Souvenirs do la comtesse ild iiairio
La pauvre femme voit des assassins parloul. Pour elle, un garçon d'hôtel devient un émissaire du Juarez, une fille de chambre est reconnue comme une dame mexicaine affiliée au pai-li républicain, un Anglais sur une terrasse d'hôtel est pris pour Juarez lui-même. A Home, une détente se produit. Si la parole est toujours brève, les mots rares, le regard s'est adouci. Un rayon d'espoir est-il permis?
A Rome, elle informe de suite le pape de son arrivée. Celui-ci lui fait dire qu'avant l'audience solennelle, il la recevra en parliculier dans sa chapelle privée, après la messe de huit heures. Les voitures du Valicnn viennent la chercher avec sa suite. Selon l'étiquette, la comtesse del Bari'io porte sur sa tète une mantille. Elle remarque avec stupeur que sa souveraine a mis une capote et lui fait lespectucusement remarquer (jue la mantille est obligatoire. Mais, d'une voix impérieuse, l'épouse de Maximilien se proclame au-dessus de l'étiipiette. Aprèsavoir Iraversédes salonsremplisde monde, elle est introduite seule dans la salie où le Saint-Père prend son petit déjeuner après la messe. L'entretien est des plus cordiaux. Pie IX, voyant la visiteuse très abattue, s'elTorce de la remonter, l-^lle semble l'écouter avec intérêt, quand tout à coup, sans que rien fît prévoir un geste aussi extravagant, elle plonge trois doigts dans la tasse de chocolat du Pape, en déclarant qu'elle meurt d'inanition, car tout ce qu'on lui sei\t est empoisonné.
Pie IX a compris. Il se fait apporter du papier, de l'encre, et, sans quitter son ton paternel et doux, il trace une note pour le cardinal Anlonelli, le priant de venir aussitôt avec deux médecins habillés en camerlingues, pour ne pas ell'rayer la malheureuse démente. Lue idée fixe vient de la prendre et de s'ancrer dans sa cervelle, sans qu'on puisse l'en arracher : elle ne veut plus quitter le Vatican, de peur des assassins. Com-
l'empereur MXXIMILIEN et r/lMPÉR\TRICE CHARLOTTE î»7
ment éviter une crise? Le souverain pontife se plie à ses exigences et t'ait servir pour elle et sa suite un déjeuner que préside le cardinal Antonelli. Après le lopas on passe dans la bibliothèque, mais là on se heurte de nouveau à l'inébranlable résolution de l'Impératrice de ne pas quitter le palais. Elle annonce même qu'elle y passera la nuit, car « elleestau- dessus des usages reçus et c'est pour le Vatican un honneur de donner asile à ime souveraine persécutée ». Une femme la nuit au Va- . tican, dans les appartements du Saint-Père ! Pourtant, dans la crainte d'un accès de colère qui pourrait être redoutable, celui-ci accorde l'autorisation et deux lits sont apportés dans la bibliothèque, l'un pour la souveraine, l'autre pour la comtesse del Barrio.
Une telle situation ne pouvait s'éterniser. Qu'imaginer, que combiner pour faire partir de bonne grâce la malheureuse princesse terrifiée par ses visions d'empoisonnement ?0n décidaqu'unedéputationcomposée delà Mère supérieure et de deux sœurs du couvent de Saint- Vincent de Paul viendrait la prier de visiter leur nouvel établissement bâti pour les enfants pauvres et d'assister au repas de ceux-ci. Les religieuses s'étant acquittées de leur rôle, elle accepte, charmée, et monte aussitôt en voiture pour se rendre au monastère. Derrière ses murs, elle se trouve soudain en confiance, sourit aux enfants, se sent pénétrée de fierté et de joie devant les honneurs qui lui sont rendus. Le cardinal secrétaire des Rites est venu la saluer. La luciditéde la réponse (ju'elle lui adresse étonne chacun. La visite des dortoirs, des salles de travail, de l'infirmerie se poursuit paisiblement.
Puis, l'Impératricedemandeà voir lescuisines. Hélas! pourquoi faut-il que là un détail infime vienne malencontreusement tout bouleverser et déchaîner de façon décisive, pour jamais, le s|)ectre tremblant et hagard de la folie ? La S(eur chai'gée du gouvernement (h^s cuisines
yS LA SOCIETE DU SECOND EMPIRE
a eu ridée de faire goûler à la visiteuse le ragoùl qui est en Irain de cuire dans d'énormes marmites. Elle lui en a servi une portion dans une assiette, en lui remettant un couvert. Stupeur soudaine dans l'assistance. Après avoir pris l'assiette, l'Impératrice la repousse violemment avec un sursaut dell'roi. Autour d'elle, elle jette des regards efl'rayants, puis elle montre à la comtesse del Barrio le couteau qu'on vient de lui remettre sur la lame duquel elle désigne une petite tache de rouille :
— Regardez I Voyez le poison, lit ! Ils ont oublié d'essuver le couteau !
Alors, c'est l'atroce dénouement, le calvaire sachevaut dans l'horreur et le complet désastre de la raison. Emmenée en voilure, (^.harlotle l'emplit de ses cris, déchire les stores el il faut plusieurs hommes pour l'arracher aux coussins de la voiture et la porter dans^ sa chambre d'hôtel. Une crise de fureur Ta prise, la possède invinciblement et il faut en arriver à la camisole de force. << Le souvenir de ces terribles scènes, écrira plus lard la comtesse del Barrio, hante mes pensées et mes nuits, en chassant souvent le sommeil '. «
Depuis lors, recluse au château de Tervueren, celle qui fut impératrice du Mexique achève sa crucifiante existence dans une nuit de l'âme que n'éclairent aucunes lueurs. Quel infini de misère sur cette tète charmante, sur ce cœur tendre et vaillant dont la Irenq^e, pourtant forte, ne put résister aux assauts trop meurtriers de l'existence ! Quelle expiation démesurée aussi pour l'orgueil d'avoir préféré un illusoire empire dans les savanes du nouveau monde aux ombrages parfumés el aux vagues berceuses de rêves de Miraraar !