‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 110 sur 133 · I. OPF.RA-P.OUFFK · texte numérisé non relu

I. OPF.RA-P.OUFFK

N'avait-elle pas, dès l'âge de six ans, en sorlanl de voir Guida et Gincura, menacé ses parents de se percer d'un couteau de cuisine, si on ne la laissait faire du théâtre? Au cours de débuts ardus, elle avait tenu plus ou moins tous les emplois. Blonde, fraîche, aimablement potelée, riche d'un fin profil au nez légèrement aquilin et des plus belles épaules de la terre, elle pos-

La loge lie Mlle Ilorlense Schneider aux Vuri'Hés. D'après une aquarelle de Louis Morin.

sédait en outre tous les dons d'une reine d(^ l'ojjéretle : la grâce, l'originalité, l'entrain, les jeux de physionomie, la spontanéilé du geste, la gaieté épanouie, la verve friponn(^, tout cela accompagné tl'uu ravissant sourire et d'un regard étonnamment expressif. Klle fit beaucoup de concpiéles au cours de sa brillanle existence. La première et la plus durable avait été le public parisien.

Or, voilà qu'un beau jour, celte étoile si fort atli-

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raille du Palais-Royal rompt brusquemenl avec son directeur qui oppose un refus persistant à toutes ses demandes d'augmentation. Pour la centième fois, elle se jure de renoncer au tln^AIre et décide de faire ses malles pour Bordeaux. Bienlùt, son appartement présente le désordre et l'apparence de pillage d'un départ précipité. Soudain, le timbre de la j)orte retenlit en une sonnerie hâtive, prolongée, violente. Va-l-(dle ouvrir en un pareil moment? Elle hésite, mais une voix qu'elle croit reconnaître se mêle soudain au carillon :

— C'est moi, OlVenbach. je nous apporte un rôle, un rôle étonnant.

— Trop tard, mon cher, je renonce au théâtre.

Le compositeur ne se lient pas pour battu. Il y a trop longtemps qu'il fi'éqnenle les actrices pour ne pas connaître rinstabiiité de leurs décisions.

— (]'esl une création superbe pour le Palais-Royal, annonce-l-il encore.

C'en est assez ! La porte s'ouvre dans un cri de rage. Défense de [)rononcer désormais le nom de la scène maudite ! Pariui les colis de toutes sortes, Iloi'I.PUse Schneider introduit (>lleid)ach (pi'accompagne son collaborateur Ludovic Halévy. L'un et l'autre se mettent à insister <je toutes leurs forces. Ouel rôle elle refuse ! Et dans quelle pièce : l'enlèvement d'Hélène par Paris ! Ouelle adorable reine elle eût créée I Mais l'auteur d'Orphée aux Enfers s'est approché du piano. Ses doigts maigres se promènent sur les touches, tandis qu'il fredonne:

Un mori sage

Est (Ml voyage Et se prépare à revenir.

La prévoyance,

La l)ienséan(e Lui fonl un devoir d'avertir.

L OPKRA-BOUFFE 89!)

Puis, c'est le iouv iV Amours divines et de VInvocalion à Vénus. Assise sur une malle, la déserleuse du Palais- Royal écoute, charmée, ravie, son délicieux sourire illuminant son visage. N'imporle ! elle ne se laissera pas séduire et. (juelques heures plus tard, en effet, Texpress Tentrainc vers Bordeaux, toute heureuse de se sentir libre, mais un peu jalouse déjà de la rivale qui créera le rôle d'Hélène. La voilà dans sa ville natale. Ses souvenirs retrouvés vont lui faire vite oublier Paris et le théâtre, quand survient une dépêche dOil'enbach :

Affaire ratée au Palais-Roi/af mais possible aux Variétés. Bé pondez.

Oue faire ? Séduite par la perspective du repos qu'elle se propose, Mlle Schneider ne se sent pas très tentée. Elle se tire d'embarras, en demandant par télégramme un chilïre qui lui paraît énorme (et qui l'était pour l'époque) : deux mille francs par mois. Le lendemain arrive une dépêche du direcleui" des Variétés. Coignard :

Affaire entendue. \'enez vite.

Deux jours après, elle accourait et les répétitions marchaient grand train. Elles fournirent l'occasion d'apprécier une fois de plus la stupéfiante facilité d'Offenbach. Le rôle du berger Paris avait été confié à Dupuis, l'excellent ténor doublé dun remarquable comédien dont Got avait dit, un soir, au foyer dos artistes du l-^'ançais en le présentant à ses camarades : « Messieurs, voici notre maître à tous. >> A la répétition générale, son air du Mon! Ida rencontra ime certaine froideur. Il ne lui plaisait guère, d'ailleurs, ef ne lui semblait pas suffisanuntmt dans sa voix. 11 repartit désespéré pour Nogenl où il habitait et, après une nuit d'insomnie, il allait supplier son auteur de lui enlever le rôle qui avait été distribué en double, quand il reçut un billet d'Oiïenbach le mandant d'urgence. II bondit

chez le maestro. Celui-ci avait fait les mêmes réflexions que lui. Il lui fit entendre un nouvel air du Mont Ida composé depuis la veille, ce qui était déjà surprenant, puis un second, puis im troisième, ce qui tenait vraiment du prodig'e.

— Et maintenant, lui dit-il. choisissez, mon grand. Dupuis hésitait. 11 linil cependant par se décider

pour la première de ces mélodies. C'était également celle que préférait lauteur.

— .Maintenant, commanda celui-ci, liiez à Nogent et travaillez. Moi, je vais orchestrer.

Enchanté de la solution inespérée, le ténor grimpe dans son train plein de monde et, duiant tout le voyage, fredonne, chante, siffle. l)at la mesure. En arrivant à Nogent, il tenait son air et ce lui l'ut une déception d'apprendr(>, dans la soirée, que la première annoncée pour le lendemain était retardée de vingt-quatre heures '.

Cette première remporta un triomphe resté légendaire. Le public de fidèles sur lequel pouvait déjà compter Oflenbach était venu au grand complet. Il applaudit à tout rompre liortense Schneider, cette enfant prodigue de ropéra-boulîe qu'il retrouvait avec la voix agrandie, le geste plus aisé, le charme plus irrésistible.. Des bis répétés n'arrivèrent pas à fatiguer cet organe au timbre si souple et si pur qu'Auber déclarait, peu de temps après, qu'il allait l'entendre, « lorsqu'il voulait se gargariser délicieusement les- oreilles ». Avec son nez aux fabuleuses dimensions et sa profusion de boucles folles s'échappant (hi jjandeau qui ceignait son front, Grenier déchaîna le fou rire dans le rôle de Calchas. Son « trop de fleurs! » allait, dès le lendemain, devenir proverbial. Dupuis obtint un gros succès, notamment dans cet air du Mont Ida qui lui avait causé

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