L EMPEREUR MAXIMILIEN ET L IMPERATRICE CHARLOTTE
loule son ainal>ililé, loute sa grâce. Sans attaquer la question politique, Charlotte se plaignit du maréchal Bazaine <( trop occupé, dit-elle, de sa jeune femme ». Après avoir reçu cette visite, elle se sentit tellement lasse, épuisée, qu'elle se coucha sans rien prendre, malgré les sollicitations de son entourage. Elle pria ses femmes de se retirer et de la laisser seule jusqu'au ma" tin. L'une d'elles qui lui montrait beaucoup de dévouement reconnut les symptômes alarmants déjà constatés chez elle lors de la mort de son père, le roi Léopold : lividité de morte, membres plus froids que le marbre et parcourus par des frissons, farouche besoin de solitude. La malheureuse souveraine passe sa nuit dans les larmes. Elle s'angoisse de rindifférence des Tuileries quelle prend pour un alTront. Que va devenir sa " mission dont le prologue se présente de si mauvais augure ? Dans quel état sera-t-elle pour exposer ses vœux, faire entendre ses supplications, triompher des préventions de Napoléon III ?
Sur le rôle politique de celui-ci on lui a déjà entendu émettre des idées assez librement exprimées. Le lendemain, pas de nouvelles des Tuileries ! Continuant à trouver qu'on ne l'entoure pas assez d'égards du côté de la Cour, Charlotte se laisse aller devant sa dame d'honneur à traiter le souverain français d' « aventurier », à déclarer qu'il p'est (( pas né »... Elle montre un peu moins d'âpreté au sujet de l'impératrice Eugénie qu'elle trouve (I faite et tournée comme une fée ». L'orgueil de race se dessine impérieusement. Toute une journée se passe avec des alternatives d'impatience, de découragement, de renaissance à l'espoir. Heureusement arrive une lettre de M. Mora, ministre du Mexique à Paris, annonçant que l'entrevue avec Napoléon III est (ixée au lendemain. Enfin 1 11 n'y avait, d'ailleurs, pas lieu d'accuser l'Empereur d'incorrection ou de négligence. Il ne savait rien officiellemenl de l'arrivée inopinée delimpé-
rairice CharloLLe dont il pouvait justemeiil se montrer mécontent. Aucune démarche n'avait été faite avant la veille par le ministre mexicain pour obtenir une entrevue, une réception, une reconnaissance protocolaire quelconque d'une présence souveraine.
Le lendemain, le vicomte de Laferrière, premier chambellan, vient de la part de Leurs Majestés inviter l'épouse de Maximilien à déjeuner à Saint-Cloud. Il semble que son état de fatigue cérébrale la dispose à trouver tout mal intentionné, car elle se froisse de ce (pie linvitation n'est pas accompagnée d'un message personnel de l'Empereur. Est-ce une subite manie de la persécution qui va succéder au petit accès de manie des grandeurs de la veille? l*>lle refuse le déjeuner mais annonce qu'elle se rend'ra néanmoins à Saint-Cloud. En elfet, on l'y vit arriver vers trois heures. Introduite de suite en présence des souverains français, elle trouva auprès d'eux l'accueil le |)lus affable et le plus bienveillant. Napoléon III, malade, retenu à la chambre par les premiers symptômes du mal ({ui devait l'emporter, avait tenu à la recevoir en personne.
Au début de l'entrevue se plaça un incident étrange, prélude des scènes déchirantes qui allaieni bientôt éclater. C'était l'heure où l'impératrice Charlotte avait l'habitude de prendre de l'orangeade. La comtesse del lîarrio. ne l'oubliant pas. pria la demoiselle d'honneur de l'impératrice Eugénie, Mlle Bouvel, d'en faire porter de toute préparée sur un plateau. Un maître d'hôtel s'arcjuitla de ce service, puis la souveraine française lendit un verre plein à sa visiteuse... Mais soudain, elle demeura interdite. L'impératrice Charlotte la regardait fixement, d'un air angoissé, hésitant à prendre le verre. Enfin, elle le saisit, le tint un inslani éloigné de ses lèvres, puis le but d'un trait. Dans sa cervelle, que d'effrayantes ténèbres commençaient à envahir, venait d'apparaître la hantise du poison.
L EMPEREUR MWIMII.IEN ET L IMPERATRICE CHARLOTTE 'j;^
L'enlrelien entre la souveraine étrangère et le couj)le impérial français dura i^rès de deux heures. Ce furent deux terribles heures de lutte, d'argumentation passionnée, de résistance pénible et douloureuse. La solliciteuse couronnée déploya loule sou élo(pienee, tout
L'Impéi'aU'ico CharloUe.
son courage pour persuader TEmpereur, obtenir des délais pour le rappel des troupes, trouver de nouveaux moyens de crédit. Hélas! la résolution de son inlerloculeur était bien prise de ta'jon imnuial)le, indéracinable. La pauvre femme se heurtait à l'impossible. Certes, il en coûtait à Napoléon 111 d'abandonner l'allié (ju'il avait si largement aidéà monter sur ce trône dangereux, de résisleràdes supplications [)resqucagenouillées,
à des larmes, à des sanglots. Une seule réponse était possible, maintes fois déjà adressée à Mexico : il fallait à tout prix que Maximilicn renonçât à son entreprise chaque jour plus étroitement tissée de périls, et qu'il revînt en Europe.
Renonçant aux adresses de la diplomatie, l'Empereur parle à plein cœur, expliquant qu'il est des cas de force majeure, qu'il doit penser avant tout aux intérêts de son pays, que le moment est venu où la France a besoin de toutes ses ressources et qu'il ne peut en sacrifier aucune, même dans l'intérêt de ceux qui lui sont chers. Les prières se font pliLs puissantes, l'insistance plus tenace, plus déchirante. Puis l'orag-e éclate à propos de Baza*ine. Après les larmes, les imprécations et les menaces. La douloureuse ambassadrice de Maximilien semblait en proie à un véritable délire d'exaspération. La fureur de son désespoir la monta juscju'à l'insulte et, si nous en croyons la comtesse del Barrio qui se trouvait dans la pièce voisiue, elle s'écria alors avec une extrême violence :
— Comment ai-je pu oublier qui je suis el (pii vous êtes! J'aurais dû me souvenir que le sang des Bourbons coule dans mes veines et ne pas disgracier ma race et ma personne, en m'humiliant devant un Bonaparte, en traitant avec un aventurier !
C'en est trop. Les forces de l'infortunée mendiante de secours ne peuvent la soutenir davantage. Une crise de nerfs la tord puis la laisse raide et sans mouvement, en proie à un évanouissement profond, sur le canapé basoîi l'a étendue l'Empereur. Bouleversée d'émotion, les yeux pleins de larmes, l'impératrice Eugénie dégrafe le corsage de cetteanciennesœur de puissance en train de se débattre contre la brutale fin de son rêve. Elle humecte ses tempes d'eau de Cologne, la frictionne, puis envoie chercher le docteur Semeleder, tandis qu'elle reste à veiller sur elle avec la comtesse del Barrio .
L EMPEREUR MAXI.MILIEN ET L IMPERATRICE CHARLOTTE ;).>
Des sels finissent par ranimer la malheureuse. Elle reconnaîl sa dame d'atours, sourit, lui prend la main, puis, après avoir jeté à l'impératrice Eugénie un regard chargé d'ell'roi :
— Manuelita, ne me quittez pas ! dit-elle à Mme del Barrio.
Se penchant vers la chaise longue, la souveraine française veut lui ofTrir un verre d'eau. Le regard de la malade se précise, devient d'une elîrayante fixité. Elle repousse violemment le verre dont le contenu inonde la robe de l'impératrice Eugénie.
— Assassins ! crie-t-elle, laissez-moi ! Emportez votre boisson empoisonnée * !
Alors, c'est une crise de larmes, suivie d'un second, puis d'un troisième évanouissement et d'une longue torpeur qui pourrait devenir mortelle, si le docteur Semelederqui vient d'arriver n'avait pour premier soin de réveiller la pauvre Impératrice. 11 est urgent qu'elle rentre à Paris et ne voie plus aucun visage étranger. Quel navrant départ de Saint-Cloud ! Les yeux rougis de larmes, le couple impérial regarde, la mort dans l'àme, s'éloigner, au pas des attelages, comme en un cortège funèbre, cette princesse de vingt-six ans dont le charmant visage dit encore jeunesse, beauté, intelligence, et (pii, durant une longue existence, va rouler cruellemenl, au fond de son esprit, son cauchemar d'horreur et de folie.
Au bout de quelques semaines, un peu de calme revint. Quelques jours passés en Suisse dans la solitude semblaient avoir eu une influence heureuse sur l'impéiatrice Charlotte. Fou riant, jamais elle ne parlait de Maximilien ni du Mexique, et cette lacune ellVa vailles médecins. Soudain, elle fut prise de l'idée d'aller à Home demander la bénédiction du Saint-Père. Cruel voyage l