Souvenirs inédits du colonel Lahalle
Une fois installé à Orizaba, le g-énéral Forey avait commencé par se dégager des deux côtés, grâce aux colonnes vigoureusement conduites du général de Berthier et du colonel Brincourt puis, avec une lenteur et une prudence peut-être exagérées, il avait tout Organisé pour marcher sur Puehla. Fort deSo.Goo hommes, le corps expéditionnaire se mit en marche vers cette place le 2^ février i863. En apprenant l'approche de Tarméc française, Juare/. vinl à Puebla où il enflamma i)ar une ardente proclamation le courage des défenseurs. 11 trouva dans les discours de Jules Favre et Ernest Picard un secours imprévu et les fit afficher dans la ville, allachaul ainsi la pire des hontes au nom de ces deux Français. Tandis qu'il regagnait Mexico, nos premières colonnes arrivaient sous les murs de Puebla et rinvestissement commença.
Dirigé par l'ancien avocat Orlega, la défense de la ville rappela, de façon moins pénible et moins dramaticpie toutefois, celle de Saragosse. Tous les îlots de maisons ou quadres furent utilisés successivement par la garnison comme autant de forteresses auxquelles il fallut livrer des assauts meurtriers. (Certains « critiques » blâmèrent le général l'orey de se prêter à ce genre de siège. Le capitaine de GaJlill'et écrivait alors : « Lorencez n'ayant o[ue peu de monde n'aurait pas dû attaquer le taureau par les cornes. Forey devrait attaquer ainsi, ayant beaucoup de monde et d'artillerie. Il brusquerait le succès au lieu de se condamner à une guerre; de cadres, et pourrait, sans relards, marcher sur Mexico qui est en oe moment le véritable objectif. » On commença par attaquer le fort San-Xavier. Une fois la tranchée ouverte, notre artillerie y prit pour point de mire, les 127 et 28 mars, une gigantesque construction située au centre, le pénitencier militaii'e. plus solide qu'une citadelle. Le lendemain, les troupes du général Bazaine emportaient d'assaut les ruines amon-
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celées. Les Mexicains ne se découragèrent pas. Ce aenre de conibat leur était éminemment favorable. Sans grande confiance dans leurs camarades ni dans leurs chefs, ils se battaient infiniment mieux derrière les remparts qu'en rase cam])agne et nous forçaient à de grands sacrifices d'hommes. Quand le canon avait fait brèche, il fallait lancer des colonnes d'infanterie obli-
Allaqiie d'un qiutdre à Puebla.
D'après le dessin à la plume d'un officier d'arUllerie.
gées d'entreprendre le siège des maisons et souvent de faire jouer la mine pour venir à bout de la résistance. Que de braves succombèrent dans celte lutte sans répit, sans fin, où la patience devait, sans se lasser, répondre à l'imprévu, à la sournoiserie, à la trahison! Morts, le général de Laumière. le commandant Capilan, chef d'élatmajor de la division Douay, les ca|)itaineH Kscourrous et Trécourt des zouavt;s, combien d'autres !
Mais aussi combien de traits de vaillance ! A l'assaut du fort San-Xavier. le commandant Gautrelel enlève au
pas de coursf' SCS zouaves (jui, en un clindVeil, couronnent la brèche et pénètrent dans Tenceinte. Les défenseurs les accueillent par une fusillade terriblement vive que viennent par moments accentuer des décharges de mitraille. Qu'importe ! nos vieilles barbes d'Afrique ne se laissent arrêter ni pur les feux plongeants ni par la poussée d'une réserve de deux niiUe hommes. Ouoicpu; blessé, un c/uical clievronné, Durand, se jette sur un canon, tue un servant et pendant (pie ses camarades pourcliassent les artilleurs, il toui'ue la pièce contre l'ennemi. Tuis s'engage une eiVrayante lutte corps à corps, une chasse à l'homme poursuivie sans merci d'étage en étage, de chambre en chambre dans le pénitencier dont les défenseurs finissent par se décidera capituler. Ouehiues jours après, six compagnies du i"' zouaves pénètrent par une brèche dans le corps de place et attaquent un pûté de maisons que couronnent des terrasses. Entreprise imprudente cpii devient \ile cruellement meurtrière, j'.efoulés dans une sorte de couloir^ officiers et soldats tombent en gi'and nombie, abattus par la fusillâ'lc et la mitraille. Dans une cliaudu'e d'une maison enlevée au début, le lieutenant (lalland se retranche avec (pielques-uns des zouavessurvivantset organise la défense. Cerné, alïamé, il refuse de se rendre. En vain, les Mexicains l'attaquent i)ar le plafond et allument autour de lui l'iiicendie. (-e n'est (lu'à demi étoulï'ée par la fumée que cette ])oignée de braves consent à s'avouer vaincue. Saisi d'admiration devant tant de bravoure, Ortega n'accepta pas le sabre que lui remettait le lieutenant (ialland.
Le nom du capitaine l>igault, du 3'' zouaves, revenait sans cesse dans la bouche des soldats, accompagné du surnom d(; « l'Homme à la lanterne ». Il l'avait mérité la nuit où il s'était tranquillement muni d'une lanterne allumée pour mener à l'assaut d'un qiiadre fortifié ses hommes quelque peu hésitants. Mais l'officier le plus
populaire dans ce corps de siège, c'était à coup, sur le capitaine de GallilTet. Eu hommage bien dû à sa belle conduite devant Sébastopol, le général Forey l'avait nommé major de tranchée. Tous les jours, à dix heures du matin, on le voyait s'en aller déjeuner au dépôt, sans suivre les parallèles. Il traversait, en courant et se montrant complètement à découvert, une zone de plus de cinquante mètres. Les défenseurs de la place le canardaient à coups de fusil et même à coups de canon sans réussir à l'atteindre. Une même phrase volait alors à travers les hommes de tranchée :
— Tiens, voilà GallilTet qui va déjeuner.
Le colonel Boum, comme on l'appelait, était ravi deson effet.
— C'est de la pose, lui disait-on parfois.
— Possible, répliquait-il tranquillement, mais une pose qui n'est pas à la portée de tout le monde ^
Le jour de l'attaque du pénitencier San-Xavier, il revêtit, tel un marquis du temps de la guerre en dentelle, sa grande tenue bleu de ciel et argent d'officier d'ordonnance de l'Empereur, et il s'élança à la tète de la première colonne d'assaut, en brandissant un petit drapeau tricolore confectionné par lui et qu'il planta, le premier, sur la brèche '. A la prise des quadres de Santa-Inès, en entraînant les zouaves fort ébranlés par des pertes cruelles, il reçut un éclat d'obus qui lui ouvrit le ventre et lui emporta un morceau de la hanche. Il fallait l'entendre, par la suite, raconter l'aventure de cette horril)le blessure :
— Penh 1 la belle alTaire ! disait-il. ÎXous étions bien lancés. Un obus éclate. Je suis renversé. (3n ne s'arrête pas pour si peu ; les camarades continuent à charger. Quand je revins à moi, mes boyaux sortaient. Et
1. Vicomte de IMontfomt, Au Mexi<iuc [Le Correspondanl, novemi)re l!t)0-février 1!»11;.