‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 20 sur 133 · Souvenirs inédila du coIoikA Lahalle · texte numérisé non relu

Souvenirs inédila du coIoikA Lahalle

écrivain et artiste, dont nous avons déjà mis les notes à contribution ? « Nous ne pouvions assez jouir de cet adorable séjour. A Mexico, la température, rafraîchie par les grands lacs qui entourent la ville, est vraiment un printemps perpétuel. Le malin, on se trouvait dans une atmosphère délicieuse, rafraîchie et purifiée par Vagiiacero (tornade) de la veille. Nous commencions à courir les rues droites et rectilignes, à circulation facile. Des collines environnantes descendaient des iribus d'Aztèques jardiniers qui s'installaientpour la vente des bouquets en cocardes sur le rebord des trottoirs des principaux carrefours. Celait délicieux. \'ers quatre heures et demie, un des devoirs les plus sacrés était le paseo, la promenade. Tout le beau monde s'y rendait en voilure, au pas, suivant d'abord un côté del'avenue^ revenanl par l'autre. Les cavaliers, avec le harnachement national, caracolaient, saluaient, escortaient de l'œil les calèches découvertes où les élégantes leur avaient rendu leur salut d'un petit geste des doigts. Nous autres, Français, nous commencions par aller caracoler bruyamment sous les fenêtres de nos nouias (littéralement : fiancées, mais plus exaclcment jeunes filles à qui l'on fait la cour)...

« Autre distraction. La tradition du théâtre s'était conservée chez les zouaves. Au :>" régiment, en particulier, un officier était toujours désigné pour organiser des représentations, quand les circonstances le permettaient. La municipalité mil à la disposition de ces acteurs improvisés un théâtre tout monté, dans la rue Vergara, au centre de la ville. Saulnier ' et moi ne manquions pas un de leurs spectacles. Ces gaillards-là jouaient et chantaient fort bien et même les rôles de femmes étaient admirablement tenus. Le comble fut atteint à une représentation qui se termina par une quêle au profit des

1 Lieulenant aux guides de la garde.

blessés. Cefutlajeunepremière, un caporal au 2' zouaves, qui vint la faire au parterre, aux balcons et même dans les loges, avec son travesti de femme, affrontant les regards curieux des Mexicaines qui n'en revenaient pas. Ces regards, le caporal ne les redoutait que pour une chose : ses mains qui étaient énormes au bout de ses bras nus. Sa bourse de quêteuse en cachait une et il fourrait l'autre dans sa jupe à traîne et décolletée. Cette jeune première était, au demeurant, un trèscrâne soldat qui s'était emparé d'un obusier sur les murs de Puebla et avait reçu la médaille militaire. »

La guerre était-elle donc terminée et nos troupes si éprouvées allaient-elles voir durer un repos si bien gagné? Non, les opérations militaires allaient seulement entrer dans une phase nouvelle. Le 1"'' octobre i8(i3, le général Forey rentra en Lrance, après avoir remis son commandement au général Bazaine. Laissons de côté ici le point de vue politique aussi bien que les intrigues menées à Paris et à Mexico '. Officiellement, tout au moins, le Mexique est occupé et, en juin i86'|, il va même avoir son empereur, Maximiiien, qui essaiera de régner à Mexico. II ne s'agit plus d'opérer une conquête et de s'emparer de places de guerre, mais de protéger un trône et de combattre des insurgés. Des derniers jours d'octobre i8r)3 à la fin de l'année i865,les troupes françaises refoulent les débris de l'armée de Juarez et poussent jusqu'au Pacifique et à la frontière des États-Unis les limites de l'occupation. IHiis l'armée se replie peu

1. \'oii' h; clijipiti'c .sLiivauL: L' lùnpcreui- Miuriinilicn el l'iinpéralrice Charlollc.

à peu jusqu'à ce que, le 12 mars 18(37, ^^^^ ^^ rembarque définitivement pour la France.

Nous ne pouvons conter toutes les actions d'importance moindre où shonorcrent alors nos troupes, telles que le combat du («erro de Majoma où le colonel Martin succomba au milieu de sa victoire, celui de Matahuela où le colonel Aymard battit complètement le g-énéral Doblado, le glorieux siège de Oajaca où Bazaine força après cinq mois et demi d'investissement Porfirio Diaz à capituler, ou l'occupation de r-hihuahua par le général Brincourt pour en chasser Juarez. Durant cotte longue période de près de quatre années, la lutte prit son caractère le plus implacable, l'aile s'accusa, avec plus d'énergie farouche, en guerre nationale et en guerre civile. Plus de quartier, d'un côlé ni de Taulre. Pas de pitié chez les "républicains cpii fusillent, pendent, martyrisent les soldats français aussi bien que ceux de Maximilien. Chez les impérialistes, ordre de passer par les armes tous les rebelles pris les armes à la main. Afin de donnei' une idée de ce que fut cette période len'ible de la campagne, nous rapporterons quehpies épisodes de la marche très pénible que la colonne du général Castagny effectua de Durango sur Mazatlan.

11 n'y avait (jue quatre-vingt-cin(| lieues de chemin, mais il fallait traverser l'Apre Gordillèi'c des Andes, la Sierra Madré, comme on ra[)pelle là-bas. Partout le roc, rien que le roc. Du haut des sommets, nos soldats aperçoivent à leurs pieds vingt-cinq lieues de Terres chaudes avec, à l'horizon, la ligne bleue du Pacifique. Quant à l'ennemi, il reste invisible. Enfin, on le découvre. Il s'est retranché sur la crête la plus élevée de ces contreforts parallèles, l'Espinnzzo ciel Diabolo (l'épine dorsale du Diable), à trois mille (juatre cents mètres au-dessu« du niveau de la mer. Le ciiemin d'accès est un sentier muletier extrêmement dangereux. Le colonel Garnier attaque ce passage, en gravit les pentes d'une raideur

inouïe et bouscule les Mexicains à la baïonnette. Voici donc la colonne libre de sortir delà montagne et de p<';iiétrer dans la forêt vierge oîj elle espère bien rencontrer les redoutables cavaliers de Corona et de Martinez. Le 8 janvier au soir, après une étape longue et fatigante, elle est campée, au milieu de la magnifique llore ■des tropiques, parmi remmèlement des lianes, des fougères et des orchidées lleuries, près du village de « Los Veranos », en face du cours majestueux du Rio Mazatian. Les six cents mules qu'elle emmène pâturent librement, comme à l'ordinaire, sur les bords du lleuve. Mais ici, nous laissons la parole au lieutenant de Montfort, du I " chasseurs d'Afrique, un des plus impétueux officiers de ces « bouchers bleus » si redoutés de l'ennemi.

« ^'ers une heure du matin, vive alerte dans le camj), ■coups de feu de nos grand' gardes, cris perçants des cavaliers ennemis qui, s'étant approchées sans bruit et ayant pris au lasso nos mules « capitanes », les avaient enlevées au galop, et avec elles notre troupeau presque tout entier. Nous voilà h'utn plantés I Ces bandes de mules, en elï'et, seul moyen de transport praticable dans ces pays difficiles et montagneux, sont toujours conduites par une mule — blanche le plus souvent — qu'on appelle « la capilane », qui ne porte jamais de charge et dont les autres mules suivent docilement la clochette, partout où la mule est conduite et à n'importe quelle allure. En quelques minutes, Tescadron est à cheval, mais la nuit est noire comme un four. 11 faut attendre le lever du soleil. Aussitôt l'aube arrivée, la poursuite commence, un peu au hasard, car nous n'avons d'autres indications sur la route suivie par les cavaliers ennemis que celles, tout à fait vagues, de quelques muletiers restés fidèles...

« Mon peloton est d'avant-garde; à quarante pas •devant moi. ma pointe composée de quatre chasseurs

et avec eux un officier suédois stagiaire, le comte fie Brockenhielm, lieutenant aux gardes du corps et (ils du grand chambellan de la cour suédoise '. C'était un superbe soldat. D'une force herculéenne, nous l'avions vu, plusieurs fois, dans des rencontres de cavalerie, enlever de sa selle un cavalier ennemi et l'écraser sur le sol... Au bout d'un quart d'heure, ma pointe d'avantgarde arrive brusquement au bord d'une barranca, et. toujours au graml trot, dévale rapidement la pente. Mais, en arrivant au fond de ce ravin encaissé, elle tombe à l'improvisle sur un poste avancé d'une douzaine de cavaliers ennemis. « (Juien ra? » crie l'un <reux. « Attends un peu, sale chinaco ! » répond rageusement l'un de mes cavaliers. Pifl pafl une volée de coups de fusil et les Mexicains partis en déroule à fond (1(! train. Mais voilà que mon BrocUoidiielm qui marche, comme je viens de le dire, avec ma pointe, se précipite sur celui des cavaliers ennemis <|ui galope le dernier, l'empoigne par son ceinturon, et lente de recommencer le tour de force dont je parlais tout à l'heure. Seulement, par malheur. If pauvre diable, l)rutalement eulevé et tenu à bout de bras par le colosse, se retourne et lâche instinctivement un cou[» de carabine qui atteint noti'c camarade en pleine poitriru; et le jette à terre '.

1. Il y av.iit dans nolic corps expéditionnaire de nombreux ol'liciers étrangers — trop peut-être — venus conuiie volontaires. Deux autres ofliciers suédois détacliés au 3' zouaves furent attaqués à la Soledad en escortant une diligence et y supportèrent une lutte de neuf lieures où l'un fut tué et l'autre blessé. Plusieurs officiers prussiens combattaient dans nos rangs, évidenuiient envoyés par le grand état-major allemand pour étudier notre organisation militaire. De ce nombre étaient le baron \'on Stein, petit-llis du célèbre bomme d'État et le comte Von der Burg qui devait devenir chet d'état-major d'un corps d'armée sous Metz. En outre, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, Maximdien allait employer des troupes belges, autrichiennes, hongroises et polonaises.

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