‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 101 sur 133 · Tn. SiLvESTi'.E, Les Arlistes français · texte numérisé non relu

Tn. SiLvESTi'.E, Les Arlistes français

I, ECOLE nu PLEIN AIR

On pense bien que duranL ces familières litanies de l'art, les gosiers ne restent pas secs. Mais il faut que le père Ganne se montre vigilant sommelier. Un soir, au dessert, un de ses pensionnaires demanda gravement un clou et un marteau, sauta sur la table et se mit à enfoncer le clou dans une des solives du plafond. Puis, interpellant le vieil aubergiste d'une voix caverneuse :

— Vous voyez ce clou, père Ganne?

Monuiaeiil ('levé ;'i l>oiif=seau el à Milli'l (l;ins l;i fonM (le P^oiilaiiiehlcau.

— Je le vois, inonsieui'.

. — Eh bien, le jour où vous donneie/. encore une bouteille comme la dernière, on vous y pendra.

Là-dessus, rentrée (rmi des joyeux compagnons : « 11 fait un clair de lune superbe ! » On sort fumer une ou deux pipes sous les feuillages silencieux, tout en devisant d art, en agitant 1(ns théories les plus agressives, en exposant ses espoirs, en jetant un regard encouragévers les premières années d'apprentissage. Knfin. on rentre et, après un dernier \acai-me l'auberge s'apaise.

Tout à coup, des cris s'élèvent dans la nuit. C'est un nouveau venu qui vient de trouver dans son lit les couleuvres qu'y a sournoisement cachées le « charmeur de serpents ^ ».

A l'entrée de l'hiver, la patache emmenait la plupart de nos plein-airisles. .Jusipi'à l'arrivée de Millet, Rousseau demeurait seul alors chez le père (janne, peignant un nombre incroyable d'études, grattant celles de la saison précédente, repassant dessus avec des glacis, recommençant sans cesse, .car il appartenait à cette race supérieure d'artistes qui ne sont jamais satisfaits. Pourtant, la destinée s'était montrée cruelle envers lui. Ses premières toiles, exécutées dans une lièvre d'enthousiasme, lui avaient été inspirées par un voyage dans les Alpes en compagnie de Dupré. Celui-ci l'avait vu transporté, pleurant devant l'apparition du Mont-Blanc parmi les nuages sombres chassés par le soleil. « Vive Dieu ! s'était écrié Rousseau, vive Dieu ! vive le grand artiste ! » Et pourtant le jury du Salon avait refusé &a Descente des vaches à la Faucille, en traitant son œuvre de « monde empoisonné, tableau insulteur, création démoniaque et obscène ». DuranC treize ans cette lutte se continua. Le plus indigne parti pris s'en était mêlé. Chaque .envoi de Rousseau au Salon du Louvre était soigneusement mis à part, signalé par avance aux jurés solides et au moment où les gardiens les produisaient en séance savamment composée, on entendait ces oubliés (jue sont aujourd'hui Bidault, Raoul Rochctte et leurs amis s'écrier : « Attention ! le voilà ! » comme pour s'encourager dans leur inqualifiable refus.

Puis ce furent d'autres douleurs pour le malheureux peintre, la perte de sa femme qu'il adorait, la ruine de sa famille. Mais la grande forêt maternelle n'était-elle

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