l'i-iiice BiiiKSco, Le Corps Lorence- devant Pucbbt
SOUVENIRS DU MEXIQUE 4ô
devant eux : un large fossé. N'importe ! ils s'y précipitent, escaladent l'escarpe, essaient <le gagner les murs du fort. L'elTorI est rude, les assaillants servent de cible à des tirailleurs invisibles, tombent les uns sur les autres, s'amoncellent en tas sanglants au fond du fossé.
Pourtant, quelques intrépides apparaissent sur le sommet de la muraille oii flottent un instant les trois couleurs. Victoire? Non 1 Fusillés à bout portant, nos braves sont pris à revers par les batteries du fort Loreto et par deux régiments d'infanterie mexicaine. La réserve, composée de marins, accourt vainement à leur secours. Un orage épouvantable vient d'éclater, faisant glisser dans la rouge glaise détrempée les pieds de nos acharnés combattants, leur rendant intenable la situation. L'héroïsme devient de la fohe. Le commandant en chef se résigne à faire sonner la retraite. Puis, après l'échec glorieux, c'est le triste bivouac dans la nuit, tandis qu'on entend derrière les murailles victorieuses les cris de réjouissance des Mexicains mêlés aux accents de noire Marseillaise. Pendant trois jours, la petite armée, avide de revanche, espéra une sortie du chef ennemi, le général Zaragaza, tout surpris lui-même de son succès. Ce fut en vain. Il fallut se replier sur Orizaba pour y attendre les renforts et le matériel de guerre reconnus désormais nécessaires. Seul^ un bataillon du 99® se heurta à l'ennemi au combat de la liarranca Seca,* lui mit trois cents hommes hors de condjat et lui» prit deux drapeaux, ce qui mérita la croix à l'aigle du régiment.
Aussitôt arrivé à Orizaba, le général de Lorencez mit la place à l'abri d'un coup de main. Seulement il négligea d'occuper les hauteurs qui dominent la ville, notamment le Cerro Horrego, monticule situé à une portée de fusil des remparts, la surplombant à enviion î35o mètres et d'une peule lellemenl verticale qu'on
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avait pu la croire inaccessible. Or, le i3 juin, vers dix heures du soir, une reconnaissance opérée par le général allié Taboada révéla la présence sur le ('erro Borrego des Iroupes mexicaines d'Orlega : 2.000 fantassins, et 3o obusiers de montagne avec lesquels il était facile, de cette hauteur, de couvrir Orizaba de feux plongeants et d'en rendre la défense impossible. Prévenu à temps, le colonel ]'Héi"illier, du 9</ de ligne, ordonna à un tout jeune capitaine nommé Détrie de réunir en silence sa compagnie et de partir en reconnaissance. Dans la nuil noire comme de l'encre, voilà nos fantassins qui grini- ])cnt aux rudes lianes de la muraille déroche. Escalade effrayante, épuisanle, inicrminable. C.o ne fut ([u"à minuit et demie (pie le capitaine parvint au sonuuet avec les plus agiles t\o ses honuîies. Abasourdis, troublés, alTolés, sans songer à allumer des feux pour distinguer les ennemis, les Mexicains se mettent à tirer au ha.sard dans toutes les directions, sans danger aucun pour nos soldats, mais au plus grand détriment des leurs. Les braves du 99% fidèles aux inslrudions reçues, commencent par s'euil)us(pier ou se coucher à plat ventre. Puis, Détrie fait mettre sac à terre à (|uelques hommes de droite de sa compagnie, les autres n'étant pas encore ari'ivés. En face (h^ lui, il trouve un parti considérable d'ennemis cherchant à reprenilre au Courrier ('r'is une pièce de canon qu'il a prise av(îc cpuitre hommes el sui' lesquels trois viennent d'être blessés. Il les met en fuite puis commande avec une audace inouïe : « En avant I A la baïonnette 1 »
11 n'a pas encore les soixante-dix hommes de sa compagnie et les Mexicains dt'passent deux mille avec de l'artillerie I Les voyant augmenter sans cesse au lieu de diminuer, il prend h; parti de faire embusquer ses soldats restés disponibles, afin de masquer la faiblesse de son effectif. Seulement, défense de quitter la position et de reculer sous aucun })rétexte ! Pendant une heure
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et demie, il se mainlienl dims celle ierril^le silii.il ion '. Enfin, une seconde compagnie, celle du cnidhiinc l.cclerc débouche sur le |)lateau. Etourdis. cidl)ulés, se croyant perdus, les bataillons d'Orlega ne songent plus qu'à la fuite et c'est la fin triomphale de cet exploit qu(i le capitaine de (JaHilTel, passant, (juelque temps après, par Orizaba comparera à ceux des héros d'Alexandre Dumas. Le capitaine Détrie avait véritablement sauvéla ville. On put s'en apercevoir le lendemain malin, lorsque l'heureux défenseur de Puebla, Zaragoza, comptant sur l'appui d'Orteg-a ouvrit avec ses vingt-deux canons le feu sur la partie ouest d'Orizaba. Quelle stupeur, quand il vit qu'on lui ré[)ondait du (^-erro Borrego avec les boulets des obusiers pris la nuit précédente par nos fantassins! Ortega avait donc été délogé? Rendu prudent par une information aussi désagréablement parvenue, il se dépêcha de décamper.
Bientôt, la situation devint critique à Orizaba. On y manquait d'argent, ce qui rendit très difficile le rôle du commandant en chef auprès du général allié Mar(juez et de ses troupes qui venaient de rejoindre notre armée et n'entendaient nullement lui pi'êter un concours gratuit. Puis, ce fut au tour des vivres de faire défaut, car le ravitaillement présentait les plus grands obstacles, en raison de la rareté des moyens de Iraiisporl, de l'état déplorable des i-outes, de la destruction des p(M!ls et surtotit des bandes armées qui infestaient la contrée, d'Orizaba à la Vera-r,ruz et attaquaient les, convois. Les vivres s'épuisaieni, la lation de vin fut réduite de moitié, celle du pain d'un tiers cl la farine de maïs .substituée à celle du blé dans unefoile proportion. Bégime peu propice à des hommes anémiés par le climat lio|)iral et menacés sans- cesse |iar les fièvres
1. llj'ppoit (lu c-ipilaiiir Dôl rie ."i son cIkM' do Ii.il.-iilioii. — Létjèrement blessé à la liiiilii coiiihiU, rintirpidc ollifior lui in-oiiui cnminondniit peu de Icmps après.
et les épidémies. II fallait alirontei' la fièvre jaune qui faisait rage. 11 fallail encore chasser les guérillas des postes que nous avions occup('s lors de notre marche sur Puebla et qui régnaient en maîtresses dans les Terres chaudes, pillant et incendiant les villages et haciendas, dispersant les habitants, tuant les traînards. Presque toutes les nouvelles de France étaient interceptées. Les convois n'arrivaient qu'exceptioimellement. Sous le commandement du général de Lorencez, du 27 avril au \\ octobre 1862, c'est tout juste s'il en parvint quatre à Orizaba et dans quel état I
Plus précises, plus élo(|uentcs encore seront les impressions d'un témoin, ^'oici ce qu'écrit un officier de la malheureuse petite armée, l'intendant W'olf : « Dn pied des C-umbres à la côte, nous vivions au milieu de populations inquiètes <pii >ul)issaient notre présence en la maudissant. Xons ne recevions plus de nouvelles régidières de l'rance el ne savions rien de ce qui se passait en dehors de nos camps. La |)olitique renfermée dans l'enceinte de nos postes se changea en mesquines intrigues, en récriminations et rancunes. Nons n'entendions plus le canon, celte grande voix de la guerre. Quelques coups de fusil seuls relentisseient de loin en loin et nous annonçaient qu'un guérillero, posté au bord de ([uelque sentier, rappelait à un imprudent Français la limite de la promenade permise ou punissait un Indien qui tentait de nous porterquelque denrée ou missive. Nous n'étions plus traités comme une armée, on ne nous combattait plus, on nous surveillait comme des prisonniers... Nous nous trouvions en face de deux périls : à Orizaba, la famine; à la Vera-Crnz, le vomito. Pour conjurer le premier, il fallait affronter le second. L'alternative était cruelle ^ »
A cette période d'épreuve pour nos troupes corres-
L Intendant général WotiF) SoUvenirê mililairesi
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pondait on France une période d'incertitude sur le résultat final d'une expédition dont l'opinion publique ne percevait pas l'utilité. L'échec de Puebla avait été accueilli dans toute l'Europe par un vif étonnement, à Paris par une émotion profonde. Si le très grand nombre des Français estimait (pie l'honneur national était engagé et qu'il ne fallait lui marchander ni les hommes ni l'argent, quelques voix discordantes se Mrent entendre au Corps législatif et dans la presse, inspirées, non certes, par une perspicacité plus profonde, mais par une ardente soif d'opposition. Elles accusaient le gouvernement d'avoir entrepris la guerre pour protéger les porteurs de bons Jecker. Banquier suisse, ce Jecker avait vu suspendre par Juarez, deux ans auparavant, l'exécution des traités financiers qu'il avait conclus avec le Mexique. A la tribune, Jules Favre et Ernest Picard allaient jusqu'à pousser nos soldats à la désertion. Diminuer le prestige de la dynastie, la saper dans ses bases pour ouvrir les écluses républicaines et faire ainsi le jeu de l'ennemi, telle fut, pendant les heuresinquiétantes delà guerreduïNlexique, la honteuse politique de la gauche, politique qu'elle devait reprendre en août 1870. La Chambre n'accordait que des crédits insuffisants, ce qui paralysait l'action de l'Empereur. Et l'on vit ce scandale : des juaristes offrant par souscription, une canne à pomme d'or et une montre à Jules Favre et à Ernest Picard qui, disait le Courrier de San Francisco, w n'ont pas craint d'adresser de si vertes paroles à leurs infâmes compatriotes ». Passant outre à ces attaques, Napoléon [Il avait résolu de porter à trente mille hommes l'effectif du corps expéditionnaire. Tout en réservant au général de Lorencez le commandement dune division dans les cadres de ce nouveau corps, il en confia la direction au général Forey. Mais le chef de la petite armée inactive à Orizaba se savait l'objet de violentes critiques. 11 demanda sou III 4
rappel en France pour justifier sa conduite et combattre en même temps l'influence de M. Dubois de Saligny. Le 25 octobre, il remit le commandement au g-énéral Forey qui était débarqué à la Vera-Cruz depuis plus d'un mois. Une nouvelle phase desopéralions allait commencer.
Les renforts annoncés d'Furope étaient arrivés peu à peu. Ou les avait concentrés dans les 'l'erres chaudes, ne laissant que le moins d'hommes possible à la Vera- Cruz toujours dévastée par la fièvre jaune et le vomito- •negro. Quelques jours après son arrivée, le général Forey ordonna une revue de la garnison de cette lugubre cité. Elle eut lieu sur la petite place delà Douane bordée d'arcades. La garnison se composait d'une compagnie du ()(/ et de deux pièces d'artillerie de montagne. Arrivé devant un jeune sous-lieuteuant d'infanterie, le nouveau commandant en chef demanda :
— Eh bien, où est la compagnie du y»/ ?
— La voilà, mon général, répondit ce sous-lieutenant qui se nommait Chédé, en lui montranl cinq hommes aux joues caves et à la mine de spectres. Et même j'oserai vous prier de ne pas nous retenir trop longtemps car nous ne sommes pas forts.
En effet, à l'instant même, le nuuiéro trois repose son fusil, dégage son épaule de la bretelle du sac et va s'étaler à l'ombre sous lune des arcades. Les mâchoires du général se crispent douloureusement, mais il passe. Le défilé se composa tout uniment de deux petits obusiers tirés à bras par une douzaine d'artilleurs, sous le commandement d'un lieutenant qui, en passant devant l'élal-major, brandit son sabre en criant : « Vive l'Empereur I )) k Les yeux nous piquaient un peu «, écrit
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un témoin de celle peliLe scène héroïque à sa manière *.
Les communicalions sont restées aussi difficiles, aussi périlleuses entre la Vera-Cruz et Orizaba. Arrivé de France avec des dépèches importantes et mis à la disposition du général Forey « pour être employé n'importe comment », le ca])ilaine de GalliiTet qui effectue le trajet avec une compagnie du 8r de ligne, ne cesse de faiie le coup de feu avec ses compagnons de voyage contre des nuées de cavaliers mexicains. Se joignant ensuite à un peloton de chasseurs d'Afrique, il trouve la route barrée par des groupes ennemis et se voit obligé de charger comme s'il n'était pas porteur de dépèches graves. Le seul service régulier entre les deux villes était assuré par une vieille diligence construite sur le modèle des berlines du temps de Louis XVI, suspendue sur de simples courroies et contenant six places d'intérieur avec quatre places d'impériale. Parti d'Orizaba pour aller en volontaire intrépide occuper son poste à la compagnie du 99"^ — les trois officiers de cette compagnie avaient succombé — le sous-lieutenant Chédé s'était, un beau matin, installé en simple voyageur civil sur cette impériale de diligence, se donnant comme un Belge (jui rentrait en Europe. La voiture fut arrêtée et fouillée par les guérilleros, comme elle l'était à peu près régulièrement. L'allure paisible, avec un sang-froid admirable, Chédé en descendit et offrit des cigares aux farouches aventuriers qui le laissèrent tranquillement poursuivre son chemin. Pourtant, le peloton d'exécution n'aurait pas été long à faire son office ^contre l'insolent Frant;ais '.
1. Souvenirs incdila du colonel Lahalle, alors capitaine d'étatmajor et aide de camp du général de Mirandol, commandant la Iti'igade de cavalerio du corps cxpé<lilionnair('. Nous avons déjà l'ait, dans notre second volume, (|ueliiues eni|iiun!s à ces souvenirs si vivants qui doivent paraître prochainement.