CHAPITRE VII LE DUC DE IVIORNY
Origine de Morny. — Son caractère. — Une ambassade extraordinaire à Saint-Pétersbourg. — Le Président du Corps législatif. — Rapprocbement avec Emile Ollivier. — Réconciliation avec Thiers. — Une allocution trop aimable. — La journée de Morny. — Sa table. — Le salon chinois. — Un homme à la mode. — Le mondain et l'homme d'esprit. — Les réceptions de la Présidence. — Morny et les femmes. — La duchesse de Morny. — Amateur de théâtre et vaudevilliste. — M. de Saint-Rémy. — Encens et fiel. — Rochefort l'insaisissable. — Dernière maladie de Morny. — Émotion quelle produit. — Derniers moments du duc. — Sa mort. — Un geste touchant. — Le rôle politique de Morny.
Api^ès le nom de Napoléon III, celui qui résume le mieux l'époque du Second empine et l'emplit le plus largement de son rayonnement prestigieux, c'est assurément le nom du duc de Morny. Si par goût du piquant, Wdliam (irahani s'est laissé entraîner à une exagération flagrante, en écrivant que ce frère du souverain avait été le véritable empereur des Français, il n'en demeure pas moins vrai que, pendant toute la durée du règne qu'il avait tant contribué à instaurer, pas une alTaire d'Ktat, pas un événement politi([ue, pas une importante séance du Corps législatif n'a pu se produire sans son
étroite participation. Dans cette société dont noiisclierchons à esquisser les principales nianifeslations eties milieux les plus saillants, il a joué un rôle trop prépondérant pour que nous ne lui consacrions pas une étude trop superficielle assurément, mais où, à défaut de la carrière du grand politique, nous tacherons de montrer un peu de la vie si étrangement remplie et brillante de celui (pii porta jus(|irà la perfection les dons de l'amateur, du mondain et du dandv.
Avec son nez au ferme dessin, ses yeux noyés d'expressive douceur cl légèrement enfoncés sous les sourcils, sa bouche fine sous la moustache relevée en pointe et surmontant une barluche à la Richelieu, ses traits calmes et fatigués, il ressemblait beaucouj) à TEmpereur. Seuls, les dilîérenciaient la taille plus haute de Morny el son crâne à demi dénudé qu'entourait une couronne de boucles blondes frisées. Les armes cpi'il s'était choisies eussent suffi à explitpier celte frappante similitude de traits. On y voyait un aigle sui'gissant d'une louffe d'hortensias avec cette devise : Tacesed mémento. Né à Paris, le 22 octobre 1811, il avait été déclaré à la mairie du troisième arrondissement comme le fils d'un sieur .Jean-Hyacinthe Demorny, propriétaire à Saint- Domingue et d'une certaine Coralie Fleury, son épouse. 11 ne semble pas avoir conservé le moindre souvenir de ces parents légaux et il fut élevé par la baronne deSouza, mère du général comte de Flaiiaut, le séduisant héros du roman tendre el royal qui s'était jadis discrètement déroulé à la cour de Napoléon l" *. Nous avons dans notre tome premier parlé des débuts de ^lorny et de la part si imp(»rlante prise par lui à la préparation et à l'exécution du coup d'Etat. Il nous reste à le montrer dans la suite de sa vie publique et dans son existence privée.
1. Voir sur la jeunesse de Morny l'exeellenl livre du hnron de Makicocrt, Madame de Soiiza el sa famille. Emile l'yul, éditeur.
l.F DlC DE MORNY 227
Tout à la lois honune d'action et âc loisir, alliant l'audace la plus entrepcenanle au dileltanlisine le plus mollement tissé d'imagination et de rêve, Morny a bénéficié de la rare fortune de trou\ oi-, dans une des carrières les plus heureuses qu'on ail jamais vues, r(Miiploile mieux adapté et le plus complet de ses qualités. Son extérieur élégant et d'apparence légère, ses manières exquisement raffuiées, le charme communicalif, l'attirance irrésistible qui se dégageaient de toute sa personne convenaient d'avance au milieu aimable et peu profond au milieu duquel il joua un rôle soigneusement étudié. 11 possédait lalTabilité de l'Empereur, mais avec moins de cordiale bonne humem- et une imperceptible réserve qui pouvait passer pour de la fierté.
Il suppléait à des éludes assez superficielles par un don extraordinaire d'intuition, une expérience éclairée des hommes et une pratique des choses qui avait su voir et ne point oublier. Admirablement pondéré, sachant éviter l'aveuglement et la passion auxquels conduit l'esprit de parti, il disposait delà rare faculté de distinguer le mérite partout où il se liouvait, même chez ses adversaires, Ses opinions politiques n'eurent jamais rien d'exclusif ni même de fixe. Il resta toujours ouvert à tous les progrès, à toutes les nouveautés, à tous les conseils. Fils du dix-huitième siècle, il voyait dans le sectarisme comme dans la conservation à oiilrance ses seuls ennemis, (^ette volonté qu'on ne vil jamais chanceler prenait ses directions dans un esprit qui ne connut guère que des certit udes contingentes et se laissa surtout guider par une appréciation juste et spirituelle de l'opportunité. « Il ne s'arrêtait j)as aux buissons du chemin. dil iMnilc de Girardin, il allait droit au but. La nature de son esprit le portait à abréger et à simplifier. Il jiensait et voyait juste. Il considêi-ail la vie comme une plaque (le tir sur le centre de laciuelle, si l'on vise juste, tous les coups doivent porter. »
22S LA SOCIETE nu SECOND EMPIRE
L'action poliliqvie d'Auguste de Morny prit deux formes : parlementaire, de façon presque continue de 1854 à sa mort, comme président du Corps législatif: diplomatique, pendant une seule année d'interruption, de iSôGàiSoy, comme ambassadeur extraordinaire à Saint-Pétersbourg-, au lendemain de la guerre de Crimée et lors du sacre d'Alexandre II. C'est peut-être dans ce dernier poste que les dons naturels de Morny et sa personnalité si propice au succès de sa mission s'accusèrent avec le plus de relief et d'éclat. Il était assurément l'homme le plus capable de faire apprécier à l'étranger l'esprit français en le modérant. Il laissa en Russie une extraordinaire réputation de plénipotentiaire subtil et avisé en même temps que de grand seigneur à la finesse aiguisée et souriante et aux gestes magnifiques. On admirait avec quelle adresse il savait trouver le mot qui convenait à chaque chose et à chacun. Los conversations de la cité de Pierre I*^"" ne vantaient pas moins son luxe au goût sûr, le faste de bon ton qui signalait son installation et ses attelages, les merveilles de sa galerie de tableaux dont il s'était fait accompagner. Ce train splendide rappelait les grandes ambassades fameuses du duc de Buckingham à Paris ou du cardinal de Rohan à Rome. L'hal)ileté politique et la clairvoyance de Morny n'en serviront pas moins utilement les intérêts de ce frère couronné qu'avec une si juste retenue il appelait dans ses lettres : « Mon cher Empereur ». Sait-on qu'd fut chez nous un des premiers partisans de l'alliance russe : « Jamais la l'ussie n'aurait dû se fâcher avec la France, faisait-il dire au czar dans une de ses lettres. C'est sa véritable alliée par mille raisons. » Et, plus explicitement encore, il écrivait de façon prophétique à Napoléon III : « Mon opinion profonde est qu'il est beaucoup plus facile d'èti-e bien avec la lUissie qu'avec l'Allemagne qui nous déteste du fond du cœur. »
Président du Corps législatif, Morny suivait les débats
avec une attention soutenue, s'y mêlant sous la forme d'une remarque, d'un avis, d'un conseil et particulièremont de celui-ci. souvent réitéré, quand il donnait la paiole à un orateur : k Soyez sobre ». Il n'avait pas à se l'atlresser à lui-même, car il n'était pas né orateur. L'improvisation à la tribune était presque impossible à ce brillant causeur, à cet homme d'État qui écrivait avec une étonnante facilité. On le vit bien le jour où il
Ofliciers d élaL-major.
Dessin de Conslanlia Giivs fColleclion de M. Paul Beurdelcvl.
céda la présidence à l'un des vice-présidents pour répondre en personne, à la tribune, aux violentes attaques de Jules Favre contre Alexandre II, contre ce czar que Morny avait approché de près et à qui il gardait une respectueuse affection. Malgré l'ardente convie! ion (]ui l'animait et la netteté de sa pensée, l'embarras de la diction rendit presque nul l'eiret du discours. En général son attitude au fauteuil présidentiel revêtait les dehors d'une nonchalance élégante et ennuyée. Pourtant, par une boutad(; inattendue tombant toujours
juste, une reparlie spirituelle, préparée peut-êti'e mais n'en arrivant pas moins avec un étonnant à-propos, il savait ramener les discussions dans la ligne droite et utile, parer aux mots dan<^ereux, les escamoter et môme jeter à temps la petite i^outte d'eau froide qui calme le déchaînement des passions. La Chambre obéissait à ce doigté extraordinaire, à cet esprit de circonstance dont il tirait un parti si eflicace. Avec un simple mot d'esprit il sassurait un succès. Un jour qu'à l'Assemblée, il avait déclaré (jue, si Paris était la tète de la France, la province en était le cœur, il se fit applaudir avec un entrain unanime, en concluant : « Ce qui prouve que notre pays a mauvaise tète et bon c(eur. »
Ij'autorité dont il faisait preuve au fauteuil de la présidence se tempérait d'une extième bicuiveillance. 11 excellait à apaiser et à concilier les exagérés de tous les partis, c(; qui lui attirait autant de sympathies de l'extrême gauche (pic de l'extrême droite. Il avait conservé cette urbanité exquise (pii, jadis an :> Décembre, lui avait fait envoyer un de ses secrétaires à l'un des représentants arrêtés pour ([ui il é|)rouvait beaucoup d'ail'ection.
— Je viens delà part de M. le ministre de i'iiilérieur, avait dit le secrétaire. Son Excellence vous envoie sa voiture i)our vous conduire à \ incennes.
— .l'accepte, cher monsieur, avait répondu le prisonnier (pii ne manquait pas d'esprit. Mais les destins et les flots sont changeants. A l'occasion, M. de Morny peut compter sur ma voiture. Seulement, il perdra au change. Je ne vais (pi 'en llacre '.
Sous son ap|)arente h'gèreté, le président du Corps législatif cachait le sérieux que les hommes politiques atîectent d'ordinaire sur leur physionomie. Bien qu'il accueillit souvent une difficulté avec une attitude iu-