‹ La société du second empire (volume 2)Chapitre 5 sur 133 · AuGUSTtN FiLON', Le Prince impérial · texte numérisé non relu

AuGUSTtN FiLON', Le Prince impérial

H. Le 14 août lS.-)8, on avait lu au régiment l'ordre i^uivanl :

S; A. I. le Prince impérial Napoléon-Louis-Eugène-.Iean-

On avait taillé à sa courte stature un pantalon garance et un habit de gros drap l)Ieu rpii fut remplace par une tunique traversée de galons blancs sur la poitrine, lorsque la troupe changea d'uniforme. 11 portait les épaulettes rouges et le gros bonnel à poil. Aux réceptions officielles et aux revues on le voyait régulièrement dans cet uniforme. Lorsqu'il était tout petit, l'Empereur le mettait à califourchon devant lui sur la selle de son cheval, et les régiments qui détilaient confondaient dans le même salut le père et le fils. Plus tard, on le vit sur son cheval à lui, le poney Bouton-d'Or, qui fut, dès lors, de toutes les parades guerrières. A Châlons, à Saint-.Maur, dans les fêtes militaires de toutes sortes, il aimait à se mêler aux enfants de troupe, humbles fils de simples soldats. Il faisait l'exercice avec eux en uniforme de grenadier dans la cour des Tuileries ou dans la salle des Gardes de Compiègne. Quel bonheur pour lui quand il pouvait inviter ses petits camarades à quelque collation qu'il présidait avec un bon sourire épanoui sur ses joues roses !

Ces réunions donnaient souvent lieu à des incidents touchants ou comiques. A celle qui eut lieu en mars 1862, on en put constater des deux sortes. Le Prince impérial avait alors six ans. Le jour de son anniversaire, les enfants de troupe des régiments de grenadiers et de voltigeurs présents à Paris se trouvèrent réunis en armes, vers onze heures du matin, dans la cour des Tuileries, face au pavillon de l'Horloge. A midi, l'Empereur paraît en tenue civile, tenant par la main son fils en uniforme de caporal de grenadiers. On fait exécuter quelques

.losepli, iiiiinéro matricnle 3463 erfl noiiniié caiionil au 1" hatailloii, 1' compaijiiic, où il existe une vacance par suite du passage du caporal I^rugnot au 3^ balaillon. |e compagnie.

Versailles, le U août 1858.

Le colonel, De, PiiscT rR\ n.r.E,

mouvements de maniement d'armes. Puis, les enfants sont conduits aux Tuileries où les attend un lunch plantureux qu'ils accueillent a;ix cris de : « Vive le Prince impérial ! » Celui-ci prend place au milieu des jeunes convives. L'Empereur, l'Impératrice, le maréchal Regnaud de Saint-.Iean-d'Angely, les colonels de la garde assistent à la gentille réception, ainsi qu'une foule d'aides de camp, officiers d'ordonnance, chambellans, écuyers. Soudain, un enfant de troupe du i'' voltigeurs se lève et tend à l'Empereui' un placet sur lequel se précipite aussitôt le colonel du régiment, en l'arrachant brutalement des mains de lelVronté pétitionnaire. Devant les cris et les pleui's du pauvre petit voltigeur, Napoléon 111 froiuc légércmeid le so\ircil, puis fait un signe à l'un de ses officiers qui prend aussitôt le papier des mains du colonel. Une demande ainsi présentée et accueillie ne dut pas traîner longlenqis dans les bureaux. Quelques minutes après, un autre enfant du même régiment se lève à son tour et, avec un imperturbable toupet, récite la leçon suivante :

— Sire, il y a bicMi longtemps que le Prince est caporal de grenadiers ; nous voudrions bien le voir sergent de voltigeurs.

L'Empereur souri I et va répondre, lorsque le même colonel s'avance avec l'évidente intention d'appuyer la requête courtisanesque de son enfant de ti'oupe. Le devinant et fronçant le sourcil un peu plus fort, le souverain l'arrête par ces mots où l'ironie se mêle à l'impatience :

— C'est bieii, colonel ; je me charge de son avancement '.

D'autres fois, on envoyait ces soldats en miniature à quehpic spectacle convenant à leur âge. Pour le sep-

1. Récit d'un capitaine témoin de la scène, cité par le comte D'IIÉr.issoN, Le Prince impérial. OUendorfl", éditeur.

lième anniA-ersaire tle la naissance du petit Prince, la journée se compléta par une représentation de Md/riigo qui se jouait au cirque Napoléon. Trois cents places avaient été retenues par les enfants de troupe. « Il est impossible, écrit la comtesse de Tascher, de se faire une idée de l'aspect joyeux et respectueusement ému de toute cette assistance populaire acclamant le joli enfant. Lui gardait sa simplicité naturelle et charmait tout le monde. Mais la joie a été immense, lorsque pendant Tentr'acte, on l'a vu (piiller la loge impériale et descendre seul au milieu des stalles de galerie pour airiver jusqu'aux enfants de ti'oupe avec les(}uels il s'est mis à causer le plus gaîment du monde. »

L'Empereur emmenait souvent son fils au camp de Clîàlons et le petit garçon était ravi chaijue fois de se voir salué frénétiquement par les vivats des chevronnés de la garde. C'était un grand plaisir pour lui de se mêler à l'état-major des généraux. Bien pris dans sa tunique d'ordonnance, se tenant un peu raide poui- ne pas perdre un pouce de sa petite taille, on le voyait consulter du regard son écuyer, M. Bachon, afin de s'assurer que sa tenue était correcte. Il aimait à se promenei* avec celui-ci ou avec son précepteur, I\L Monnier ou M. Filon, au milieu des baraquements des soldais. Ceux-ci en profitèrent plus d'une fois pour lui remettre des suppliques qu'il recevait avec une mine accueillanlc et qu'il ne manquait jamais de transmettre à son père.

A Châlons, le Prince occupait la baraque voisine de celle de l'-Empereur. Une nuit, vers deux heures du matin, une sentinelle jeta l'alarme en criant : a Au feu! d L'incendie venait de se déclarer dans la baraque du petit grenadier. Une femme de service avait laissé tomber une bougie allumée sur des élofl'es qui s'enflammèrent, communiquant le feu aux lideaux de perse. 1-e camp se réveilla dans une rumeur dangoisse. Napoléon III arriva le premier auprès de son fils. Le pre-

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liant endormi dans ses bras, il alla le coucher dans son propre lit. Mandé en hâte, le baron Larrey, chirurgien en chef de l'armée, trouva TErapereur si Iroubl»', si anxieux qu'il déclarait ne plus entendre la respiration de l'enfant. Si maître de lui dans les circonstances les plus graves, l'homme qui avait fait le couj) d'Etat laissait paraître une agitation extraordinaire à la seule pensée d'un malheur menaçant son fils. Le baron Larrey eut vite fait de le rassurer, et montrant le bambin toujours immobile :

— Son sommeil, (ht-il, n'a même pas élé interrompu ol demain, au réveil, il n'aura pas le moindre souvenir de ce qui s'est passé '.

Péuélrons mainlenant dans rintimit('' du l'rince impéi'ial el, pour commencer, visitons ses appartements j)arlicuhers aux Tuileries. La connaissance du cadre éclaire toujours sur le modèle du portrait. Nous IrouNcions un exc(dleul guide dans la personne d'Adrien Marx, journaliste à l'esprit fin et plein d'ingéniosité (|ui collaborait alors à V Événemenl et était réputé pour son adresse à se glisser partout et à tout voir. On l'appelait le Hoi des indiscrets. Muni d'une autorisation de M. Franccschini Pietri, seci'étaire particulier de l'Empereur, il bénéficia de la rarissime faveur d'aborder l'enfanl impérial dans son intérieur, plus heureux en ceci qu'un de ses confrères alors fort réputé. Timothée Trimm, qui, malgré tous ses efforts, se vit poliment éconduire.

Dans le salon blanc et or qui sert de salle d'étude et de récréation au Prince, Vinieriviever, comme nous dirions aujourd'hui, attend miss Shaw <jui doit lui

]. Noies du l)aron f.MîREv, Mme C.arette, Souvenirs ilc hi cour des Taileriex.

Li: PniXCE FMPKRIAL

fournir des renseignements dans ce bizarre idiome anglo-français dont elle a le secrel. En attendant l'arrivée de la gouvernante, il jette des regards curieux autour de lui en pivnantdes notes.

i< J'étais, écrit-il. dans un salon spacieux percé de grandes fenêtres, au travers destjuelles j'entrevoyais la

Le Prince iinporial [lassanl en revue les pupilles (le lu tçarde impériale {Monde illualré).

baïonnette d'un factionnaire et la blanche crinièi'(> du cas(iue d'un cent-garde. IMiis loin, au second plan, j'apiu'cevais la |)lace du (^arrousel avec son aie de triomphe et le sipiare du Louvre (lrj;i Ncrdovant. In lapis de mo(picllt' blanche à iiompiels multicolores étoutïïiit mes pas. (M la splendide niidih'' des murs était cachée à des intervalles réguliers par des tableaux et des gravures, au nombre descpu'lles je cilcrai tin portrait de l'Impératrice par \\ interhalter, une lithogra

phie (lelEnipereur et une gravure sur pierre représentant la comtesse de Montijo, aïeule du Prince impérial. En face une estampe dont l'ovale allongé contient la tèle du cheval de l'Empereur, celle de Bouton-d'Or, le poney de Monseigneur, et celles de Finette et Finaud, épagneuls superbes alïeclionnés parliculièrernent par le jeune prince. »

Sur la cheminée, à droite en enirani, le reporter voit une pendide rocaille à cadran circulaiiv, iiidiquant les heures par la rotation horizontale d'un hémisj)hère bleu constellé d'or. A gauche se liouve le piano à deux fins qui rend à volonté des sons au moyen des mains ou d'une manivelle, le fameux piano mécanique si en honn(Mir à cette époque. L iie petite bibliothèque contient non pas des livres dorés sui* Iranche. niais des ouvrages classiques cartonnés, les dilTéreules histoires de Duruy, comme en possèdent lous les écoliers. Sur le bureau à tiroirs, en acajou, recouverl de basane « où l'ongle de l'impérial discipU; a laissé des traces de dislraclion ou d'impatience », un simple écriloire de porcelaine et le petit arsenal habituel de porle-plumes. craj^ons, grattoirs, puis deux petits bustes en or et deux miniatures représentant l'Empereur et l'Impératrice, un presse-papier en marbre supportant un Napoléon 1'' à cheval sur une chaise dans la position légendaire, figurine très artistique en ivoire. Sur la console du panneau situé entre les deux croisées, une collection de livres anglais. Grâce, sans doute, à sa constante fréquentation de miss Shaw, le petit Prince possédait très bien cette langue et la parlait couramment.

Entrons maintenant dans la chambre à coucher capitonnée de satin bleu clair avec plafond peint à l'huile. En face des fenêtres se trouve, placé en long, le lit en marqueterie moderne, rehaussé d'ornements en bronze doré. Contre le mur au-dessus de la couchette un tableau de Hugues Merle, représentant la Religion protégeant

l.E PRINCE IMPERIAL 13

ienfance, don du duc de iMorny. Au bas du cadre, uu gros bouquet de buis béni. Puis, alteslanl encore l'hérédité de la loi maternelle, voici uu christ d'ivoire sur croix d'ébène et, sur lacommod(; eu bois (h^ rose, une mignonne chapelle de style byzantin, avec peintures sacrées sui- fond d'or et d'émail. Kpiui'lée dans la tenture une fav(Mir bleue sert d'anneau à quantité d'olqets de piété : croix en argent, grosse uK-daille d'or à l'effigie de la Vierge, emblèmes religieux, breloques saintes. Ces amulettes sacrées, chargées de proléger le sommeil de l'enfant, seront dispersées dans le sac du 4 septembre 1870 ou dans l'incendie de la Commune. Nous ne pensons pas qu'il en ait été retrouvé et rendu à celle qui, dans sa ferveur religieuse, les avait accrochés au chevet de son fils. Oiiant à lui, il ne se séparera jamais des médailles reliées })ar une minuscule chaîne d'or qu'il a .l'habitude de porter au cou. (Juand, dans la donga d'Itelyozi. les sagaies meurtrières auront abattu le jeune lion blessé faisant lêle à dix ennemis à la fois, les Zoulous qui dépouilleront son corps blanc reculeront devant ces talismans pendus à son col. craignanl qu'ils ne possèdent, même après la mort du jeune chef, vertu magique et jiouvoir de vengeance.

Dans l'embrasure des fenêtres, des petits fauteuils, des chaises lilliputiennes, des réductions de canapés, meubles de la première enfance du Prince dont il a désiré ne jamais être séparé. Au mur, une ou deux gravures, deux autres cadres, l'un contenant la photographie des fils du général Fleury, lautie enserrant un quatrain adressé au l^rincc par l'Orphelinat impérial. Sur la cheminée une pendule de vieux Sèvres.

Miss Shaw est venue rejoindre le reporter, et, avec beaucoup de complaisance, elle lui fournit toutes les explications qu'il demande. Elle est néanmoins assez agitée, car elle attend son jeune maître qui est allé prendre sa leçon d'é([uitation au manège du Louvre.

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Adrien Marx, en revanche, ne pense qu'à faire traîner sa visite en longueur. Il voudrait tant entrevoir, ne fût-ce ([u'une minute, le petithabilantdecelogis! Avecaplomb, il suit miss Shaw dans la chambre des atours, tAchant d'accaparer son attention avec des conversations sur l'Angleterre, Londres, la reine Victoria... Mais le temps passe. Le Prince ne revient toujours pas. Voilà pourtant étalé devant un petit feu de bois un costume de drap bleu (jue la gouvernante fait tiédir pour lui passer .dès son rclour du manège.

Ces hautes conunodes renferment son linge et ses habits, l'onjours aussi pleine (ramabilit(', miss Shaw ouvie ipiehpies-uus des tiroirs alin d'inilier le visiteur aux moindres détails de la vie de .son pupille. Elle va uièiue jus(pi';'i fairi* passer sous ses yeux une série de dessins à la plume (|ue lui a donnés « Monseigneur ». Comljle (h^ faveur, elle promet au journaliste de lui en oiTrir un. après l'avoir l'ail signei" par sou auteur. l*uis. elle couliiuie, sans se lasser, adonner des l'enseiguements. C'est dans cette pièce d'atoui-s (pie le l'riuce fait d'ordinaire sa toilette. A côté, il y a la chambi'e des joujoux. Elle conduit Adrien Marx dans cette salle assez vaste encombrée de tout c<' qui se fabricjue en France et en Allemagne pour le plaisir de l'enfance : (hevanx à bascule et à mécanicpie, théâtres en miniature, trompettes, tambours, fusils, forts en carton, armées entières de ces soldats de plomb que rinq)érial bambin aime tant à faire manœuvrer, et des shakos, des colbacks, des cascpu^s, des gibernes, sans compter une lanlerne magique fort all'ectionnée de son petit pi'opriétairc (]ui, non content d'amuser avec elle ses camarades, en octroie souvent lui-même le spectacle à ses gens.

— Xo'iik Monseigneur qui rentre, crie soudain miss Schaw, toute rougissante d'aise.

Déi:idément, Marx a bien fait de rester, car il csL au-

Li: PRINCE IMPEKIAL

lô

lorisc à passer chez M. Monui(;r, pi-écepteur du Prince, et là il verra celui-ci. Poussé par l'affable Anglaise il traverse à la hâte deux pièces, la salle à manger ornée dequehjues tableaux, dont un portrait du fameux Gla- (lialeur, l'illustrissime cheval vainqueur de l'Angleterre, et la salle de billard réservée au jeu de toupie hollandaise et au billard anglais, habitée par des oiseaux des lies et des poissons rouges. Après avoir causé quelque temps avec jM. Monnier des études

Un dessin du Prince impérial.

de son élève, Adrien ÎMarx voit de nouveau revenir miss Shaw.

— Monsieur, (lil-elle, j'ai prié Monseigneur designer pour vous un des dessins <[ue je vous ai montrés. Il m'a répondu qu'il en voulait faire un à votre intcmlion et il est en train de le terminer... Tenez, le voilà (pii vous l'apporte.

En effet, le petit Prince entre, tenant à la main, encore toute humide, l'esquisse reproduite ici. « Après que je l'eus remercié de son gracieux présent, écrit l'heureux donataire. Son Altesse me parla de son goût ])our les

annales de tous les empires en général et celles de son pays en particulier. Elle nio mena ensuite devant le buste de son précepteur, pas très lini, mais d'une ressemblance frappante. Le Prince l'avait pétri de ses mains, après les quelques st'ances de pose qu'il avait passées dans l'atelier de Carpeaux auquel sa statue avait été conuuandée. 1'andis (pu^ le sculpteur étudinil le mo;1èle, le modèle observait le sculpteur. Facullé rare dans un âge aussi tendre. »

Le fils de Napoléon 111 élail eu effet très supérieurement doué au point de vue d(;s arts du dessin. M. Augustin ^^ilon nous dit à ce sujet : c 11 s'était révélé artiste le premier jour où il avait eu un crayon dans les mains et une feuille de papier devant lui. Lorsque j'assistai pour la première fois à l'improvisation d'une de ces innombrables esquisses qu'il jetait pour ainsi dire à la volée, je fus frappé de voir qu'il procédait d'instinct, comme mon cher et illustre Henri Reguaull, mon camarade au lycée Napoléon que j'ai vu dsssnier si souvent en uS^ijet i8()o. Tous deux commençaient par un soulier, un manche d'éventail, une |)ointe de baïonnette, un bras tendu, une queue de chien, et cela, d'un trait net, sur, ininterrompu qui savait parfaitement on il allait. On eu! dit ipi'ils calquaient sur une gi'avure d'un travail très fini et très arrêté. C'est que, dans leur esprit, ils évo(juaient les images des objets dans les moindres détails, les posaient, les fi.xaient, en formaient un lal)l(5au K »

11 fallait voir les familiers des Tuileries se faire suppliants, lorsque le Prince se mettait à crayonner sur un bout de table, pour obtenir de lui \e moindre croquis, fût-il à peine jeté sur le papier. Malgré l'incorrection d'une exécution enfantine, ces essais respiraient le mouvement et l'entrain. C'étaient surtout les sujets mili-

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