I.A GARDE IMPKRTAI.E
Chris'ln me supplie de le faire sortir <lu château d'If. Le moyen do refuser? Le colonel répondit en écrivant sur la lettre : Accordé avec em/)n'ssemenl. Le ro" mancier demanda alors la faveur d'aller lui-même
C;i|)it;iiiie djulilleiie de )o garde ini|M'iiale. D'après une esi|uissc d'Eii^iiie Luniy.
libérer les captifs. Il entra dans les salles de discipline en criaiil :
— D(d)0ul, camarades ! Vos chaînes sont brisées, le colonel fait grâce !
— Vive Dumas! vive Dumas! acclamèrent les sousofficiers, en lui serrant les mains avec effusion.
208 LA. SOCIETi!: DU SECOND EMPIRE
Le père spiriluel crEdmond Dantès exultait et ne se trouvait pas sans l'essemblance avec le génie de la Bastille ^
Les officiers de la garde impériale jouissaient d'un certain nombre de privilèges et prérogatives. Si l'on y joint le prestige d'un corps d'élite approchant de plus près le souverain, on comprendra que les demandes d'admission y aient aftlné en grand nombre. 11 y avait une assez grande difliculté à se faire agréer. On exigeait généralement des campagnes; des notes excellentes ne suffisaient i)as. Et puis, il fallait se plier à certaines conditions. C'est ainsi ([ue pour établir une cohésion plus élroite entre les officiers des grades suljallernes, Napoléon 111 avait décidé de n'accorder l'autorisation de se marier qu'aux officiers supérieurs et aux officiers sans troupe de la garde impériale. Tout capitaine décidé à convoler devait commencer par passer dans la ligne. Entre les diirérentes troupes de ce corps choisi régnait un conunun esprit, le sentiment (raiq)artcnir f» une même élite. 11 en résultait une hai'monie, luie sym|ialhie d'arme à arme qui ne se rencontre pas d'ordinaire dans l'armée, ('/est ainsi que nous voyons à Versailles, au retour de la campagne d'Italie, les cuii'assiers oITrir un [)unch monstre aux zouaves. Eautassins, cavaliers, qu'importait ! on appartenait tous à la garde.
Derniers venus dans cette grande famille, les carabiniers mirent pourtant (piel([ue temps à y obtenir droit de cité. Les officiers ayant acheté pour leur mess de Versailles un magnificjue service de table en porcelaine bleue aux armes du régiment, un loustic des zouaves de la garde écrivit à la craie sur la porte de la pension :
Porcelaine IjIcuc Ne va pas au l'eu.
L Capitaine Richahd. La Garde impériale.
Zouave de la Garde impériale remettant un placet au Prince impérial accompagné de son précepteur, M. Monnier
D'après une estampe en couleur de t'epuiiue
LA GARDE IMPIÎRIALE 209
Los carahiiiiers s'indignèreiil. Si leui's escadrons n'avaienl pas vu reiinemi depuis les guerres du Premier empire, ce n'élail pas de leur faute. Plusieurs fois effacéeel renouvelée, la méchante inscription amena une série de rixes et de rencontres entre chacals et cavaliers. Finalement ceux-ci baptisés depuis loni'Lcmps dans l'armée du surnom de « Pompiers de Versailles » durent être éloignés quelque temps de leur traditionnelle g-arnison. .Sur ces colosses, généralement recrutés dans l'Est et surtout en ALsace, d'amusantes histoires couraient. La plus connue se rapportait à un carabinier de proportions plus spécialement gigantesques et devenu célèbre pour son appétit formidable. Une décision ministérielle, prise sur le vu d'un rapport ad hoc, lui avait alloué double ration de vivres. Mais, malgré cette mesure paternelle, le pauvre grand diable tombait sans cesse d'inanition. Un général inspecteur ayant entendu dire qu'il était de force à manger un mouton à son dîner, déclara qu'il paierait volontiers le mouton pour assister au spectacle. Le repas eut lieu. Installé devant une petite table qu'on lui avait dressée, dans la salle du mess, à côté de celle des officiers, le carabinier-phénomène se vit servir, l'un après l'autre, les morceaux du mouton savamment accommodés à des sauces diverses : ragoûts variés, épaules, gigots, côtelettes, pieds à la poulette, i)our iinir. Tout disparaissait, s'engloutissait à vue d'œil dans l'antre de ses mâchoires, sans l'ombi-o d'un efïort. Le général inspecteur en béait d'admiration.
— Prodigieux ! étourdissant ! répétait-il. Jusque-là, le (îargantua n'avait rien dit. Il s'était
contenté de manger et de boire en conscience. Ouand la poulette eut disparu comme le reste, il se leva de table, prit une position correctement militaire et :
— Mon colonel, dit-il respectueusement, ga commence à bien faire... Si c'était un elTet de votre bonté, il serait temps de le faire servir, le mouton...
II it
Explosion de rire générale ! Le carabinier ne s'était pas aperçu que la bète venait d'être par lui avalée en détail. Il la lui fallait encore tout entière ! Ce qu'il venait de prendre n'étail qu'un simple apéritif... Assurerons-nous l'authenticité de l'anecdote. Ce serait imprudent et mieux vaut constater que si la garde impériale pouvait s'enorgueillir de légendes glorieuses, elle savait, aussi, à l'occasion s'en forger de joyeuses.
Il y avait un corps tout indiciué pour ICn fournir : celui des zouaves. Que de lielVés lurons, de débrouillards, de « pratiques » parmi ces Africains aux vestes soutachées de jaune dans les rangs desquels tigui'aient des illustrations présentes ou à venir comme le fameux guérisseur Jacob ou Rossignol, orgueil futur de la Sûreté parisienne ! Deux d'entre eux n'eurent-ils pas, un beau soir, le toupet de s'inliltjcr subrepticement, dans la voilure du commandant de la garde impériale, le maréchal Hegnaud de Saint-Jean d'Angély, la(juelle était remisée à la caserne de l'Assomption. Respectueusement le sous-officier de garde ouvrit la porte à deux battants devant l'attelage prêt à sortir pour conduire son propriétaire à une réception des Tuileries et les deux coureurs de bordée passèrent conrnic une lettre à la poste. Les olliricis eux-mêmes se mêlaient, parfois, de facéties, comme ce commandant Aurelle qui ayant entendu, après une revue, critiquer l'allure de ses zouaves parce <|u'ils balançaient la main gauche dans le rang, se retourna à une autre revue vers son bataillon en s'écriant d'une voix de stentor :
— Les mains gauches dans les poches !
La garde avait ses noms poj)ulaires, ses types d'officiers ou de sous-ofiiciers connus de tous pour leur bravoure, leur entrain ou pour quelque originalité. C'est ainsi qu'une véritable célébrité avait été acquise par le sergent Ducros surnommé Pète-sec, moniteur général de gymnastique du bataillon de chasseurs à pied. Ce
pelil homme maigre cl nerveux se faisait remarquer non seulemeiil par uiK^ force el une agilité extraordinaires, mais encore par une tenue des plus fantaisistes
Carabiniers de la garde impériale.
D'après une pciiituro de Diipra> .
et d'énormes moustaches d'une longueur telle qu'il en rejoignait les deux extrémités derrière sa tète. La réputation de Ducros ne disparut pas tout entière avec lui, car encore aujourd'hui, dans l'argot de Saint-Cyr, cette gymnastique où il était passé maître porte le nom de <i pèle-sec ». Une autre célébrité de la garde c'était Mas-
clet, le maîlre tailleur des carabiniers. Il avait falli s'évanouir de joie, le jour où le prince Louis-Napoléon, accompagné du comte de Labordeétaitvenu lui commander une redingote. Masclel lui en fit sept successivement et aucune ne lui parut digne de vêtir 8on impérial client. Ce fut seulement à la huitième qu'il se déclara satisfait. Il avait réalisé son chef-d'œuvre.
A part deux régiments de voltigeurs dont s'enorgueillissaient Metz et Nancy, les régiments de la garde, impériale avaient été réunis dans des garnisons voisines de Paris. La capitale en possédait toujours deux, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, qui y séjournaient à leur tour, suivant un roulement. Le service de ces régiments était assez chargé. Les cavaliers devaient fournir deux [)iquets de vingt-quatre hommes commandés par un officier. Tous les jours, à onze heures, ces deux piquets et un détachement d'infanterie de la garde fort d'environ ([uatre cents hommes sous le commandement d'un chef de bataillon, avec sapeurs, tambours et n:iusique, venaient prendre la garde aux Tuileries. Ces troupes se réunissaient dans la cour du Louvre pour y être passées en inspection par le général Rollin, i>ouverneur du Palais, en grande tenue. Dans ses Soiivenlrs tran lancier de la (jarde impériale, M. Marcel de lîaillehache a tracé une très vivante description de cette garde montante.
« Les troupes parlaient de leur quartier de manière à être rendues dans la cour des Tuileries un peu avant onze heures. Au moment de la formation de la garde montante à l'Ecole militaire, on voyait arriver des écuries de LEmpereur, situées quai d'Orsay, une douzaine de charmants petits chevaux montés par des grooms portant la livrée verte. Ils venaient se ranger daûs la
LA GARDK IMPERIALE 213
cour (riionneur, l'ace à la musique. Ces chevaux, destinés au Prince impérial, (.levaient, pour que leur dressage fût complet, être habitués aux bruits militaires de toutes sortes. Lors(|ue la colonne sortait de la grille pour prendre l'avenue de la INlotle-Picquet, rien n'était gracieux comme ces petits chevaux si jolis et si bien montés, suivant le dernier rang de la musicpie et accompagnant d'un doux mouvement de la t«^te un entraînant pas redoubh'.
« La cavalerie suivait l'infanterie et l'on se dirigeait vers le Pont-Royal qu'on traversait pour entrer dans le palais par le guichet dit de « l'Empereur ». Lorsque les sapeurs au grand tablier Idanc, sur lequel se détachait souvent la croix d'honneur accompagnée de plusieurs médailles commémoratives, arrivaient à une quarantaine de pas des taclionuaires du guichet, ceuxci croisaient la baïonnette et un retentissant : « Halte-là ! Oui vive ? » arrêtait la colonne.
" Les tambours et la musique s'interrompaient... Alors, un caporal et deux hommes sortaient du poste, se portaient en avant des factionnaires et apprêtaient les armes. Le caporal répétait : « Oui vive? » et lorsqu'il lui avait été répondu : « France ! » il demandait : « Quel régiment? » Le caporal-sapeur disait alors : '< Garde impériale, i" régiment de grenadiers ou de voltigeurs, ou zouaves « suivant le cas, et le passage était livré à la colonne par la vieille formule : « Quand il vous plaira. » La troupe alors se remettait en marche, et tambours battant, clairons sonnant, fifres et musique jouant, elle débouchait dans la cour du palais, précédée de son superbe tainbour-inajor couvert d'or sur toutes les coutures, secouant le haut panache de son colback et faisant décrire à sa canne des cercles toujours très appréciés par la foule. Cette foule s'écoulait en tournant rapidement le guichet dont l'entrée lui était interdite, arrivait sur la place et venait s'entasser aux grilles
211 LA. SOCIETI- nu SnCONM) EMPIHE
pour assister à la suite dun spectacle qui ]^lairn toujours aux Français.
« La troupe se formait en bataille, face au palais, la cavalerie à la gauche de l'infanterie. Lorsque onze heures sonnaient à la vieille horloge, un roulement de tous les tambours se faisait entendre et la voix de rofficier supérieur de garde commandait de porter, puis de présenter les armes. Les factionnaires du pavillon central exécutaient le môme mouvement et alors apparaissait sous le balcon, encadré par deux sous-officiers décorés, le (h-apeau de l'Aima et de Solférino; la soie en élail Idulc noire et trouée pai' les halles russes et autrichiennes. Les tambours et clairons faisaient retentir les murs du vieux palais de la batterie et sonnerie Au drapeau et la musique jouait l'air de celte romance du premier Empire ^ :
Vous me quittez pour aller à la gloire, Mon triste cœur suivra partout vos pas, Allez, \oIez au temple de Mémoire.
Suivez l'honneur, mais ne nrouhlicz pas.
« L'aigle allait se |)lacei" au tenire d(> la ligne, et le général gouverneur du palais ou le général aide de camp de l'Empereur de service passait l'inspection. Souvent le Prince impérial, accompagné de l'Impératrice se montrait à une de ses fenêtres et demandait qu'on fît faire devant lui (pielques mouvements. La cavalerie, après les exercices de l'infanterie, exécutait une charge ou, si c'(''laient les lanciers, l'exercice de la lance.
« La garde se formait ensuite pour le défilé et, après ce dernier mouvement, se fractionnait pour aller occuper dans le château les ditîérents postes. Le drapeau du régiment qui la fournissait était étendu sur les fusils
1. M. de Ségur avait composé les paroles et la reine Hortense la musique de cette romance.
formés en faisceaux devant le corps de garde qui élaiL situé au rez-de-chaussée, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Marsan ^ »
Chasseurs de la garde impériale.
D'après une peinture de Dupray. '
L'officier supérieur ipii commaiidail ce service de garde dînait tous les jours à la table de TEmpereur. Les autres officiers de service prenaient leur repas à une tabJie présidée par le colonel Saulereau, commandant
1. Marcel de BAiLt.EiiAcin:, Souvenirs d'un lancier de hi ijnrde impéri(de. Ollendorfï, éditeur.
du Palais. Celle des sous-officiers avait comme président le maréchal des logis commandant le piquetdes cent-gardes. Lorsqu'onle pressait d'entrer le premier dans la salle à manger ouvrant de plain-pied sur la cour des Tuileries, il ne manquait jamais de dire : « Passez, messieurs, je vous en prie. Je suis de la maison. )> Dans cette salle à manger de style empire, une haute cheminée ouvrait son âtre immense aux arbres entiers qu'on y brûlait en hiver. Toute la vaisselle était en porcelaine de Sèvres blanche avec des filets d'or et un \ couronné également en or. Les verres, sans pied, en cristal taillé, les tasses à café, portant également TN couronnée étaient de style empii'c. Une fine Champagne d'une rare qualité ne man<piait jamais de terminer le repas dos oflicicrs et des sous-olfîciers. Le matin, caporaux et brigadiers de consigne, accompagnés de deux hommes, se rendaient au palais pour apporter aux soldats le café et l'eau-de-vie fournis par le service de bouche. Les lendemains de bal aux Tuileries, on y ajoulail des petits gAteaux de la veille. 11 fallait bien que ces vieilles moustaches prissent un peu leur part de la fête *.
Dans les résidences impériales, Compiègne ou Fontainebleau, un peloton de cavalerie était commandé de service lous les jours ainsi qu'à Paris, pour escorter la voiture du petit Prince qui faisait sa promenade en forêt sous la surveillance de sa gouvernante, Mme de Brancion. L'officier qui commandait ce peloton déjeunait à la table de service, présidée par le général gouverneur du château. En outre, les officiers de la garde impériale en garnison dans la ville se voyaient inviter successivement à la table de l'Empereur. A ce propos il arriva un jour, à Fontainebleau, une petite aventure
1. Marcel de IjAilleiiaciie, Souvenirs d'un lancier de la (jarde impériale.
dont le héros fui un lieutenant de voltigeurs, M. de Chasseloup-Laubat. Ses camarades lui avaient fait croire qu'à la table impériale certain vin du Rhin l'emportait sur tous les autres crus. En se mettant à table, il s'étonna auprès du maître d'hôtel de n'avoir point devant lui un de ces verres en forme de tulipe dans lesquels, suivant la tradition, se déguste le liquide germanique aux reflets de topaze.
— Mais... c'est qu'il n'y a pas de vin du Rhin, répondit le serviteur.
— Eh bien, qu'on en cherche, répondit sans façon l'officier.
Embarrassé, le maître d'hôtel vint parler tout bas à l'oreille de l'Empeieur. Celui-ci se mit à sourire silencieusement et envoya de suite chercher le cru si ardemment désiré avec les verres classiques pour chacun des convives. L'exigeant voltigeur se déclara satisfait \
Souvent la garde impériale se trouvait réunieau grand complet pour des manœuvres d'ensemble au camp de Ghâlons ou à celui de Saint-Maur. Ces soldats modèles avaient aussitôt après leur arrivée métamorphosé le premier, nivelant, nettoyant, ratissant même les rues du camp, leur donnant des noms de camarades morts en Crimée ou en Italie, entourant de riants jardins leurs baraques-. Devant le front i\e bandière de chaque régiment, s'élevait un piédestal destiné à recevoir le drapeau. Ce piédestal se transforma en un véritable monument sculptural à la gloire du corps, tantôt socle orné de reliefs, tantôt colonne surmontée d'un aigle taillée dans un seul l)loc de craie, ou groupe de personnages souvent modelés avec talent. Au i'"'' grenadiers l'aigle s'érigeait fièrement au sommet d'un ouvrage gabionné sur le(juel était braqué un canon gardé par une senti-