‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 108 sur 133 · Andim; Maiîtinet, O/Jenhacli, sa vie, son œufrc · texte numérisé non relu

Andim; Maiîtinet, O/Jenhacli, sa vie, son œufrc

Le public accourant de plus en plus dans l'étroite boîte à musique des Champs-Elysées, Olïenbach décida de transporter sa jeune scène dans la salle Comte, au passage Choiseul. Il voulait y donner une nouvelle fille de sa verve, une opérette intitulée Croquejer ou le dernier des Paladins, dans laquelle figuraient cinq personnages. Mais les prescriptions ministérielles, tout en s'élarcissant, continuaient à entraver ses élans. Elles ne lui permettaient encore que quatre rôles et il reçut l'ordre de supprimer purement et simplement le cinquième. Comment faire pour ne pas tout démolir? Offenbach se sentit une subite illumination. 11 biiïa toutes les paroles du personnage délinquant dont il fit Mousseà-mort, un guerrier à qui les Sarrazins avait coupé la langue. Mais cet infirme n'en trouvait pas moins le moyen de s'exprimer. En faisant mouvoir, à l'aide d'un fil, (les plaques indicatricesVisséessur sa cuirasse, il répondait : « Oui », « non », « comment donc! », « certainement », etc. La censure ne crut pas devoir s'opposer à cette modification ! Mais qu'allait donc inventer le directeur-auteur pour la musique? Le mutisme de Mousse-à-mort le gênait pour un quatuor. 11 décida que celui-ci prendrait part à rensemble en aboyant. L'elïét fut d'un comique imprévu et irrésistible. Ce que voyant, la censure leva l'interdiction. Mais le muet aboyeur s'était taillé un tel succès qu'on jugea inopportun de lui rendre la parole.

Enfin, en i858, pleine licence fut octroyée à Offenbach pour mettre en ligne tout le personnel de son théâtre. Son génie qui mûrissait encore en lui se sentit bondir d'aise à l'idée d'aborder le grand opéra-bouiTe. Pourtant, il ne réussit pas dans ses premiers essais: les Dames de la Halle et la Châtie métamorphosée en femme. Il conseilla alors à l'un de ses collaborateurs les plus habituels, Hector Crémieux, de reprendre le scénario d'une pièce intitulée Orphée aux Enfers et

Offenbach dans son cabinet de travail

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conçue d'abord à quatre personnages, Jupiter, Pluton, Eurydice et Proserpine, afin de répondre aux exigences ministérielles. Le librettiste amplifia son sujet, l'augmenta de nouveaux personnages, de tableaux brillants, de détilés et l'entoura d'une abondante mise en scène. Doué de suffisamment d'adresse et de belle humeur, il pratiquait un souriant scepticisme, très de son époque, qui le poussait à tout blaguer, la mythologie aussi bien que le moyen âge, l'importance bourgeoise autant que la morgue aristocratique. Pour cette nouvelle œuvre, il s'était servi d'une formule qui constituait alors une source inépuisable et (juasi inédite de drôlerie : l'anachronisme. Aux héros de la fable dont il avait fait ses personnages il prêtait le vocabulaire et le travestissement moral de Parisiens du dix-neuvième siècle.

Pourtant, le soir de la [»remière, le 21 octobre i858, le public se montra assez froid et parut même un peu elVaré. Peut-être reprochait-il trop de grosseur au sel d'Hector (îrémieux. «. O Jupiter lannant, s'exclamait Eros, si tu m'as donné des ailes, c'est pour voltiger. — Non, c'est pour que tu sois zélé. » « Tu penses qu'on vit heureux auprès des nymphes? demandait Pluton. Erreur ! Je ne suis pas d'une nature nijmplialique. » On n'avait pas saisi, seniblaif-il, ce contraste de la bouffonnerie avec la sensibilité et la poésie qui formait le fond et comme l'àme même de la partition. Le lyrisme grandiose de VEvohé du troisième acte n'avait pas produit tout l'eflet qu'on était en droil d'en attendre. Pourtant, l'interprétation avait été remarquable avec Désiré, gros, ventru el court dans le rôle de Jupiter, l'irrésistible Léonce en Plu Ion, le long et blême Bâche enlevé par Oirenbach à la Comédie-l'^ançaise et troquant la veste rayée de Scapin contre !a tuni({ue do John Styx, la blonde et irréprochaldemenl plastique Marie Garnier en Vénus el la tant sémillanle Lise Tautin en Eur\dice au visage chilï'onné el au nez gentiment

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retroussé. Seule, la danse de celle dernière parvint à dérider un peu les spectateurs.

Orphée aux Enfers demeura toute une selnaine sans se relever de cet insuccès. La ruine menaçait-elle donc Oftenbach ? Il s'agissait de réagir, sans tarder. On se démena de la belle manière aux BoulTes, on coupa, tailla, raccorda. Un tableau tout entier fut supprimé; Dans ses jugements la presse avait montré une giandd diversité. Jules Noriac avait été des rares à prédire ù l'œuvre une heureuse carrière, en faisant paraître ce compte rendu télégraphique : « Gloire et argent pour OlVeubach et, pour Créuiicux, tant mieux. » Dans le Journal des Débats, le grand pontife de la critique, Jules Janin, au nom de l'idéal classique et du respect dû à lanliquité, s'était abandonné à une véritable iempète de malédictions contre les auteurs. Elle eut pour effet imprévu r l'a Mirer beaucoup de speclateUrs (pii tenaient à s'assurer de la violence du scandale et qui revinrent charmés de la représentation.

Voyant le grand succès se dessiner peu à peu, OlTenbach distribua les rôles en double, tandis qUe Crémieux se chargeait de l'épondre dans le Figaro aux attaques réitérées du magister Janin. Partageant, de façon inattendue, l'avis de Nestor Roqueplan qui déclarait ne point aller aux premières pour ne point influencer son opinion, laristarque quinteux avouait n'avoir pas vu Orphée aux Enfers. Les auteurs de la pièce ripostèrent par des articles et des lettres ou il était question de P. Janinus Maro, B. Juninus Flaccus, P. ,/aninus Xaso, du Janin du Musée des antiques, de Janini (/uod superesl. Mais Cvéïnieux mit plus décidément le public de son côté, en lui annoncaut par la voix du Figaro que certaine tirade de Léonce, dépassant en comique tous les autres elTets de la pièce, avait été découpée dans un des feuilletons donnés au.x Déhals par son éminent adversaire. Un peu déconcerté

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par la révélation de cette collaboration involontaire, celui-ci ne parla plus (l'un livret aussi plein de chaussetrapes, mais il se jela à corps perdu sur la niusifiue qn'il déchira à belles dents. « Musique de carnaval et de bal masqué ! s'écriait-il avec indignation. Musique en haillons ! » Olï'enbach lui répondit avec esprit : « Elle n'a pourtant jamais mendié une ligne de vous'. » Les sulîrages tous les jours plus nombreux et plus éclatants dans l'élite aussi bien que dans la foule auraient suffi à l'en dispenser. Bientôt, nul ne contesta plus les merveilleuses (jualités révélés par Orphée aux Enfers: puissance de l'élan, richesse et prodigieuse allégresse des rythmes, fraîcheur du sentiment, charme dissimulé de la poésie, intense vérité de la déclamation mélodique, et, recouviant tout cela, une inépuisable fécondité dans cette blague française si bien faite pour conquérir ces Parisiens (jue Heine appelait les comédiens ordinaires du bon Dieu. Chaleureusement a[)plaudie par un public nombreux, par l'Empereur et l'Impératrice, la pièce fit plus de quatre cents représentations La gloire venait à OlTenbach. Ses plus illustres confrères, Meyerbeer en tète, lui témoignaient la plus grande estime. Tout Paris connaissait maintenant ce passant à la figure tourmentée et grimaçante entre les courts favoris, à la stature étique flottant dans un pardessus garni de fourrures. Les noms les plus retentissants des salons et du boulevard se groupaient autour de lui. Cha([ue soir, cet étroit foyer des BoulVes qu'on avait surnommé l'Omnibus à cause de ses deux ban([ueltes parallèles, voyait se réunir des hommes comme Gustave Doré, LeoDelibes, de Neuville, Ousîave Claudin, lîoberl ÎNlitchell, Xaviei- Aubryet, Albert WoltV, Aurélien Scholl. Il en partait une foule de nouvelles et l'esprit y Heurissait presque autant que sur la scène.

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