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172 LA SOCIliTE DU SECOND EMPIRE
tuaient un domaine fermé, d'aspect mystérieux et d'abord redoutable. Villemessant se montrait encore" novateur, en faisant du Figaro une tribune où chacun avait le droit de venir exposer ses griefs. « Toute vérité sera bonne à dire contre la critique, impi'imait-il dans son manifeste, à la condition d'être formulée avec courtoisie et loyauté. Notre intention n'est pas d'ouvrir une arène aux scandales de la polémique, mais un salon dans lequel on discutera poliment, en donnant des raisons et non pas en disant des injures. »
Ce ne fui, cependant, que treize ans après, en 1HG7, que le Figaro hebdomadaire devinl quotidien. Avec son génie du journalisme, Villemessant compril de suite qu'il devait laisser à ses confrères les lourdes tartines documentaii'es pour se lancer éperdument sur ce terr-ain anccdoti(pie (]ui plaît à tous les milieux. Les gens d'esprit et de talent ne lui manquaient pas pour réaliser ses idées. 11 leur donna carte blanche pour épiloguer sur les cancans du boulevard. Delà léyèreté, de l'imprévu, du galant, de l'audacieux, du scandaleux au besoin, voilà quelle fui la nouvelle consigne. Si la politi<jue et la religion tinrent plus tard une place imj)ortanle au Figaro, elles se virent, à celle |tériodc de début, i-eléguées au troisième plan. Villemessant n'écrivait rien, il n'écrivit plus jamais (ses mémoires sont attribués à Philippe Gille), mais il créait la matière sur laquelle s'exerçait ensuite la verve de ses rédacteurs, il leui- serinait les sujets, leur mâchait la l)esogne, leui' soufnail des mots, inventait pour eux des potins sensationnels. C'était un canevas vivant et inépuisable.
Régulier dans ses habitudes, fuyant la vie de dissi- ])ation et les aventures, il n'en avait pas moins banni les préjugés et se laissait aller à toute bride aux caprices de sa fantaisie. Contemplons-le au café des Val'iétés ou au café Véron, pesamment assis au milieu de son cercle de collaborateurs, d'admirateurs et d'amis.
Il rit, conte, improvise, sème des anecdotes et des mots qu'il mettra dans son prochain numéro, s'ils ont fait rire, et qu'il oubliera s'ils ont fuit four. Avec une activité toujours en éveil, un art de tirer des gens tout ce qu'ils peuvent contenir d'utile pour lui, il s'enquiert, interroge, insiste, écoute, note soigneusement dans sa cervelle admirablement ordonnée. 11 procède par poussées brusques, par impulsions soudaines :
— Que pensez-vous de l'article d'Un tel? demandet-il.
— Charmant !
— Du talent, n'est-ce pas?
— Énormément de talent.
C'en est assez. Il se précipite au journal :
— Où est Un tel? Faites-moi venir Un tel ! Énormément de talent ! II n'y a que lui ! Tout Paris parle de son article K
Surpris, charmé, buvant avec délice ce nectar inattendu, le rédacteur apprend qu'il est augmenté. Son compte n'en eût pas moins été réglé si l'interlocuteur de Villemessant au café des Variétés avait eu l'idée de bêcher son style. Ce dénouement funeste demeurait suspendu sur la tête de tous les rédacteurs du Figaro comme une épée de Damoclès. Terriblement exigeant, tyrannique même avec eux, Villemessant ne leur gardait plus aucune reconnaissance des services rendus, dès le premier article qui avait le malheur de lui déplaire. C'était pourtant lui qui les avait vidés de leur suc à la façon d'une canne à sucre trop pressée. Précisément, le signe avant-coureur de la disgrâce était une canne. L'impitoyable directeur en offrait une aux collaborateurs qii'il remerciait comme le Christian des /fo/s en exil envoie un ouistiti à ses maîtresses délaissées. Alphonse Daudet npu Vd-rde quelle manière désinvolte