‹ La société du Consulat et de l'EmpireChapitre 3 sur 16 · I. Charpentier · texte numérisé non relu

I. Charpentier

publiés en i836. En rcalitc il n'y avait de jDublié qu'une très faillie part du manuscrit, 200 pages sur 3 000. C'est dans ce fonds échappé à la curiosité destructive de Napoléon III ([ue iNI. lung a puisé la matière de trois intéressants volumes, auxquels il a joint un bon nombre de pièces inédites et un commentaire continu, qui complètent, éclairent ou recti(i(Mit les récits et les asseï'tions de Fauteur.

MEMOIRKS DK LUCIEN BONAPARTE.

L'œuvre posthuine de Lucien Bonaparte se compose de pièces diverses : narrations, conversations, réflexions rédigées à des époques différentes, et que l'auteur regardait moins comme ses jMémoires que comme les matériaux propres à les composer. Les dissci'tations politi(|ues, écrites pour la plupart à distance des événements, avec une chaleur vague et déclamatoire, ne se distinguent ni par la nouveauté, ni par la justesse des aperçus et s'inspirent avant tout des besoins de la personne et de la cause ; les appréciations et, dans une certaine mesure, la relation des faits v portent l'empreinte sensible des modifications survenues dans les événements et les idées, des préoccupations d'un certain temps, d'une certaine heure. Ajoutez que la plupart de ces dissertations n'ont pas même le mérite d'être inédites. Les récits et les dialogues écrits sous de récentes ou

(le fortes impressions offrent une lecture autrement instructive et attrayante. Lucien, bien qu'il ait eu son heure crinfluence et d'éclat, n'a guère fait, à vrai dire, (juc traverser la politique; aussi nous pcint-il surtout (les scènes intimes, ces scènes (jui échappent à l'histoire et meurent tout entières avec les personnes qui v ont assisté, si l'inic d'elles ne s iiKjuiètc d'en fixer la trace fugitive : c'est là ([u'est l'intérêt et le charme de ses jMémoires. Nous v assistons aux modestes débuts de la famille Bonaparte, à ses soucis, à sa gène, à sa vie ballottée et aventureuse, aux progrès étonnants de sa fortune ; nous v suivons les destinées et les pensées changeantes de Lucien, et, de plus, nous y surprenons dans ime sorte de négligé histori([ue ce cadet de génie qui prend si vite le ton et le rôle d'aîné, qui commence l'élévation des siens en leur vendant la grandeur au prix de leur dignité et de leur indépendance, et qui s'étonne qu'ils aient quelque peine à s'accoutumer aux conditions du marché. N'est-ce pas chose

curieuse que de voir le futur César s'essayer en famille avant (réelater en public, d'observer Tallure de sa tyrannie naissante, ses ombrages, ses impatiences, ses concessions apparentes suivies de soudaines et violentes explosions? Au moins discute-t-il encore ou feint-il de discuter ; Joseph se souvient parfois qu'il est l'aine, se permet de critiquer, d'avoir de l'humeur; Lucien, avec les libres grâces de la jeunesse, assaisonne la flatterie de quelques épigranunes : le temps est proche où il faudra choisir entre le silence et l'exil.

On n'est pas médiocrement surpris de voir se débattre bourgeoisement contre les embarras d'une vie précaire cette maison qui va donner un maître à l'Europe et l'approvisionner de rois. Tous ces souverains en herbe sont alors en quête de bourses d'école, de collège, de couvent ou de séminaire. Pétitions, suppliques, visites à la cour, stations prolongées dans les antichambres, le pauvre Charles Bonaparte, qui sent ses forces décliner en même temps que ses

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(charges s'accroître, ne s'épargne aucune fatigue et aucun dégoût pour suppléer à l'insuffisance de ses ressources.

La mauvaise chance s'en nièle : les exploitations dont il avait à grand'peine ohtenu le privilège languissent et avortent : ses plantations de mûriers vont mal, mal ses salines. 11 hvpolhècjue le meilleur de son cliétif patrimoine, cette l'anleuse vigne dont le pi'isonnier de Sainte-Hélène se souvenait encore avec reconnaissance, parce (jucllc avait fourni auv Irais de ses semestres, j)ayé ses voyages à Paris. Dans celle dure année de 178'î il cm])runlc lio louis au gouverneur de lilc j)oui- aller \isilcr ses enfants sur le conlinent. Les 20 louis ('■lalent encore dus en 1800; seulemenl il s'était passé dans rinlervalle (juchpies ('vénemeiits notables (jui avaient ruiné le créanciei" et tiré d'einbari-as la famille du (lél)ileur : le premier consul ne laissa |)as proleslei' le billet (pie lui présenta le comte de Beaumanoir en lui laisant force excuses de troubler ses occupations pour une sonnne

MKMUIRIiS DE LUCIEN liUNAl'ARTE. '.i

si modique, mais ([iii lui faisait si i^raiid dclaul.

L'avenir de ses fils est le cuisant souci de C'diarlcs Bonaparte. Sou aine ne s'aviset-il j)as de doutei" de sa vocation ecclésiastique, de préférer runiforme à la soutane? IjC père fléchit et cède. Qui fait des objections, essaye de résister à ce brusque changement de carrière ? C'est le cadet de Joseph, le boursier de Brienne, qui de bonne heure a le verbe haut et le conseil impératif. Il faut voir dans sa lettre à l'oncle Fesch avec quel dédain il traite les velléités belliqueuses de son graml frère, de quel ton il caractérise et tance sa nature indolente et légère ! Ce transfuge du séminaire se dit un goût décidé pour le plus beau de tous les états. Soit. Quelle arme va-t-il choisir? Le génie? Point. L'artillerie ?iMoins encore. Il faudrait montrer du mérite, prendre de la peine. (( Vovons, il veut être sans doute dans l'infanterie. Bon, je l'entends; il veut être toute la journée sans rien faire ; il veut battre le pavé toute la journée. D'autant

plus, qu'est-ce qu'un mince officier d'infanterie? Un mauvais sujet les trois quarts (lu temps. » Sur ([uoi l'élève de Brienne, plus soucieux du bon recrutement de 1 armée que de celui du clergé, conclut qu'il faut donner Joseph à l'Eglise. « IMonseigneur l'évèque d'Autun lui donnera un gros bénéfice et il sera sur d'être évèque. Quels avantages jjour la famille ! » Quels avantages pour la famille ! telle est la raison décisive delà vocation de Joseph. Napoléon n'en invoquera pas d'autre poiu* le bombarder un joui" roi de Naples ou roi d'Espagne, à cela ])i"('s (ju'cn ce tcmj)s-là la famille sera tout entière absorbée dans son chef. J/auteur de cette lettre si pleine d'autorité et de sens pi-ali(|ue était âgé de cpiatorze ans.

Jj'un des plus jolis tableaux que Lucien retrouve dans ses souvenirs d'adolescent est celui de la famille entière rassemblée dans la petite maison de l'impasse Saint-Charles, à Ajaccio, en un temps où la Corse était agitée de dissensions intestines. Lucien revenait de Corte, porteur d'un message de

Paoll ([iil, saisi de (IrgoùL et d'effroi devant la forme sanglante que prenait la Révolution française, méditait raffrancliissement de sa patrie sous le protectorat de TAnglcterre. Il Irouvc LaUitia entourée de tous les siens. Bonaparte, revêtu du brillant liahit de commandant de la garde nationale d'Ajaccio, tient sur ses genoux la petite Annonciata (Caroline, la future reine de Naples), qui fait sonner les breloques de sa montre; Louis, tout seul dans un coin, barbouille des bonshommes ; Pauline et Jérôme jouent ensemble, et Marianne -Elisa, récemment sortie de Saint-Cyr, brode auprès de sa mère, avec le sérieux de ses quatorze ans. Comme Lucien apporte de graves nouvelles, on congédie les enfants. Alarianne hésite à sortir, ne sachant si ce congé la regarde. <( Vous aussi, lui dit Joseph, bien que vous soyez une grande demoiselle de Saint-Cyr. » ]\Liriaune fait à la compagnie une belle révérence à la française, et tout bas à Ijucien, en lui donnant une petite tape : « Vous me direz tout, n'estce pas ? » Ce groupe simple et gracieux,

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c'est la future maison impériale avant l'appel de la destinée, les bonds audacieux du génie, les superbes et fantastiques élévations. Le brave amiral ïruguet, qui vint j)eu après dans Tile, regretta souvent de n'avoir pas possédé le don de seconde vue. 11 dansa plusieurs fois avec l'Llisa, la trouva cliai'mantc, et ne songea pas à demander sa main.

(( J'ai manqué ma fortune », aimait-il à répéter en j)arodianl le mot de Bonaparte sous les murs de Sainl-Jcan-d'Acre.

En contraste aNCC ce cadre aimable et Irais s agite Tàme ambitieuse de Bonaparte, impatiente, amrrc, rongeant son frein. Que lui fait à lui lindépendance de la Corse et le rêve étroit de Paoli ? ]Méme en France, il troinc riiorizon borné et étouH'ant. On le félicite d'être capitaine à vingt-deux ans; on attribue son avancement à son mérite, et l'on ne voit point qu'il n'est dû qu'au dépait des officiers supérieurs pour Coblentz. La faveur, les femmes, voilà ce qui fait les carrières brillantes et rapides, voilà ce qui poussera Josepb, le beau cavalier corse.

M'iMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE. VA

Mais j)liitot que de languir dans son misérable grade, il ira tenter la fortune dans un pavs toujoiu\s ouvert aux vaillants et aux capables, dans les Indes anglaises; il s'y battra pour ou contre les Anglais, selon Toccurrence et l'avantage, et en rapportera des ricbesses, de la renonnnée et de magnifiques dots pour ses sœurs. Ainsi se dépitait et se passionnait avec un mélange de raison scepticpie et d'imagination enthousiaste l'ambition de Bonaparte encore sans objet, pi'esque sans patrie, quelques mois avant qu'il reprit Toulon et entrât dans l'histoire.

Cliasscc de Tile par la faction triomphante (le Paoli, la famille des Bonaparte alla s'échouer eu Provence et tâcha d'y vivre. C'est le temps où devint jacobin celui que le pape devait un jour faire prince de Canino. Dix-huit ans, peu de cervelle, une grande vanité et une précoce faconde décidèrent cette sid)ite conversion. Le trait suivant donnera la mesure de la faiblesse de ce caraclcre. ]| aimail et vénérait Paoli; (|uc'l(jues joiu'S auparavant, il ne pensait, il ne parlait que par lui. A peine a-t-il mis le ])icd sur le continent qu'il monte à la tribune pour protester contre l'insurrection de la Corse; on l'applaudit, on l'acclame, et le voilà qui, se grisant de cette populai-ité soudaine, dénonce, flétrit, stigmatise Paoli, le voue à l'exécration populaire. Les remords ne le gagnent que lorsqu'il se trouve seul, lorsqu'il songe à la lâcheté qui lui a valu les bravos de ses

auditeurs et, ce qui lui avait paru moins savoureux, leurs accolades parfumées d'ail. Faibles remords d'ailleurs et c|ui ne le dégoûtent pas pour longtemps de son nouveau rôle, non plus que les scènes odieuses dont il est le témoin involontaire et très intérieurement scandalisé.

Ces scènes, qui n'ont pu, comme le remarque M. lung, se passera Marseille, alors retombée aux mains des royalistes, ont cependant un tel air de vérité que Lucien parait avoir confondu les lieux plutôt qu'imaginé les choses et substitué Marseille à Toulon, où il débarqua en arrivant de Corse. Une conversation au café un jour d'exécution ; la physionomie, le geste, le langage des patriotes attablés, leur verve atrocement gouailleuse sur les attitudes variées des victimes ; la dame du café plaignant, en minaudant, ceux qui n'ont pas pu prendre leur part du spectacle par un si beau soleil, et au dehors une foule matinale qui se hâte d'un pas allègre, les hommes en élégante carmagnole, les femmes en madras rouge coquet-.

tcment noué à la Marat, et de jolis bambins gambadant entre pore et mère, tons ces traits rasseml)lés dans une saisissante es(|uissenous donnent Tliorrible sensation de Tun de ces jours néfastes si fréquents sous la Teri-eur. (( Les monstres! » dit tout bas, bien bas, le jeune (lorse, ci, quatre mois plus tard, nous le retrouvons à ]Maratbon (lisez Saint-Maximin) ])résidant le comité révolutionnaire et relevant du prestige de son élo(|ueiu^e en(lanun('e son modeste emploi de gardemagasin à 1 200 fi'ancs d'appointements.

Combien de gens moins jeunes que Lucieti et (riuuneur aussi dél^onnairc ont ainsi renié leur nature et leur éducation pour se faire les complices et les auxiliaires de la Terreur! Plaisante raison ([u'un vent manie et jette en proie à Tesprit d'iniquité et de violence qui souffle en certains jours chez la nation la plus éprise de la justice et de l'humanité! JMais est-il exact de dire que nous sommes le jouet de l'opinion et du courant, et qu'il v a dans ces monstruosités plus d'aveuglement

(|uc (le cnmc? Qui jjourra mesurer tout ce qu'il entre de faiblesse, de vanité, de lâcheté ambitieuse dans l'àme de ces petits ou grands serviteurs de la démagogie ? Le comte TNIiot de Mélito, dans des IMémoires plus intéressants que répandus, a peint el jugé avec vigueur et finesse un groupe de conventionnels qu'il rencontrait en 1793 à la table du ministre des affaires étrangères, Deforgues. Que de sentiments étrangers à la passion même égarée du bien public ! Quels appétits violents ou mal contenus de pouvoir, de popularité ou, plus simplement, de plaisir et d'argent! Ils ont même leurs Sosies, qui captent un reflet de leur popularité, s'appliquent à reproduire, à défaut de leurs talents, leur air, leur démarche et particulièrement leurs vices. D'autres laissent percer un sens, une modération relative, ou une distinction d'esprit et de manières qui éveille le doute sur la sincérité des convictions qu'ils étalent. Bouchotte, porté par la Commune au ministère de la guerre, et qui lui donne d'ailleurs de

trop funeslcs marques de sa reconnaissance, s'inquièle moins pourtant de l'opinion de ses employés que de leur mérite et de leur zèle, et sauve le plus quil peut de tètes de généraux, Deforgues, une créature de Danton^ qui dirige les affaires étrangères, s'efforce d'y maintenir ou d'y ranimer les traditions d'urbanité et de grâce chères au monde diplomatique, et, les jours où il s'assied à la table du ministre, Fabre d'Eglanline disserte avec une ingénieuse finesse sur la comédie classique, quitte à retourner le lendemain à l'utile brutalité du laniraiie révolutionnairc.

INIiot de Mélito ne trouve, dans le groupe qu'il lui est donné d'observer de près, (ju'un seul fanatique, le bouclier Legendre; celuici tue les gens par devoir, par conscience, par scrupule de patriotisme, au demeurant l'homme le })lus probe, le plus doux, le plus tendre du monde, ne parlant jamais de sa femme, de ses enfants, de son bonheur domestique qu'avec une voix mouillée de larmes: une sorte de Berquin de la guillotine.

moins digne, après tout, de réprobation que les soutiens hypocrites d'un re'gime qu'ils condamnaient par raison, servaient par intérêt, et prolongeaient par le concours de leurs talents. Lucien plus âgé aurait peut-être ctc tenté de remplir l'un de ces rôles; mais il avait tout juste assez de barbe au menton pour jouer les terroristes de petite ville, et il ne sévit guère qu'à Saint-Maximin.

■20 LA SOCIÉTÉ Dt CONSULAT El' BE Lt.MlMKIi.

Il V était vite passe j^raïul lioinme, tout ce qu'il y avait de gens instruits se ti-ouvant sous les verrous, pi-océtlc souverain pour se débarrasser des compétitions gênantes. Avant son entrée en scène, un moine déirocpu' lenail le haut du pavé, (l'était le seul qui sût lire et écrii-e pai'mi les gens qui enfermaient les autres. Epaminondas (ainsi s'intitulait ce n)oine) céda modestement le i)as à l'ancien élève du collège d'Autun, qui s'étail allïihlé du surnom de Brutus, obéit servilement à ses ordres, et fut tout son personnel administratif. Lucien, qui ressent un embarras facile à comprendre à revenir sur l'enq^loi de sou temps en l'an II de la République, s'est peint à nous sous un aspect encore plus ridicule (ju'odieux, et qui, ce semble, n'a rien dinvraisemblable. Parmi les formes diverses qu'affecta la persécution révolutionnaire, la

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sienne a un caeliet original. Il est le Ivranncau dilettante qni emploie ses pouvoirs extraordinaires à satisfaire un violent penchant naturel pour réloquencc de la tribune et les représentations scéniques. Il inflige à ses sujets des deux sexes tous les discours qu'il lui plait de débiter à la société révolutionnaire, et varie leurs plaisirs en leur jouant des pièces républicaines. .

Comme il ne pouvait les jouer tout seul^ et que les premiers sujets étaient rares dans son entourage, il a le bon goût de les demander aux suspects, d'cntr'ouvrir leur prison en leur montrant la liberté pour prix d'un rôle brillamment tenu. I^es tréteaux ou la geôle et pis peut-être ! Lne dame aimable et distinguée fit, parait-il, quelques, façons poiu- se donner en spectacle à un parterre de sans-culottes émaillés de galériens (la jolie comédie de salon!), mais Lucien, qui savait, quand il le fallait, parler haut et ferme, dompta ses scrupules, et comme la dame était à son goût, il trouva piquant de lui assigner le rôle de Tullic

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dans le Briitus de Aollaii'c. TI est fâcheux que ([uelques n^ots écliappés à l'auteur des ]\Iéinoires nous donnent à penser que la terreur qui pesait sur Saint-Maximin n'était pas seulement oratoire, littéraire et galante, A quelques lieues de là fonctionnait le tribunal ou plutôt la boucherie d'Orange qui, pour être assurée de ne pas chômer de victimes, en demandait volontiers aux pavs d'alentour. Un jour Lucien survint fort à pi'opos pour arrêter l'une des charrettes qui allaient prendre le chemin d'Orange, et en tirer le père et la mère d'un jeune homme de Saint-^Iaximin. Deux têtes sauvées du couteau, c'est j)eu sur tant de charrettes, et encore le sauveur faillit-il aiM-iser trop tard !

On s'explique qu'après la chute de Robespierre le dictateur de Saint-Maximin ait éprouvé un vif désir de changer de résidence. Il eut l'heureuse fortune de passer à Saint-Chamans avec un petit emploi dans l'administration militaire, tempéra ses opinions, s'occupa surtout d'être aimable et

MEMOIRES DV. JAîClF.N HONAPARTE. ^3

se crut hors (raffairc. 11 avait compte sans l'iiiévilahlc retour des choses crici-l)as, sans les représailles des opjn'imés et leurs colères endanmiées de toute l'ardeur des passions méridionales. Les jeunes gens s'emhrigadent en bandes meurtrières qui relancent partout les terroristes. Dans une aimable réunion chez l'une des familles les plus considérables de la commune, en pleins jeux innocents, au moment même oîi il allait dire des vers pour retirer un fragre, l'ex-Brutus est saisi, carrotté et, malgré les supplications de ses jolies compagnes, entraîné vers la prison d'Aix. Le sol de son cachot était encore hiunide du sang des captifs massacrés la veille : on imagine ses angoisses et ses poignantes réflexions sur les vicissitudes de la fortune. Une supplique qu'il adresse à un membre de la Convention, Chiappe, son compatriote, peint l'horrible peur qui secoue son àme et ses membres et qui l'abaisse à de viles génuflexions. Quel contraste avec la superbe atroce et l'enivrement sanguinaire de la lettre dans laquelle il annonçait naguère à la Con-

Vi LA. SOCIÉTÉ DU CONSULAT ET UE L'EMPIRE.

vention le massacre qui avait cliàlié la rébellion des Toulonnais! Plaçons-les Tune à côte de l'autre dans un rapprorhcincnt expiatoire.

Voici la lettre :

Citoyens représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée : ni l'âge, ni le sexe n'ont été épargnés. Ceux qui n'avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la Liberté et par la baïonuelle de l'Egalité. Salut et admiration.

El voici la snp|)liquc :

Du fond d'une piison où j'ai été traîné hier, je me jette à vos pieds.... Je repose sur le matelas, sur la paille teinte du sang des victimes assassinées il y a trois mois — Ah! sauvez-moi de la mort. Conservez un citoyen, père, époux, fils infortuné et non coupable! !! Puisse dans le silence de la nuit mon omlne pfde errer autour de vous et vous attendrir!... Je suis inspecteur de charrois : je ne pourrai être légalement arrêté, mon service en souffre.

MF.MO[Iir:S DK LUCIFN BOMAP VRTE. n'»

Si vous me faisiez délivrer, je courrai avec ma femme à l'armée d'Italie, embrasser vos pieds et vous ofTrir à jamais la vie ([ue vous m'auriez, conservée. Je languis,. .. j'attends. .. ; ma mère vous fera passer cette lettre ; elle me fera passer votre réponse. Oh! sauvez-moi!

Sa plume effarée mêle et heurte les images les plus disparates. Je courrai embrasser vos pieds est bien vieille cour, mais le trait qui précède a la grotesque emphase de l'époque. L'ombre errante et pâle (Viui inspecteur de charrois, on a quelque peine à se figurer cela, mais je doute que le représentant (>hiappe ait trouvé l'image aventurée. Heureusement lAicien avait un frère qui ne s'engageait pas à l'étourdie et qui n'avait pas été, dans ses rapports avec la Terreur, au delà de Robespierre le jeune : le général Bonaparte intervint en temps utile et le tira, tout ti'ansi, de sa prison.

Il est un cvéncincnl de son séjour à Sainl- Maximiu qu'omet Tautcur des Mémoires avec un excès de discrétion heureusement corrigé par les compléments et les éclaircissements de M. Tung. 11 n'a pas seulement péroré, joué et fait jouer la comédie : il s'est marié, et marié avec une fille charmante, mais de si modeste condition ([u'il semble avoir rougi de confesser son idvlle. Clhrisline Boyer avait la taille élégante et souple, les grâces naturelles aux femmes du Midi, des yeux (|ui reflétaient la douceur de son àme. Son seul dc-laut était d être la s(our de Taubergistc chez lequel Lucien prenait sa pension ; et encore, en ce temps-là, était-ce bien un défaut aux yeux du jeune garde-magasin dont on venait de supprimer Temploi comme inutile ? Femme aimable et hôtelier discret, la perspective était tentante. Lucien se moqua de ce qu'en penseraient ses ancêtres,

MÉMOIRES DE LUCFEIS RONAPARTE. 27

(|ui nVii ('laicnl pas avec lui à leur ])i-oiniri'c surprise : il se laissa aimer, épouser et, par surcroit, héberger. De sa parenté vivante il n'y eut guère que Bonaparte qui protesta. Les temps étaient si durs, l'argent si rare et les distinctions de classes si mal portées! Non seulement Joseph s'abstint de protester, mais il acquiesça au mariage, en homme qui n'avait plus le droit de faire le dédaigneux. Il courtisait déjà et trois mois après il épousait, à Cuges, près Marseille, la fdle d'un ancien marchand de savon, ]\Ille Clarv, dotée, comme il l'avouait plus tard, au delà de ses espérances ; l'un des témoins du futur roi d'Espagne signait dans l'acte Joseph Roux, perruquier. L'acte de Lucien contenait une singularité plus grave : le marié, encore mineur, s'y émancipait par un tour hardi, en prenant l'âge de Joseph; peut-être le jeune président de la Société révolutionnaire avait- il tonné la veille contre l'inftime régime du bon plaisir*.

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