‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 107 sur 133 · CHAPITRE XIT L OPÉRA-BOUFFE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT L OPÉRA-BOUFFE

Rôle de loppra-boufTe dans la société de son temps. — Hervé et ses multiples talents. — Débuts d'OHenbach. — La salle Lacaze. — Les Deux Aveugles. — Représentation aux Tuileries.

— Les Bouffes au passaije Cboiseul. — Croqnefer et le rôle de Taboyeur. — Orphée aux Enfers. — Les fureurs de Jules Janin. — L'Omnibus. — Renommée dOlfenbach. — Hortense Schneider. — La conquête d'une interprète. — La Belle Hélène.

— Dupuis et l'air du mont Ida. — Une première triomphale.

— Barbe-bleue. — Zulma Bouffar. — La Vie Parisienne. — Les débuts de Cora Pearl. — La Grande-Duchesse de Gerolslein. — Le grand cordon et la censure. — Un chiffre redoutable. — Hortense Schneider dans sa gloire. — Succès d'Hervé. — Une brouille de courte durée. — La Péricholc. — Les Brigands. — Un parterre de rois aux V^ariétés.

L'opéra-boufTe fait partie intégrante du Second empire. Il est né avec lui et c'est à peine s'il lui a survécu. Ainsi que le remarque trèsjustemeni M. Jules Leniaître, ce fut le seul genre dramaticjue relativement nouveau qu'ait produit la seconde moitié du (li>c-neuvième siècle, la première moitié ayant inventé le drame i-omantique. Quelle vie intense et bien remplie pour avoir été si courte 1 Quelle image aussi, à peine chargée, d'une société légère, ardente, primesautière, et qui ne prit III 25

pas grand'chose au sérieux ! Toute une génération s'amusa des flonflons d'OfTenbacli et d'Hervé, brillants et spirituels comme elle. Mais si l'on retrouve son insouciance dans ces airs d'Orphée aux Enfers et de la Belle Hélène que la France entière savait par cœur, il y a quelque ridicule à exagérer l'indignalion contre les méfaits de Topéra-bouffe et les libertés (ju'on l'accuse d'avoir prises à l'égard de tant de choses réputées sacrées. Sans doute, le respect et la déférence n'étaient pas ses qualités dominantes. Il se livrait sans remords aux espiègleries dun Puck ou d'un Fantasio. Mais com})ien sa raillerie nous paraît anodine, à notre époque qui a vu tous les dieux passés ou présents, tant de traditions, d'inslitulions, de croyances livrés à des assauts autrement acharnés et qui n'avaieni point pour eux l'excuse de l'esprit et de la gaîté !

Plût au ciel que l'armée n'eût jamais supporté de plus cruelle satire que la Grande-Duchesse et que l'autorité n'eût été bafouée ailleurs que dans Barbç-Bleiie ou /'(;!^//r/'<?L'e'.' D'autant plus que cesœuvresd'unesiintense drôlerie ne visaient à aucun but moral ou politique, mais tout simplement à l'i'clat de rire épanoui largement et sans réserve. Pour y arriver, tout a été bon à des librettistes comme jMoilhac et Halévy et on ne peut, du moins, leur reprocher aucun parti pris. » 11 n'y a que notre sainte religion qui s'en tire les braies nettes, dit encore M. .Iules Lemaître. Et c'est sans doute pour les récompenser de celte réserve, et aussi pour s'amuser que le ciel les a fait académiciens. » Ouant à constater ime analogie d'Ame ou un rapj)orl quelconque entre les fantasques turlupinades de l'opérelle et le pouvoir alors régnant, il faut être atteint pour cela d'une manie de rapprochement confinant au coq-à-l'àne. Sans doute, la Cour s'amusa à la Belle Hélène, mais les bourgeois, les boutiquiers et les gens du peuple n'y prirent pas moins de plaisir. Ce fut, d'ailleurs, l'étranger qui y

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dépensa le plus irrésistihle engouement. LT^urope s'élail unie à nous dans un rire décliaîné. Fût-ce la faute de ce pauvre opéra-houlTe émissaire si, quelques années plus tard, elle nous laissa seuls dans les larmes?

On attribue généralement à OfTenbach la paternité de l'opérette française. C'est oublier injustement son véritable créateur, Hervé. Celui-ci s'appelait de son vrai nom Florimond PiOger et il possédait des aptitudes sans noml)rc, car on le vit dans le même temps compositeur, auteur, acteur et directeur. Déjà, en iS/Jj, cet extraordinaire cumulard jouait la comédie au théâtre Montparnasse, écrivait les paroles et la musique de joyeuses bouflfonneries et tenait les orgues à l'église Saint-Eustache et à l'hospice d'aliénés de Bicétre. Plus tard, dans une de ses œuvres, Mamzelle Nitouche, nous retrouverons cette cocasse existence en partie double de l'oi'ganisteà l'allure confite et du compositeur léger, et Florimond ressuscitera sous les traits de Floridor. Un de ses camarades, Désiré, future gloire des Boutï'es-Parisiens, le pria de composer à son intention une petite pochade musicale qui devint Z)o/2 Ouichotle et dans laquelle Hervé' parut lui-même au théâtre de l'Opéra-National alors dii'igé par Adolphe Adam. En i853, grâce à la protection du comte de Morny, il obtint la direction des l-'olies- Nouvelles auxquelles il donna le nom de Folies-Concertantes. Il y fil représenter plusieurs opéras-boutîes dont il était l'auteur, notamment le Composileur loque, titre qui! se complut ensuite à s'appliquer à lui-même. Ce n'était pas sans quelque raison. Hervé, dans ses œuvres, visait à l'absence de toute espèce de sens et de bon sens, à l'incohérence des idées et des mots, à l'effarante saugrenuité. Oh en peut juger par ce bout de dialogue emprunté au Composileur loque :

— Comment vous nommez-vous, mon ami ?

— Je m'appelle Fromage de Gruyère. Je suis noble comme vous le vovez.

— C'est votre noblesse qui m'explique avec quelle abondance vous transpirez par la chaleur qu'il fait aujourd'hui.

— Je n'y avais pas songé. Je vous remercie de m'en avoir prévenu.

Avec une telle conception dramatique, Hervé versa fréquemment dans le manque de goût et la trivialité, mais il ne manquait ni d'originalité ni d'idées mélodiques heureuses et il possédait la plus riche dose de verve et d'imagination. Vers i8.'i6, les premiers succès d'Oirenbach altérèrent sa santé et il disparut un moment de la scène. Nous le retrouverons, quand nous aurons assisté à l'essor de son triomphant rival.

Originaire d'une famille juive de (^.ologne, (ils d'un père à qui son double métier de a ioloniste et de chantre à la synagogue n'avait guère apporté d'écus, Jacques Ofl'enbach était arrivé à Paris à l'âge de quinze ans. Il possédait déjà un réel talent sur le violoncelle. Un soir — il avait dix ans — le violoncelliste ayant manqué chez des amis qui jouaient des quatuors, il s'était olîert à le remplacer et, à la stupéfaction générale, il l'avait surpassé. Le jeune artiste entra au Conservatoire et obtint en même temps un pupitre à l'Opéra-Comique. Pour subvenir aux difficultés de ses débuts, il se mit à jouer dans les salons, les concerts, et à composer un peu de tout. C'était un étrange personnage, invraisemblablement long, maigre et nerveux, aux cheveux longs et raides, tombant jusqu'au milieu du dos et sous lesquels on apercevait une figure en lame de couteau et un gros nez busqué toujours chevauché par un lorgnon. Éternellement agité, frémissant, trépidant, il semblait en proie à un incessant veiiige, surtout lorsqu'il étreignait son violoncelle « autour duquel il paraissait noué ^ ». La chance finit par récompenser son courage et sa pei'-

1, Camille Bellaigue, Conférence sur Offenbcfh.

sévérance. Arsène Hous=ayo, alors administrateur de la Comédie-Française, le rencontrait parfois dans des soirées. Un jour, au café Cardinal, il l'eni-agea comme chef d'orchestre.

On était en i85o. Duranl cinci ans, Ofïenbach occupa

Oll'enl)ncli.

D'après une caricature de Thomas (Musée de l'Opéra).

ce poste, tout en écrivant des saynètes musicales qu'il ne parvenait pas à faire jouer. Même dans ce Théûtre- Français deveiui sa maison, il no pouvait Caire entèndi'c sonexcjiiise chanson de Fortunio écrite pour le Chandelier d'Alfred de Musset mais (pie hi voix rauque — dès qu'il chantait — (hi lanl séduisant jeune premier Delaunay ne pouvait parvenir à soupirer de façon salisfaisanle. Vn seul niovcn restait : se jouer soi-même. Peu-

(Jant l'Exposition de i8()5, le musicien pressé de se produire loua aux Champs-Elysées, une petite sallè dans laquelle le public avait applaudi, durant i)lusieurs années, l'adresse du prestidigitateur Lacaze. C'est là que s'ouvrirent, sous la direction (rOlVenbacli, les Bouffes-Parisiens. Délmts bien modestes à tous les points de vue. Si leslreinte était la salle, si l'aide la pente des gi'adins (pii l'entouraient qu'une caricature de journal ilhistr('' montra un échafaudage de tètes s'écrasant, de bras seirés, de corps tendus, avec cette légende : SliudcKjèiue (lu jeune O/Jenbach (jui se fait un lliéàli-e avec une échelle. Le foyer se composail d une sorle de terrasse exposée à la pluie comme au veul. VA juiis il fallait comj>ler avec les rigueurs miuislérielles. Pour ou ne sali ipielles l'aisons aduiinislralives, le nouveau diicclcur fut couli'aint de s'en tenii' à deux pei'sonnages (huis s(jn opércllc d'ouverture. Ce fui'cnl les Deux .\ceu(/les au(pirl la (•om[)laisance d'Emile l)oiiCt't permit d'ad joiiKhc un personnage (jui ne faisait cpu' li'averser la scèiu'.

La pièce a\ail élé uujulée au milieu des plus funestes prouoslicj^. \'illeinessaid. <pii v(Miaitde fonder /t' 7^ V^r/ro et (jui avilit promis à Ofl'enbach l'aide de son journal, déchu-ait impossible la représentation d'une telle folie cl suppliait les auteurs de la retirer. Ludo\i(; llalévy annonc-a un échec certain. Ces craintes commen(;aient à gagner l'auteur du livrel. Jules Moinaux. Heureusejnenl. Oll'enbach ne perdait pas conliance et puis il comptait pour le succès de la soirée sur une pantomime, genre aloi-s 1res à la mode à la suite des succès de Paul Legrand. Celle-ci s'intitulait Arlequin barbier. Grâce à elle, pensait Olï'enbach, l'opérette tant redoutée pourrait se glisser dans l'ombre et en cachette. Le soir de Ja première, on se serra comme on put sur la scène et dans les coulisses. C'étaient Pradeau et Berthelier qui lenaient les rôles de Girafier et de Pata-

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choh. lis s'y monlrrrent (''tonnants de verve et d'eirets comiques et firent remporter à la si amusante Ijoufïbnnerie une énorme succès qui la conduisit tout de suite à cjuatre cents représentations. Les Deux Aveugles devinrent une des curiosités, Uii des engouements du jour.

Chaque soir* le minuscule théâtre était bondé à eh éclater. Tout le monde dans Paris fredonnait le fameux duo. On le chantait dans les salons comme à l'atelier. La vogue grossit au point que les souverains souiiailèrent d'entendre l'heureuse pochade aux Tuilei'ies. In beau soii', la petite troupe d'Olîenbach se Irouvft tout étonnée et aussi fort inquiète dans le salon de Diane où devait avoir lieu la représentation. Voici Pradeau et Berthelier en scène, très émus à la vue de l'Empereur et de l'Impératrice et un peu gênés par celle du chambellan chargé des spectacles, le comte Bacciochi, qui tient à la main une intimidante baguette destinée à leur faire les signaux utiles. Dès qu'ils ont terminé le duo déjà tant répandu, ils remarquent le bras du chambellan levé vers eU.^ et agitant sa baguette avec frénésie... Ou'est-ce à dire? C'est pour interrompre la pièce, assurément... Bien sût, l'Impératrice s'est olfusquée et il n'y a qu'à vider la scène au plus vite. Les deux pauvres aveugles sortent désespérés, l'un avec son trombone, l'autre avec sa guitare. Mais l'assistance s'étonne, s'émeut, réclame. Le comte Bacciochi court après les deux déserteurs, les rejoint dans la salle des Maréchaux et, tout essouflé de hâte et d'angoisse j leur expli(|ue, dans un langage bizarrement panaché d'italien, que son signal de tout à l'heure était per hisser, i'assénérés, radieux, (iirafier et Patachon vont reprendre leur place sur le pont et achèvent de remporter la plus Ilatteuse de leurs \ icloires *.

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