I. Lucien était ne en 1775, Christine Boycr en
28 F,\ SOCIF.TE DU CONSUI.VT ET DF, L'EMPIHF..
[.a figure de Christine Boyer, qu'on entrcvoil dans la suite des Mémoires, a un charme doux et triste. Les rigueurs que hii témoigne lîonaparte ne l'irritent ni ne l'aigrissent; elle essaye de le fléchir à force d'affectueuse soumission, de caressante honte, et n'emploie pour cela d'autres armes que sa pauvreté, sa faiblesse, sa maternité féconde et (|ni reçut, une fois, de l;i dureté de celui (prelle supj)liail eu vain, une cruelle i)lcs-
Pcniictlc/-in()i <lt^ \oiis ;ip[H'l('r du nom de frère, lui écrivait-elle en août 1797 à Toccasion de ses procliaines couches. ^lon j)reniier eufant est né dans une époque où vous ('•lie/, irrité contre nous. Je désire bien (péelle puisse vous caresser bientôt, afin de vous indemniser des peines que mon mariage vous a causées. Mon second enfant n'est pas venu au jour. Fuyant Paris d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d'en (aire un militaire ; mais je désire ([u'il porte
ME.MUIRLS DE LLCIKJN UUiNAPAll TE. 2'J
votre nom el soit votre filleul. J'espère (jue
vous ne refuserez })as ii votre sœur Parce
que nous sommes pauvres, vous ne nous dédaignerez pas, car, après tout, vous êtes notre frère : mes enfants sont vos seuls neveux, et nous vous aimons plus que la fortune. Puissc-je un jour vous témoigner toute la tendresse que j'ai pour vous !
A'ous vous aimons plus que la fortune ! quelle simplicité et quelle vérité de sentiments dans ces paroles, et arriva-t-il souvent à Bonaparte d'en entendre de semblables ? Un peu de coquetterie féminine perce dans le post-scriptum, mais sous une forme si délicate et d'un ton de si doux reproche!
Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre épouse, que je désirerais bien connaître. A Paris, on me disait que je lui ressemblais beaucoup. Si vous vous rappelez ma physionomie, vous devez pouvoir en juger.
Si courte que fut sa vie, elle eut le temps de voir son mari président du Conseil des Cinq- Cents, puis ministre de l'intérieur, et
clic ne parut ni étonnée, ni enibarrassce dans le monde nouveau qui devenait le sien. Elle ne portait aucune parure qui ne sortit des mains des premières faiseuses, mais, de plus, elle les porlait à ravir, avec une grâce ([u'on ne trouve tprcu soi. Quoicprelle ne fût pas éblouie par Téclat du monde, c'était surtout le calme des cliamj)s (jui attirait son âme ég;alc et tendre. Lucien acquit et embellit à son intention le domaine de Plcssis- Cdiamant, mais la mort la prit sur le seuil du bonlieur rêvé : ses restes devaient seuls francliir la gi'illc du Plessis pour y dormir sous le marbre et les fleurs dans une partie solitaire du parc jusqu'au jour où Téglise se rouvrit et la reçut. Lucien, malgré sa nature légère et changeante, la j)leui'a de bonne foi, et Bonaparte, que sa grâce avait fini par désarmer, honora d'un regret sa douce mémoire'. L'attrait de cette aimable figure
I. Des quatre enfants nos de ce premier mariage de Lucieu, deux survécurent : i° Ctiarlotte Bonaparte, mariée avec le prince Mario Gal/rielli, morte en i865; ao Cliristine Bonaparte, mariée en 1818 avec M. Arved
nous a fait devancer l'ordre des cvcnenienls : revenons au temps oii lAicicn n'était pas encore devenu ce qu'il voulait être à tout prix^ un personnage.
de Pos.u', et cil 182,1 avec lurd DudUy Sliiart, morte cil 18 l7.
;i2 LA SOCIÉTÉ DU CO.NSULAT LT DK L'EMPIRE,
l.e l'j \ ciulciniairo marque la lin tlcvs épreuves de la famille Bonaparte. Le vaiii- (jucur (le la réaction royaliste écrivait à Joscj)li en octobre 1795 : « J'envoie à la famille .m ou Go 000 livres argent, assii^nats, cliillons ; n'aie donc aucune peur ». Laetitia rcspii-ait enfin; mais elle ne devait jamais oublier la gène et les soucis de son séjour à Mai'seille. IMème aux heures les plus éclatantes de la fortune impériale, elle se défiait de l'avenir eu songeant au passé : elle épargnait, thésaurisait, se gardait.
Bonaparte, à mesure que grandit sa fortune, veille de plus près sur les alliances de ses sœurs, écarte les choix que la raison n'a |)as dictés. « Ln citoyen Billon, écrit-il à Joseph, (pie Ton m'assure être de votre connaissance, demande Pauletle. Ce citoyen n'a pas de fortune; j'ai écrit à maman qu'il ne lallait pas y songer. » ]^e péril n'était pas
là : Billon demandait la main, Fréi'on prenait le cœur, ce cœur de Paulctte si naturellement inflammable et qui n'avait pas attendu Faulorisalion du général Bonaparte pour se donner au beau Stanislas, ami de Lucien : Fréron, simple commissaire des guerres, valant Billon pour la fortune, Bonaparte s'interposa au plus vite; mais déjà sa sœur en était aux transports de la passion : les amants échangeaient par la poste des sci'ments, des baisers, des cheveux même, boucle pour mèche. Pauline pressait sur son cœur, sur ses lèvres les épitres de Stanislas, et elle y répondait avec une verve qui bannissait toutes les réticences virginales, La prose est trop sèche, le français est trop froid à son gré ; elle s'exprime en vers, en vers italiens, et les métaphores brûlantes, les superlatifs démesurés (// cuno passionatissimamenté) suffisent à peine à traduire l'exaltation de sa tendresse. Bonaparte ne comprenait l'amour qu'étroitement associé à l'ambition, et les grâces de Joséphine, qu'il épousait en ce moment même, se confon-
daicnt à ses yeux avec celles d\iii conimandeiiient en tlief, qui était le prix de son mariage : il n'admit pas la passion toute sentimentale de sa sœur. Elle eut beau lui jurer que l'réron était le seul homme (ju'elle pût jamais aimer : il sourit du serment et resta inllexihle. Trois ans api-ès, rimnuiablc amante éj)ousait l'un des vaillants compairnons d'armes de son frère, le ijénéral Leclere, le suivait à Saint-Domingue, avait la douleur de l'y perdre, coupait et jetait sur son corps sa noire chevelure, cl, selon le style du temps, enfermait son C(our dans l'urne cinéraire. I/urne était mal close! le cœur de Paulctte s'en échappa, s'aflbla bientôt du prince de Borghèse, qu'elle épousa, s'en dégoûta plus vite encore et s'égara dans maints caprices. Elle vécut un i)eu paitout, hors à la villa Borghèse, où elle se contenta de loger sa statue, une Vénus victorieuse, dont les formes exquises n'avaient pas été seulement rêvées par Canova et offraient un délicieux mélange d'idéal et de réalité.
En même temps qu'il écartait les Billon et les Fréron, Bonaparte surveillait et tançait cette folle tète de Lucien qu'avait grise sa nouvelle fortune. Nommé connnissaire des guerres de l'armée du Rhin, il gagnait son poste avec toute la lenteur imaginable, mettait un mois à traverser Paris, soupait chez Barras, flottait entre la beauté de Mme Récamier et l'esprit de Mme de Staël, et se décidait enfin à remonter vers le Nord. Une fois mis en possession de son emploi, il ne songeait à rien moins qu'à le remplir, faisait de nouveau de la politique, mais, cette fois, de la politique éloignée des extrêmes, pérorait, discutait, bataillait et n'administrait pas. S'il subissait de rudes assauts des jacobins et des royalistes, il avait aussi sa cour formée des officiers clairvoyants qui le traitaient en homme très bien apparenté. Bref, il était moins commissaire des guerres que frère du héros de l'armée d'Italie, et il abusait de cette espèce de mérite. Un beau jour il s'avisa de quitter son poste sans autorisation et s'en alla rejoindre Bonaparte à
Milan, comme s'il voulait se tremper de nouveau dans sa gloire et raviver son lustre d'emprunt. De Milan il retourna à Marseille, puis à Paris, qui l'atliiait toujours; mais Bonaparte se fatigua de son oisiveté vaniteuse, afl'airce, compromettante, et il pria Carnot de Tenvover exercer en Corse des qualités administratives qui ne feraient pas défaut au continent. Sa lettre à Carnot n'est pas tendre et montre combien il lui tardait d'enfermer la faconde de son frère en lieu sur, à vingt-quatre heures du littoral :
Il s'est compromis en c)3 plusieurs fois malgré les conseils réitérés que je n'ai cessé de lui donner. Il voulait faire le jacobin, de sorte que si, heureusement pour lui, les dixhuit ans qu'il avait alors n'étaient pas son excuse, il se trouverait compris avec ce petit nombre d homnu's, opprobre de la nation. La Corse étant libre aujourdluii, vous m'obligeriez beaucoup en lui donnant Tordre de s'y rendre, puisque sa tète ne lui permet pas de rester à l'armée du Rhin.
Lucien ne fait, dans ses Mémoires, qu'une
rapide allusion à son changement de résidence, et ce (jiril y a de piquant, c'est (ju'il s\' donne 1 air non d'un fonctionnaire en disgrâce, mais d'un ambassadeur en mission confidentielle : (c Je ne pus demeurer près de mon frère qu'une dcmijournce : il retournait le soir sur la ligne l'avorile de l'Adige; il me donna ses instructions et je partis pour la Corse. )>
Il y cnij)lova habilement son temps, el n'en sortit (|u avec un mandat de ses concitoyens (jiii l'amenait enfin sur la scène politique connue membre du Conseil des Cinq- Cents. 11 s'y fil de bonne heure remar(juer et comj)tcr, moins encore par Tabondanle vivacité de sa parole, (|ue ])ai- son nom et par sa connivence avec les menées et les desseins de son Ircre. On sail (|uelle part il eut, comme |)rosident du Conseil des Cin(j- Ccnts, à ratlentat du i(S Brumaire; avec (picllc habileté audacieuse il tourna contre FAssemblée laulorité (ju il tenait d elle, et colora d'un sendilant de légalité le coup de force qui brisait la constitution de l'an III. l^onaparte lui-même avait reculé devant les protestations furieuses qui le repoussaient du sanctuaire des lois ; Lucien, plus aguerri contre les tempêtes civiles, joua son rôle avec un entrain supérieur, un rôle bien fait
K.MOIRKS UK LUCIEN BONAPARTE. 39
pour le tenter, parce que, en servant son ambition, il mettait en jeu ses talents d'orateur et de tragédien. Remarquez de quel geste superbe, au milieu des cris de réprobation qui s'élèvent contre son l'rère et lui, il dépouille sa toge et la dépose sur le bord de la tribune. Un autre se serait contenté de se couvrir et aurait j)eut-ètre manqué son effet. Ce geste fut même exécuté de façon si sûre et si saisissante, que les membres du Conseil favorables au coup d'Etat crurent à un signal arrêté, j'allais dire répété la veille.
Un peloton de grenadiers, faisant irruption dans la salle, entraine et délivre Lucien : à peine dans la cour de l'Orangerie : (( Général, s'écrie-t-il, un cheval, un cheval, et un roulement de tambour ». Quel est cet élan belliqueux ? Belliqueux, non, mais oratoire. Le cheval simulera la tribune, et le roulement de tambour la sonnette du président. Il se dresse sur sa monture, et, d'une voix éclatante , prodiguant les sophismes passionnés qui ébranlent les imaginations
naïves, il inlcrvcrlit audacicuscmcut les rôles, travestit les opprimés en oppi'csscurs et convie les ])aïonnettes à ])i'otéi;er la liberté. L'acteur entre de verve dans la situation et Tenlève d'un jeu brillant et sur ; Bonaparte en sort à tout moment et manque la compromettre ; il a l'illusion et comme l'ivresse du cliamj) de bAlaille, et, avec une ardeur jjIus sauvage (|ue politique, il cric à ses grenadiers : « Si l'on résiste, tuez! tuez! )) ou bien il s'exalte, il se grandit démesurément, il va frapper le ciel de la tète. « Amis, sauvez-moi, je suis le dieu du jour. » Il l'ail du Ivrismc, du lyrisme oriental à Saiul-Cloud, j)arlant à d'anciens sans-culottes. Son frère, dont le clieval s'était mis au pas du sien, est obligé de lui redonner la note juste et de lui souffler à l'oreille : (( Mais taisez-vous donc, vous croyez parler à des mamelucks ». Ces paroles écliaj)pées à Bonaparte dans une journée fameuse et qui n'avaient pas été recueillies par l'bistoirc* ajoutent un nouveau trait à la pliysio-