touchent aux intérêts vitaux du pays son esprit hautement libéral, sa raison nourrie de savoir et d'expérience, et l'éclat de sa chaude et vibrante parole ; celui-ci vit j)ar létude et la méditation dans