LES BALS PUBLICS ET ENDROITS DE PLAISIR
dura le séjour de l'émir, on les revit, chaque soir, arrivés dès l'ouverture des bureaux et ne se décidant à s'en aller que lorsque tout était éteint, après être restés toute la soirée vissés sur un banc dans une attitude pétrifiée et extatique.
Paris avait connu trois INlabille, le père et les deux fils dont l'aîné, célèbre danseur de l'Opéra, ne fournit
Au l);)l (le 11 )|)i ra.
Dessin de Constantin Giivs.
qu'un règne très court, tandis que son cadet, Victor Mabille, promena longtemps parmi ses habitués ses longs cheveux noirs bouclés et sa mine élég'ia([ue. On le savait, d'ailleurs, poète, et il était docteur en droit, ce qui pi'ouve une fois de plus comment ce genre d'études cou(hiil à tout. Le célèbre l^al aux destinées duquel il présidait ouvrait à l'apparition (bi prinlcmps. Il s<> Irouvail avenue Montaigne, et présenlait l'aspect d'un coquet jardin très soigné, pourvu d'un grand hall couvert soua
^•2t> r.A SOCIETIi DU SECOND EMPIRE
]e(]uel on dansait les jours de pluie. Enrichi de i>laces aux arabesques d"or et tapissé en damas de soie rouge, ce hall al)rilait des billards chinois, des tirs au pistolet, des dynamomètres, des jeux. Auprès de lui, s'élevait un café divan en st\le mauresque surmonté d'une terrasse à jour. Parmi les allées et les bosquets, aux abords du hall et du café, régnait une prodigieuse animation. Dans un coin sélect et réservé se tenait avec un air pénétré de son importance, l'escadi'on volant des impures de marque, en masse compacte, et ne bougeant guère que pour faire une courte promenade au bras d'un étourdissant cocodès. Oh I le charme léger des grands chapeaux de paille d'Italie d'où pendaient dans le <los ces longs rubans baptisés de façon imagée Siiii)ez-n)oi, Jeune homme : oh ! les pince-taille en soie gros grain à manches j)ag()des, les vestes zouave, les rouges garibaldis, les (Igaros, la profusion des volants s'étageani sur l'ampleur monumentale des crinolines et les châles, le fameux cachemire de lliide et le grand chrde tapis!
Autour de l'orchestre, les danseurs et danseuses attitrés étalaient complaisamment leur gloire et se trémoussaient dans toutes les variétés du cancan, depuis le cancan léger et fleuri jusfju'au cancan en délire. Du côté des hommes, on applaudissaitPrilchard, Tortillard, le vrai Brididi et le faux Brididi; du côté des dames, Pomaré, Alice la Provençale, Marie la Polkeuse, Rose Ponq^on, Céleste ÎMogador et surtout la plus célèbre de toutes Rigolboche.
Pritchard avait commencé par être répétiteur de philosophie. A la suite don ne. sait quelle frasque à Mabille qui avait effarouché un vertueux sergent de ville, on l'avait mené au poste et cet homme qui se renfermait, d'ordinaire, dans un farouche silence, avait, pour la première fois, fait entendre sa voix en disant : « Je demande une indemnité. » Ceci se passait peu de temps api'ès la fameuse indemnité Pritchard, d'où- le